Ils se reforment déjà ? Un nouvel album est sur les rails et Gonzaï aurait le scoop ? Quelques dates à Paris, peut-être ? Bien évidemment, rien de tout cela. La vérité est plus prosaïque : fatigués d’attendre qu’un distributeur français se penche enfin sur Shut up and play the hits, nous nous sommes procurés en import ce « docu d’auteur(s) » qui relate le tout dernier concert de LCD Soundsystem – au Madison Square Garden. L’objet est sorti en octobre dernier aux Etats-Unis... et en Angleterre. Mais ici ? Rien.

Personne sur le coup, étonnamment. Pas de promo, donc (puisqu’il n’y a rien à vendre), pas de papiers dans la presse, aucune analyse. Vous l’aurez sans doute noté : le circuit promo habituel, de toute façon, c’est pas le genre de la maison. Coller à l’actualité est une chose, la subir en est une autre. Alors, allons-y gaiement et parlons un peu de James Murphy, cet anti-héros des temps modernes qui, en ce soir du 2 avril 2011, prend la décision la plus importante de toute sa carrière.

LCD-Shut-Up-and-Play-the-Hits-DVDCommençons par une déception : NOUS N’Y ÉTIONS PAS. C’est dur de se l’avouer, oui, c’est vrai. Nous n’avons pas vécu de l’intérieur cet enterrement de première classe, nous n’étions pas aux premières loges, nous n’avons pas été de la fête, alors que celle-ci s’annonçait comme l’une des plus belles de tous les temps. Nous avons eu la chance de voir apparaître LCD Soundsystem, nous l’avons vu grandir, nous avons aimé LCD Soundsystem comme rarement nous avons aimé, et pourtant, pourtant, nous avons été infoutus de dénicher le précieux sésame, trop rapidement épuisé, et puis un Paris-New York en low cost, tout ça en temps et en heure… Oh, il ne s’agit pas ici d’un caprice de journaliste ! Nulle méprise. Mais nous n’y étions pas et ils n’en seront plus. C’est douloureux. Comme je vous comprends.

Avant cela, par chance, il y avait bien eu Rock en Seine en 2010, manière de pouvoir faire partager au grand public les derniers soubresauts d’un groupe qui, d’ici peu, annoncerait officiellement sa fin. Mais c’était déjà trop tard. Terminer son set avec New York I love you but you’re bringing me down (une ballade !), c’est déjà faire preuve de maturité. Et celle-ci, qu’on en convienne, va totalement à l’encontre d’un idéal qui s’est érigé sur la jeunesse, la jouissance, l’électricité (quelle que soit la forme qu’elle prenne). Mauvais endroit ? Oui, mauvais moment aussi.
Non : avant cela, il y avait eu… Bénicassim. En Espagne, donc, avec des Espagnols (autant dire des gens qui ont un sens aigu de la fête) et à une époque (2004 et 2005) où le festival éponyme n’avait pas encore pris la dimension maousse qui le transformerait bientôt en usine à Anglais (bourrés). Deux années de suite, LCD Soundsystem y fut programmé. D’abord sur une petite scène, puis, avec l’explosion internationale, sur la grande l’édition suivante. Celle qui justifiait de se taper huit cent bornes au lendemain d’un mariage (forcément très arrosé) pour aller voir un seul concert au milieu de trente. Oui, ce groupe légitimait cela. Parce que l’année d’avant, ça avait été, comment dire… une illumination. Pour ceux qui savaient, et puis pour les autres aussi, ceux qui n’avaient que faire de ce petit buzz qui progressait depuis New-York et quelques mois seulement. Pensez : deux maxi-vinyles à peine, et certes, un travail de production pour un ou deux groupes en vogue (The Rapture, Radio 4). Autant dire qu’à cet instant-là, personne ne pouvait augurer de la suite. Et personne, de même, ne savait réellement quoi attendre de ce premier concert en terre ibérique… Mais voilà, l’excitation était palpable. C’était New-York qui débarquait au pays des tapas et des douches en plein air. Sous la toile de bâche formalisant une tente que même Quechua n’oserait imaginer, deux mille personnes, peut-être, avec tout au bout quelques musiciens qui s’installent dans le brouhaha général, la bière, les odeurs de bouffe.

Et puis ça part, sans prévenir, roulement de caisse claire, Beat connection. Une face B (mais il faut voir le calibre), longue intro discoïde avec percussions par-dessus – merde, ce groupe a des percussions ! Et puis une nana aux claviers, une Asiatique, avec des synthés analogiques. Le batteur ne fait pas face au public, il est installé sur le côté avec son drum-kit, et le chanteur – ce héros ne paye franchement pas de mine – tient dans le creux de la main un vieux micro façon crooner, sauf que ce micro n’a théoriquement rien à faire dans ce décorum…

Hey ! Ils sortent d’où ceux-là ? Parce qu’il faut en avoir du style pour s’imposer à côté des poses prétendument « rock » de l’électroclash – qui dominaient alors sur le festival. C’était brut, épuré, tonique, on pouvait clairement voir que ces gens-là essayaient un truc, faire danser en sonnant crade, faire dévier le « live » classique de ses automatismes, quelque chose dans le genre. Et puis, bien sûr, ça n’arrêtait pas de monter. A l’image de leur anthem imparable (Yeah) qui s’étirait en de longues bouffées acides, et avec lequel ils clôtureraient. En cet instant précis, soyons clairs, c’était naturellement ce qu’il nous fallait. De la sueur, de l’excitation, du soda riche en sucres lents. Et puis un mec de notre génération qui essayait de rattraper le coup, gueulant son amour pour PIL et Captain Beefheart, la pop synthétique anglaise et la house de Chicago, les Sonics, les Sonics, les Sonics… « I was there ! »

Dont acte. Nous pouvons revenir au sujet du jour.

Sans doute afin d’entériner le mythe une bonne fois pour toutes par la force des images, ce qui est loin d’être à exclure, mais aussi afin de partager l’événement avec le plus grand nombre (puisque cet homme est des nôtres), James Murphy avait donc pris soin de s’entourer des meilleurs pour immortaliser non pas seulement un dernier concert, mais plutôt un idéal, un geste totalement inscrit dans l’idée qu’il se fait du rock. Shut up and play the hits, qui paraît sous la forme d’un triple DVD, est ainsi la somme que l’on était en droit d’attendre de LCD Soundsystem suite à l’annonce de son split (il y a déjà deux ans). A l’époque, celle-ci avait fait grand bruit : le groupe venait tout juste de sortir son troisième album, et poursuivait sa phase ascensionnelle. Avait-il réellement tout dit ?

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Quoiqu’il en soit, l’affaire se devait de se terminer en apothéose. Trois heures et quelques de concert, donc, en famille et au Madison Square Garden (20 000 personnes), entièrement filmées et retranscrites ici sous toutes les coutures. Des caméras autour de la scène, dans la fosse avec le public, en backstage avec les invités. Un répertoire quasi-intégralement revisité, quelques « guests » de choix puisés dans la famille DFA (Gavin Russom, Juan MacLean, Shit Robot) et au-delà (Arcade Fire notamment), une chorale d’hommes et des musiciens additionnels, tous vêtus d’une combinaison de spationaute lamée argent… Rien n’a été laissé au hasard, pas même ces petits bracelets blancs que James vient distribuer à ses ouailles peu avant le début du concert, et qui n’ont d’autre fonction que de rappeler à chacun que ce soir, c’est un moment très spécial de notre histoire, puisque oui, c’est la dernière fois que nous allons jouer ensemble.

Passons rapidement sur le concert en lui-même : après tout, il ne nous appartient pas de vous en dévoiler la teneur (forcément historique) ni la set-list (votre pied, c’est à vous de le prendre). Disons simplement que James Murphy a découpé sa prestation en trois parties bien distinctes, selon un déroulé qui a été éprouvé avant lui par tant d’autres. La première laisse pas mal de place au dernier album, avec quelques incursions dans les précédents pour ne pas relâcher la pression. La seconde, beaucoup plus cosmique, s’articule autour de 45:33, fameux concept-album pour une marque de sport : c’est une longue jam dans laquelle les musiciens s’abandonnent aux plaisirs charnels du funk, de la disco, de la house et de l’électro rétro-futuriste des pionniers, bref, de ces musiques essentiellement noires qui ont un jour permis à des culs blancs de se décoincer un peu. Comment ne pas voir surgir littéralement de ces images le spectre des Talking Heads, ces autres New-Yorkais branchés qui, sous l’impulsion de Brian Eno, glissèrent petit à petit vers une sorte de funk blanc totalement voué à la transe ? Enfin, et comme attendu, la troisième partie du concert (après deux pauses et avant deux rappels) se focalise sur les hits…

Inutile de vous raconter l’épilogue, ou plutôt si : le héros meurt. A chaudes larmes.

Car ce qui fait le sel de Shut up and play the hits, c’est aussi et avant tout le film qui a été réalisé autour du concert. « Film », et non pas seulement documentaire, puisque celui-ci essaie de raconter une histoire (ou plutôt sa fin) en la stylisant au maximum. Entendre : en tâchant de lui rendre un peu de ce style si personnel qui est la marque du groupe. Produit par The Creators Project, réalisé par Dylan Southern et Will Lovelace (déjà embauchés par Blur pour le docu No distance left to run) avec la participation de Spike Jonze, projeté en avant-première au festival du film de Sundance (janvier 2012), Shut up and play the hits est totalement inscrit dans une esthétique « indie » laissant peu de place au doute : LCD Soundsystem reste un projet indépendant qui, bien qu’il ait frayé avec le grand capital, a toujours été animé par une pulsion de création devant autant au DIY qu’à ses modèles esthétiques (généralement situés à la marge). Sur la forme, c’est donc auteurisant à souhait, c’est chic, c’est contemporain. Les branchés parlent aux branchés, mais ça a plutôt de la gueule.

Sur le fond et pendant une bonne heure et demie (entrecoupée d’extraits dudit concert), on pénètre dans les coulisses du jour J, et surtout dans l’intimité de James Murphy au lendemain des festivités. Autant dire que nous devenons les témoins d’une méchante gueule de bois… C’est évidemment la partie la plus intéressante du film, celle qui essaie de capturer le sentiment d’isolement d’un homme qui a été au cœur de l’attention il y a quelques heures à peine… et pour qui soudainement tout s’arrête. Tout, mais alors tout, puisqu’il n’y aura pas d’autre concert, pas d’autre disque, et qu’il s’agit maintenant de passer à autre chose (même si c’est moins bandant). C’est à la fois courageux et un peu obscène de nous montrer cette vérité-là, d’autant que cette « vérité » a été envisagée en amont pour être filmée elle aussi. James qui se réveille seul dans son plumard blanc, James qui passe voir son manager dans les bureaux de ce dernier, James qui a le regard perdu lorsqu’il reconnecte avec sa cafetière et son quotidien d’homme ordinaire… Il avait pourtant prévenu dès les premières images : « If it’s a funeral, let’s have the best funeral ever » (« Si c’est un enterrement, autant que ce soit le meilleur au monde »). Effectivement, notre homme a tout fait pour que l’impression laissée soit parfaite.

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Il a même poussé le truc jusqu’à se faire interviewer par Chuck Klosterman, fine plume spécialisée dans la pop-culture américaine (auteur de plusieurs essais, celui-ci a notamment écrit dans les colonnes du New York Times et du Washington Post). Au rayon rock, un type qui connaît son affaire… Cet entretien constitue le fil rouge de Shut up and play the hits, mais étrangement, il n’apporte pas suffisamment de réponses. Pourquoi LCD Soundsystem ne s’est-il pas donné un peu plus de temps ? Quels sont les projets de James Murphy ? Quel regard porte-t-il sur ses contemporains ? Et qui est réellement ce gros type au physique d’ours mal léché ? L’entretien aurait duré quatre heures, que l’on subodore passionnantes, mais il est ici réduit à sa portion congrue – un squelette autour duquel s’articule la démonstration. Jusqu’à ce que Klosterman pose enfin LA question : « Quel est votre plus gros échec ? ». Et James Murphy de répondre, comme s’il était soudainement pris au dépourvu : « Arrêter. » C’est que, de toute évidence, notre homme a bien compris qu’il paierait cher sa décision… Ah ! C’est bien joli de vouloir jouer au héros, mais il y a la réalité : ton groupe est au chômage (alors qu’il aurait pu vivre confortablement), tu ne remonteras plus sur scène (autrement que pour passer des disques), tu ne t’agiteras plus dans tous les sens (alors que tu étais le centre du monde). En fait, c’est quoi ton problème ?

Ton problème, c’est que tu as bien compris que tu n’avais plus vingt ans.

Ni même trente, d’ailleurs, ce bel âge qui autorise encore à se lancer à corps perdu dans une aventure sans trop risquer d’y laisser des plumes. A trente ans, il y a encore de la marge, c’est ton corps et ton esprit qui te le soufflent, et puis, tu peux gérer tes affaires dans la journée et festoyer le soir, tu peux même te déchirer régulièrement si tu fais ça correctement, c’est tout à fait possible. Le rock et la club-culture (c’est la même chose) permettent de lâcher prise pendant encore un temps, de retarder l’échéance, et ça te différencie de tes amis, qui ont des gosses, une activité sportive régulière, qui décrochent une semaine pour les vacances scolaires, mangent et baisent à heures fixes… Seulement voilà, il y a une règle : c’est de ne pas s’éterniser. Comme une limite à ne pas franchir, sous peine de perdre toute crédibilité. Si encore tu bossais dans une banque ! (Et avec la tête que tu as, c’est tout à fait envisageable.) Mais non, tu officies dans le rock – pis, dans le rock progressiste contemporain, celui pour qui les années comptent triple ! Et dans ce domaine précis, celui de l’urgence, de l’instinct, de l’instant, de l’hédonisme, il n’y a pas de place pour les gens qui vieillissent… Parce qu’ils vieillissent mal, naturellement.

Ce que tu nous dis, James, c’est tout simplement qu’il faut savoir se retirer à temps. C’est une posture qui honore le rock, et elle valait bien tel valeureux sacrifice.Par ailleurs, tu as bien fait, parce qu’à en juger par ton dernier disque, c’était moins une.

A la sortie de « This is happening » (2010), dès le premier jour, dès la première écoute, ça sentait déjà le cramé. Ce troisième album aurait dû être, par définition, le chef-d’œuvre qui allait faire entrer LCD Soundsystem dans l’Histoire, le « disque-somme » de son géniteur, celui qui ouvrirait d’autres perspectives à cette fusion passionnante de disco et de punk-rock, de krautrock et de synth-pop. Un rêve new-yorkais, en somme… En lieu et place, nous eûmes droit à une collection de titres qui n’avaient rien à dire tout en prenant le temps de le faire, à des citations trop lisibles de Bowie et du Velvet, à une poussée de classicisme qui n’avait rien à faire ici. Pas un mauvais disque, bien sûr, mais un disque pour rien ou si peu, ne reposant plus que sur les talents de producteur de son maître d’œuvre. Qui, quelques mois plus tard, en proposerait d’ailleurs une relecture plus fidèle au live (« The London Sessions »), comme s’il fallait donner de la légitimité à cette bancale progéniture… Il est utile de préciser, maintenant que tout est consommé, à quel point le legs de LCD Soundsystem se résume à cinq années – les cinq premières. C’est utile parce que ça aide à comprendre pourquoi ce split était, en fin de compte, inévitable.

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Question : êtes-vous bien sûrs que LCD Soundsystem, s’il avait continué, aurait pu être aussi pertinent sur disque qu’il ne l’a été à ses débuts ?

Généralement, ces choses-là n’arrivent qu’une fois dans le champ du rock. Et James Murphy le sait bien, lui « qui ne s’est jamais trompé » dans sa lecture de la Grande Encyclopédie, abordée non pas chronologiquement, ni thématiquement (quelle hérésie), mais à la façon d’un aventurier, constamment à la recherche du pont qui le ferait passer d’un territoire à l’autre. La chance de LCD Soundsystem, c’est donc d’avoir sorti par deux fois un album essentiel, car sans équivalent. Et il est inutile de chercher à savoir lequel des deux serait prétendument le « meilleur » : il y a entre « LCD Soundsystem » (2005) et « Sound of silver » (2007) la même différence qu’il y avait jadis entre « Low » et « Heroes » (1977) de Bowie – à savoir quasiment aucune. Ce sont deux disques issus d’un même moule, et l’un répond à l’autre sans forcément lui être supérieur, avec une part égale de temps forts et de hits en devenir. A l’époque, une partie de la critique avait émis des réserves sur le premier (jugé en-deçà des faramineux premiers singles) avant de se retrouver à l’unanimité sur le deuxième (ce vieux réflexe de qui arrive avec un train de retard). Ces amusantes considérations ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel : pour LCD Soundsystem, tout a été dit entre la sortie de Losing my edge (2002) et celle de 45:33 (2007, de plus en plus monstrueux à chaque écoute).

D’ailleurs, quelqu’un se souvient-il du thème prédominant de Losing my edge ? Non ? Cela parlait… de retraite.

« I’m losing my edge / The kids are coming up from behind
But I was there (…)
I can hear the footsteps every night on the decks (…)
I’m losing my edge to better-looking people with better ideas and more talent
And they’re actually really, really nice
. »

Il vous faut vraiment une traduction ? A l’été 2002, LCD Soundsystem déboulait avec un morceau qui, non content d’annoncer officiellement sa naissance, anticipait aussi sa fin. Quoi de mieux, pour donner le ton, que de revendiquer une filiation avec le gratin de sa discothèque perso ? Quoi de plus intelligent, en outre, que de le faire en assumant d’ores et déjà son échec programmé ? Cette trouille de ne plus pouvoir en être (sans encore en avoir été), d’être contraint de laisser la place (sans avoir eu le temps de tout dire). James Murphy avait trente ans passé, et déjà, la « relève » le tétanisait au moins autant qu’elle l’excitait. Le temps étant compté, il s’agirait alors de frapper vite, de frapper fort.

L’espace d’un temps, cet hyperactif talentueux a donc incarné un fantasme : celui du grand frère qui avait assimilé le meilleur des musiques « bis » pour nous les faire (re)découvrir par le prisme de sa propre vision – éminemment tournée vers l’avenir. Le mec avait la légitimité parce qu’il venait du punk (il fut membre de trois groupes dans les 90’s), parce qu’il n’avait pas hésité à manger des ecstas pour s’ouvrir les chakras (ce qui n’était pas chose commune avec tel pedigree), et enfin parce qu’il nous ressemblait : pas de tape-à-l’œil, pas de poses bidon façon Libertines ou Strokes, non, juste un mec assez banal, très lucide sur sa condition, dingue de musique(s). Beaucoup de jeunes hommes se sont à l’époque retrouvés dans cette personne (plus que personnage ou personnalité) qui leur permettait de croire à nouveau en la musique, au moment même où celle-ci commençait sérieusement à s’enfoncer dans la redite, le revival. Bien sûr, LCD Soundsystem revisitait lui aussi tout un pan de l’histoire du rock – les années fastes de la « no-wave » new-yorkaise… Sauf que contrairement à ses contemporains, figés dans l’exercice de style, lui précipitait son héritage dans la modernité de Daft Punk et de Ground Zero (construire sur des ruines).

MUSIC-LCD-SOUNDSYSTEMC’est l’un des enseignements de Shut up and play the hits : James Murphy est un type ordinaire qui ne devient extraordinaire que lorsqu’il arrive sur scène ou produit dans son studio, avec LCD Soundsystem. Au départ, il s’agit simplement pour lui de jouer « dans des fêtes », non de se lancer dans des tournées harassantes qu’il ne pourra, de toute évidence, pas tenir sur la distance. Une décennie plus tard, il lui faudra bien reprendre une vie normale, et c’est précisément ce qu’il souhaite aujourd’hui. Comment négocier ce virage ? Comment continuer à vivre de sa passion, de son savoir-faire, sans pour autant passer pour une relique ? La réponse du gros joufflu en a laissé plus d’un dubitatif : en faisant le DJ… Lors de son récent passage au festival Marsatac, et quelques mois avant aux Nuits Sonores, certains ont été déçus de découvrir que James Murphy ne jouait presque « que » de la disco et de la house, sur un tempo plutôt lent. Que dire ? Primo, il n’est pas dans les habitudes du bonhomme de capitaliser sur ses acquis : mixer dans le registre des 2 Many Dj’s (ses potes), ça ne lui ressemble pas. Secundo, James Murphy était DJ avant qu’il ne mette sur pied LCD Soundsystem… Et tertio, ce qu’il joue est excellent – encore faut-il se faire à l’idée que, désormais, cet homme-là se consacre à accompagner les gens sur le dancefloor plutôt qu’à les faire rebondir.
Et puis, il y a DFA. Passer derrière les platines s’inscrit dans la totale continuité de son travail en tant que directeur artistique. Au-delà des quelques albums qui continuent de sortir sans gros tapage (Sinkane et The Crystal Ark récemment), le label s’est en effet spécialisé au fil du temps dans le format « maxi » (12’’) essentiellement tourné vers les clubs. Lorsqu’il est « booké », James Murphy peut ainsi tester directement l’impact de ses signatures sur le public, repérer quels sont les morceaux qui marchent, humer l’air du temps. A côté de ça, bien sûr, il profite. Joue dans des salles combles ses meilleurs disques, ceux dont il était question un peu en amont, à l’origine. En fait, le boss de DFA a tout compris : après s’être forgé une identité artistique très personnelle, il a taché de la retranscrire avec sa propre grammaire dans les instants où c’était encore possible, les meilleurs peut-être, ceux qui témoignent de l’expérience tout en étant encore marqués du sceau de l’énergie, de la passion, de la mise en danger. Ne restera alors qu’à saborder cette entreprise dans les règles de l’art, pour lui donner le crédit qu’elle mérite, heureux et soulagé d’avoir pu rendre un peu du magot des anciens.

A la fin de Shut up and play the hits, il y a cette image qui en dit long, au moins autant que lorsque James Murphy arborait un t-shirt visualisant la pochette de « Future Days » (Can, 1973). C’est un gamin, il doit avoir seize ou dix-sept ans, et tout au long de ce dernier concert appelé à passer à la postérité, égaré dans la densité de la foule, il a été filmé. Peut-être parce qu’il vient de casser avec sa copine, il est seul. Peut-être parce qu’il ne se souvient plus trop des paroles de cette chanson, trop d’émotion, il articule difficilement. Peut-être parce qu’il vient de se prendre une mandale involontaire (ses voisins d’un soir gesticulent trop), il a le visage défiguré. En tous cas, tout au long de ce dernier concert, il a chialé comme une madeleine. Et lorsque tout se rallume, lorsque la fête se termine, au milieu des ballons blancs et du vide qui s’installe, il reste en pleurs, inconsolable. C’était LCD Soundsystem, et c’est un bout de jeunesse qui s’en va.

DVD Shut up and play the hits (Pulse Films/Oscilloscope/import)
http://shutupandplaythehits.co.uk/index_uk.html

9 commentaires

  1. Hello ! Alors, la question qui me taraude depuis des semaines : vous l’avez acheté où et avec quelle « région », ce blu-ray ?

  2. Au rayon « j’y étais », bah j’étais au concert dont tu parles à Benicassim. Souvenir absolument incroyable, parfaitement décrit ici même.

  3. Ce texte sonne comme un (bon) concert qui ne veut pas finir. Résolument élogieux, mais bon oui, ça sonne et fait sens. On en est à combien niveau taille, Rosario est-il défroqué ? A part ça, juste un truc que je comprends pas trop c’est la comparaison à Low et Heroes. Je la vois pas tant que ça mais bon, soit…

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

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