Philippe Katerine : le discorama

Sortie à la rentrée sans grand tapage, la première biographie de Philippe Katerine (en trente ans de carrière) tâche d’éclaircir une trajectoire qui ne ressemble à rien de connu. Alors que tout le monde se l’arrache depuis son sacre aux Césars (2019) et aux Victoires de la Merdouille, la question demeure pourtant : qui a-t-on salué au juste ? Le pitre attachant ou l’artiste imprévisible ? L’homme ou le personnage ? Pour comprendre qui est Katerine, il ne suffit pas de le voir à la télé ou sur grand écran : il faut écouter ses albums, tous ses albums, dans tous les sens possibles. Discorama ? Et comment !

L’objet, paru aux éditions marseillaises Le Mot Et Le Reste (impeccables comme toujours), emprunte son titre à une chanson de l’intéressé : Moment Parfait. Et c’est effectivement le moment idéal pour le publier : l’an dernier, à cinquante ans tout juste, Philippe Katerine accédait enfin à la reconnaissance du showbiz (« Meilleur Acteur dans un Second Rôle » lors des Césars puis, quelques mois plus tard suite à la sortie de son dernier disque salué un peu partout, « Artiste Masculin de l’Année » aux Victoires de la Musique). Sur scène, face aux professionnels du spectacle et à son public, il n’en revenait pas : lui, le gamin timide planqué derrière un corps d’adulte freaky mais pas dupe, devait maintenant remercier. Et il le fit à sa façon : sans tricher, sincèrement, un peu maladroit mais touchant, avec ces traits d’humour qui n’appartiennent qu’à lui – ceux d’un homme que chacun sait à côté, et lui le premier. Philippe Katerine en ces lieux, sous la lumière factice des néons : une évidence, tout autant qu’une aberration. Ceci est un spectacle. Et à la fin du spectacle, l’artiste remercie. Quant à l’homme… il a sa liberté de penser, eh eh : il pense (et fait) absolument ce qu’il veut. Il pense beaucoup d’ailleurs : il pense le jour, il pense la nuit (ses rêves lui fournissent régulièrement la matière première de son travail) et couche ensuite spontanément toutes ses pensées… sans arrière-pensées. Voilà, c’est un bon résumé. Alors que dire de plus à son sujet ? Mille choses, car celui-ci est inépuisable…

Le cinéma-vérité de Philippe Katerine | Le Devoir

Tiens, commençons par mettre les pieds dans le plat : qui, depuis la mort de Serge Gainsbourg, a enregistré une œuvre appelée à marquer l’histoire de la chanson française ? Ouille, il commence mal ce papier : Katerine et Gainsbourg dans la même phrase… oui mais moi je veux des noms ! Bashung ? Concentrons-nous sur les vivants. Qui alors ? Biolay qui s’en réclame ? Rions ! Caligerobispo ? Rillettes ! Sébastien Tellier, ce « génie » plein de fantaisie ? Nous rions tant et tant ! Pas évident comme question, hein ? On pourrait cependant avancer quelques noms : Jean-Louis Murat, Thomas Fersen, Arthur H… pour la longévité, pour la qualité, la cohérence et la singularité de leurs œuvres respectives, aussi distinctes soient-elles. Et l’Histoire leur donnera raison. Mais pour ce qui est d’un parallèle avec Gainsbourg… je n’en vois qu’un, puisque les faits sont là : même dualité en fil rouge (Gainsbourg/Gainsbarre vs Philippe/Katerine), même timidité maladive virant soudain à l’exhibitionnisme, mêmes penchants pour les lettres ET pour la culture populaire, pour la grande musique ET pour les blagues potaches, même goût de la subversion dissimulée astucieusement, même attirance envers les muses (pour lesquelles ils composèrent à maintes reprises), même faculté à se renouveler au fil des disques et du temps, à diviser l’opinion, à toucher le cœur des gens tout en tendant le bâton… Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas ici de comparer Philippe Katerine à Serge Gainsbourg – ceci n’est pas un concours de bites (qui serait de toute façon réfuté, en toute conscience et humilité, par l’intéressé lui-même). Il n’y aura jamais d’autre Gainsbourg que Gainsbourg… et d’autre Katerine que Katerine. Les deux sont totalement dissociables, bien sûr. Et les différences notables ! Gainsbourg était un dandy, et Katerine était à ses débuts un dandy mais pas de la même manière… Gainsbourg n’a jamais aimé son physique, et Katerine n’a jamais aimé son physique mais pas de la même manière… Gainsbourg aimait les femmes, et Katerine les aime indiscutablement mais pas de la même manière… alors OK STOP ! On s’arrête là ! Oui, c’est mieux finalement : oubliez tout ça… juste une idée toute personnelle.

La première des particularités de Katerine, c’est son ambiguïté.

Revenons-en plutôt à notre sujet du jour : cette biographie, Moments Parfaits. Il faut d’abord saluer le travail de Thierry Jourdain, qui a eu la bonne idée de s’atteler à revenir sur cette œuvre (enfin !) et donc en filigrane sur la vie de Philippe Katerine né Blanchard – j’adore cette formule, ça sonne comme si c’était son nom de nom de jeune fille alors que c’est tout l’inverse… Oui, il faut saluer ce travail car les choses ont été faites dans l’ordre : chronologique, certes, mais surtout puisque l’auteur a donné la parole à ceux qui étaient légitimes, la famille, les proches, les musiciens divers et nombreux ayant travaillé aux côtés de Philippe Katerine… et bien sûr ce dernier, qui s’est livré sans détours et a donc validé l’ensemble. Il est de fait nécessaire de lire Moments Parfaits : on y apprend une foule de choses, certaines que l’on subodorait (pour faire court : Philippe est un mec bien) et d’autres que l’on n’aurait pu savoir autrement qu’en les lisant, éclairant par là-même la personnalité de Katerine (qui n’est pas celle que vous croyez). Tous ces « Moments Parfaits » comme autant de jalons dans son parcours, c’est donc beaucoup de plaisir… merci. Cependant, il s’agit ici d’un travail de biographe. Ecrit en tant que tel : c’est marqué dessus. Il ne s’agit pas d’une analyse de l’œuvre en question, et il faut donc dire, pour être tout à fait juste, que l’auteur est un peu passé à côté de son sujet… Car la première des particularités de Katerine, c’est son ambiguïté. Celle-ci régit depuis toujours sa vie d’homme et son travail d’artiste – il est capital de le comprendre si on veut pleinement appréhender le sujet – et l’on était en droit d’attendre de cet ouvrage qu’il traduise d’abord cela. Cette ambivalence, ce mystère initial, cette dualité qui ne cessera de croître tout au long de son œuvre : voilà la clef… et il aurait été utile de creuser cette veine avec subtilité (à l’image de l’artiste) plutôt que de globalement l’occulter, ou pire, de livrer dès les premières pages une donnée qui aurait eu toute sa place en fin de récit – ou pas. D’une quelconque grille de lecture du « cas » Katerine dans sa nature profonde, il n’est ici jamais question. Et lorsque l’auteur se risque (souvent) à tenter de déchiffrer certaines chansons… il commet l’erreur à ne surtout pas faire : écrire ces textes noir sur blanc. Quitte à se planter, naturellement. Ben ouais : les textes de Katerine ne se reproduisent pas. Non pas qu’ils soient stériles (…) mais tout simplement parce qu’ils sont le fruit d’une fornication de mots, de vers, d’idées qui ne peut aboutir qu’à l’interprétation (libre !) qu’on leur donne. Et c’est la raison pour laquelle ils n’apparaissent pas dans les livrets de chaque album, CQFD… Alors ? Toucher du doigt Philippe Katerine, c’est à la fois très simple et très compliqué… Ecrire à son sujet l’est tout autant. Ce que vous allez donc lire dans les lignes qui suivent (ou entre les lignes) est donc soit l’une des réflexions les plus profondes menées autour de Philippe Katerine, soit le tissu de conneries le plus infâme jamais torché à son sujet… A moins que la vérité se situe à mi-chemin, sans savoir où placer précisément le curseur ? Ce serait encore mieux, ce serait conforme… Voilà ! Maintenant que le ton est donné, une seule chose de sûre : cette biographie aura été prétexte à un Discorama, et celui-ci ne sera prétexte qu’à écouter tous les albums de Katerine – TOUS. Eux seuls disent.

« Les Mariages Chinois et La Relecture » (1992)

Pour évoquer ce premier disque, surgi de nulle part, il faut un point de départ : Philippe. Comment tu t’appelles ? Philippe. D’où viens-tu Philippe ? Qui es-tu vraiment ? La présente biographie se chargeant d’évoquer les grandes lignes de son enfance, attachons-nous à l’essentiel. De ses racines (rurales), Philippe a gardé la simplicité, l’honnêteté, la droiture. De son éducation (catho), il a retenu l’abnégation, le sens du sacrifice, mais aussi un certain goût pour… la subversion. Du basket-ball, il a découvert la nécessité de jouer collectif : ce qu’il sait, c’est qu’il faut faire tourner. De l’inné, de ce que la vie lui a donné, il a d’abord fait des dessins – c’est son tout premier don. De l’acquis, de ce que la vie lui a appris, il s’est construit son monde à lui – par nécessité. Et enfin, de sa différence… il a compris ce qu’était LA différence. Mais cela a été long, très long…

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Cette enfance, heureuse a priori, c’est celle d’un petit garçon qui n’en a pas rencontré un autre. Cette rencontre aurait dû se produire, comme c’est généralement le cas, et d’ailleurs il l’a effleuré du doigt mais, non, Philippe a raté le coche. Et cela le suivra tout au long de sa vie : une histoire d’empêchement. Alors de cette faille, béante, il a fallu faire quelque chose… Pourquoi pas de la musique ? C’est si bon la musique : c’est comme un voile protecteur, il la ressent, et il est très vite sûr de ses choix. Il s’essaie d’abord à la chorale (une révélation) puis à des groupes de lycée, et enfin à faire les choses seul parce que ça lui correspond. Tout cela nous amène donc à ce premier essai, enregistré dans sa piaule sur un magnétophone 4-pistes, avec une guitare et quelques instruments de fortune… Philippe ne joue pas pour que les gens l’écoutent, mais simplement parce qu’il faut que ça sorte – comme une éjaculation. Il fait des collages de mots et de sons, tel un enfant qui s’amuserait à assembler des Legos : il joue… Que faut-il en retenir ? Pas grand chose : c’est un brouillon. Des bribes de chansons très courtes, 17 minutes de musique au final, et 17 autres assemblées un peu plus tard (« La Relecture ») en une seule piste expérimentale – un geste lo-fi, indie, enfantin (et assez pénible). Cet enregistrement sur K7 (un parmi d’autres…) arrive notamment entre les mains d’une fille, Anne Moyon, alors activiste dans l’underground pop nantais : deux sensibilités se trouvent, elle devient sa compagne (une petite fille naîtra de cette union) mais aussi un relais vers des gens de la scène alternative que Philippe, timide, n’aurait sans doute jamais osé aborder. Ce sera tout pour l’heure : pas de concerts, pas d’interviews… Philippe se planque, il a honte de sa voix – et pour cause, il la découvre couchée sur bande : un miroir. Alors il se trouve un pseudo à son goût, ambigu, puisque sa sœur chante sur le disque et apparaît avec lui sur la pochette. Qui est Katerine ? Elle, lui, eux ? En cette année 1992, le mystère est entier.

« L’Education Anglaise » (1994)

Suite à la parution de son premier disque sur le label indépendant Rosebud (qui héberge notamment ses potes des Little Rabbits), Katerine a fait ses premiers pas sur scène en solo : une catastrophe. Enfin disons qu’il l’a vécu comme ça : tout seul, il n’y arrive pas. C’est alors que Joe Dassin lui vient en aide : convié à une compilation-hommage où l’on retrouve divers jeunes gens qui forment la base de ce que l’on nommera bientôt la « nouvelle chanson française », Philippe enregistre une version très personnelle de L’Eté Indien… en mode bossa-nova. Il découvre alors les possibilités du studio, et dirige pour la première fois d’autres musiciens, au feeling. C’est une révélation pour deux raisons : 1/ il comprend qu’il lui est nécessaire de s’entourer (ce qu’il fera aussi sur scène) et 2/ il va enfin pouvoir, moyens techniques aidant, donner forme à ce qu’il a vraiment en tête. Peu après, il revient donc dans le même studio pour réaliser avec Nicolas Moreau, maître des lieux, un deuxième album prenant le contre-pied total du précédent – ce qui deviendra une constante tout au long de son œuvre…

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« L’Education Anglaise » dévoile en effet un tout autre visage de Katerine : des chansons écrites, composées et arrangées avec une délicatesse inattendue, empruntant à l’exotica des 60’s, à la musique de chambre, à la bossa-nova, et tout cela dans une économie de moyens qui a de quoi surprendre (au vu du résultat). Plusieurs d’entre elles révèlent un talent resté jusque-là en sourdine (La mémoire courte, Le badminton, Les mensonges, Les neiges éternelles… et bien sûr Mon bel andalou – son premier succès d’estime). Pourtant, à la réécoute, « L’ Education Anglaise » sonne aujourd’hui un peu lisse : on a l’impression de s’enfiler le premier disque de Nouvelle Vague, ce projet français qui fit un carton à sa sortie sur la seule foi de son pitch (malin). Sauf que « L’ Education Anglaise » est paru… dix ans plus tôt, et avec des compositions originales. Qui en France s’intéressait alors à la bossa ? Le plus dingue dans l’histoire, c’est que même Katerine n’y prêtait guère attention… La biographie nous apprend qu’il a appris la guitare avec son oncle, venu de Polynésie, ce dernier lui ayant montré comment plaquer ces accords si particuliers que seuls maîtrisent généralement les sambistes. Sans s’en rendre compte, le jeune Vendéen a donc compris instinctivement l’essence même de la bossa – une affaire de dualité, pas à la portée du premier venu… Les Japonais, qui aiment le kitsch mais ont souvent les oreilles grand ouvertes en matière de musique, ne s’y sont pas trompés : ils ont été les premiers à plébisciter Katerine. Et Kahimi Karie, chanteuse underground nipponne, est devenue la première femme pour laquelle Katerine s’est mis à composer. Il y en aura d’autres, car il les comprend mieux que personne… Une dernière chose : sur cet album, ce sont la sœur et la compagne de Philippe qui chantent. Pas lui. Deux femmes peuvent en cacher un autre.

« Mes Mauvaises Fréquentations » (1996)

Ainsi et jusque-là, Philippe s’était caché. En prenant un pseudo, en cultivant le mystère, en laissant à d’autres le soin de s’exprimer pour lui. Seulement voilà, même en se cachant, ses disques ont interpellé, plu à des gens, et les concerts donnés en formule réduite (mais cette fois-ci en groupe) lui ont donné une nouvelle confiance. Alors il se décide enfin à se lancer, à assumer – jusqu’à cette voix qu’il détestait pourtant… Comment faire ? Une idée lui vient : entrer dans la peau d’un personnage. C’est habile, car il pourrait ainsi exprimer des sentiments très forts, très intimes… tout en se dissimulant derrière un autre « lui ». Pour son nouvel album, qu’il ne veut surtout pas semblable au précédent, il choisit donc d’apparaître – sur la pochette du disque, à la scène et même en privé – sous les traits d’un dandy tout droit sorti du Swinging London des années 60… Coupe au bol, pullover à col roulé, désinvolture à esthétique rétro, toute la panoplie. Ensuite, et puisqu’il lui faut trouver une bande-son qui traduise pleinement son fantasme, il va faire un choix des plus audacieux : s’entourer de musiciens de jazz. Il cherche un peu dans son entourage et, coup de bol, tombe rapidement sur deux perles : Simon Mary (contrebasse) et Philippe Eveno (guitare), rejoints dans la foulée par Anthony Karoui (batterie), un ami d’enfance… Il est important de les citer, car de l’alchimie aussi manifeste qu’inattendue entre ces quatre-là va résulter un classique – le premier dans l’œuvre de Katerine. Soit seize merveilles aussi exquises que concises (deux minutes en moyenne par chanson…) desquelles il serait imbécile d’en citer une plus qu’une autre : il n’y a ici rien à jeter.

KATERINE - Mes Mauvaises Fréquentations (1996) - Back From The Undead !!!

C’est un ravissement permanent, un disque d’une cohérence rare et, oui, tout cela n’a pas pris une ride vingt-cinq ans plus tard… Il y a d’abord les chansons : à la fois simples et raffinées, hors du temps bien qu’ancrées dans un certain âge d’or – en termes de songwriting, Katerine avance ici à pas de géant. Ensuite, il y a l’enrobage : le trio ici à l’œuvre apporte à son hôte un écrin 24 carats. Katerine joue aux musiciens des versions dépouillées de ses chansons, puis il les guide en ne bridant jamais leur propre apport… Libérés, ils ne jouent pas une note de trop, seulement les notes justes. A l’époque, beaucoup on parlé d’un disque d’easy-listening, avec ces récurrentes touches de vibraphone, ces effets stéréophoniques vintage… Sous ses emprunts à la pop 60’s, à la bossa et donc au jazz, « Mes Mauvaises Fréquentations » est évidemment bien plus profond. Pour preuve, il faut revoir le premier passage télévisuel de Katerine, fin 1995 dans l’émission Le Cercle De Minuit, où il interprète seul Le jardin botanique : on y découvre un jeune homme discret, subtil guitariste aux goûts sûrs… à mille lieux du mec que vous pensez aujourd’hui connaître. Enfin, il y a les textes : finement écrits, avec plusieurs entrées de lecture, ils voient Philippe se livrer avec une intelligence folle. Encore faut-il savoir l’écouter…

« Les Créatures » et « L’Homme à Trois Mains » (1999)

Quand on y repense, quel choc… Après le succès critique de son troisième album (suivi d’une tournée) et en cette fin de millénaire, Philippe est à un tournant. Il commence à être connu, est suivi par une fan-base plutôt lettrée, sollicité ici et là pour composer, et sa nouvelle maison de disques (Barclay) lui offre une liberté artistique totale pour son prochain disque. Oui mais voilà… Philippe ne va pas bien. Non, il ne va pas bien du tout… D’abord, il a du emménager à Paris, une ville qui l’attire mais qui l’éloigne de ses bases (à tous points de vue). Ensuite, il a vécu une séparation douloureuse, et le cœur n’y est plus. Enfin, il vient d’avoir trente ans et tout lui remonte soudain à la gueule, c’était inéluctable. Bref : il est seul, dans cette ville de lumière où il se perd, dans cet appartement de passage où il lui faut faire un point, car il y a urgence… Philippe est un romantique : il ne fait pas semblant. Alors pourquoi simuler ? On le sait : de la souffrance naissent les grandes œuvres. Au bord du vide, Philippe s’accroche à son art – sa créativité est décuplée. Tellement qu’il se retrouve avec trop de chansons pour un seul disque : certaines sont venues spontanément, il les a déjà enregistrées seul, sans artifices. D’autres sont en germe, et nécessitent une approche différente. En parallèle, il a rencontré de nouveaux musiciens, cette fois-ci issus du free-jazz : The Recyclers. Il admire leur travail axé sur l’improvisation, à tel point que celui-ci va impacter directement son écriture… Décision est prise : deux albums sortiront simultanément, bien distincts mais unis par la même radicalité.

Les créatures - L'homme à trois mains: Philippe Katerine, Philippe Katerine: Amazon.fr: Musique

« L’Homme à Trois Mains », autoproduit seul dans son meublé, lève le voile sur le côté sombre d’un Katerine dans le plus simple appareil – la pochette est d’ailleurs explicite : si Katerine avait eu la liberté de montrer sa bite, soyez sûrs qu’il l’aurait fait (ou alors non, c’est finalement bien mieux comme ça). On a l’impression d’écouter du Joao Gilberto sous camisole de force, rongé par l’alcool et les antidépresseurs, du Daniel Johnston qui citerait Houellebecq dans le texte, le tout entrecoupé de collages et parasitages assez anxiogènes. C’est cru, à la limite de la folie, mais de ce chaos émerge des moments qui relèvent du génie divin (Nous Rions, Ma langue au chat, Le bonheur). Et puis il y a « Les Créatures »… accouché avec The Recyclers (et des arrangements de cuivres de toute beauté). Un album qui commence là où Philippe avait laissé les choses en 1996… lorsque soudain, première gifle : Américaine. Une déflagration qui pulvérise tout ce que Katerine avait montré jusqu’à présent, sur laquelle il pose un texte d’une intensité dingue. Au rayon pétage de plomb, d’autres suivent (Mon meilleur ami est un chien, Poulet No.728120, J’ai 30 ans), calées entre quelques douceurs assez morbides (L’Appartement) et une blague désabusée qui sera son premier hit (Je vous emmerde). En cet instant-là, Katerine est un homme dangereux. Ensuite ? Plus rien ne sera jamais pareil.

« 8ème Ciel » (2002)

Au tournant des années 2000, Katerine vient d’opérer une première mue décisive. Contre toute attente, son dernier geste bicéphale – qui relevait pourtant du suicide commercial – s’est bien vendu et a surtout provoqué en lui un déclic, bouleversant totalement sa manière de travailler. Artistiquement, il sait qu’il peut tout se permettre : son public est prêt à le suivre… A côté de ça, il va mieux : en l’espace de deux ans, il a pondu un album pour l’une de ses idoles absolues (Anna Karina), bossé étroitement avec le label Tricatel (c’était couru d’avance en termes d’esthétique), s’est maqué en passant avec Helena Noguerra (pourquoi se faire chier ?), débuté en tant qu’acteur dans des court-métrages… Bref, il a repris confiance et c’est tant mieux car il est attendu. Ses précédentes sessions avec les Recyclers et François Ripoche (arrangeur) ayant bien fonctionné, il choisit donc de reconduire la même équipe pour son nouvel album. Mais bien sûr, il souhaite une fois de plus partir dans une autre direction…

8ème ciel : Katerine: Amazon.fr: Musique

Pour « 8ème Ciel », la méthode utilisée est à peu près la même (Philippe apporte ses compos, puis les musiciens leurs idées) à ceci près que notre homme, qui sait très précisément où il veut aller, va tenter de canaliser les énergies en présence et pousser chacun dans ses retranchements (tout en restant cool, hein, on n’est pas chez Phil Spector). Et puis… non, reprenons, ceci n’est que foutaises. La vérité est tout autre : le 8 décembre 1968, Philippe nait à Thouars, dans les Deux-Sèvres. Pour fêter l’événement, Michel Polnareff et les membres de Soft Machine se rejoignent dans le plus grand secret sur une île polynésienne, afin d’y organiser une jam-session avec quelques convives triés sur le volet. Parmi eux figurent Jean-Jacques Perrey, Salvator Dali, Eddie Barclay, le Général Fifrelin… on n’en sait guère plus. Tous ces messieurs sont accompagnés par leurs compagnes respectives, et la fête privée vire rapidement à l’orgie : ça boit, ça bouffe, ça copule, ça ondule, ça flatule… le stupre le plus total. Alors que les musiciens jouent et fournissent la bande-son psyché de ces ébats, enregistrée en direct, certains d’entre eux viennent serrer Eddie Barclay dans un coin. Et lui font promettre de sortir la substantifique moelle de cette jam une fois passé l’an 2000… mais sous un nom d’emprunt. Face à ses tortionnaires, dangereusement altérés par la prise de substances diverses, Barclay se chie dessus et signe : l’album sortira, et promis juré, il fera chanter par-dessus le doux Jésus vendéen qui vient de voir le jour… Voilà. Personne ne savait cela, il fallait bien qu’un jour la vérité soit dite. Katerine à poil sous une toge blanche, se gavant de raisin rouge et caressant des seins blancs ? Capable de composer un truc comme Où je vais la nuit ? De sortir l’un des plus grands disques de variété française jamais réalisés ? Mon cul ! « Je fais de ma vie un chef-d’œuvre / que l’on visite pour cent francs / tous les deux ou trois ans. » Merci les copains !

« Robots Après Tout » (2005)

Tout le monde le sait : « Robots Après Tout » est l’album qui a révélé Katerine au grand public. Tout le monde le sait : il y a eu un « avant » et un « après ». Tout le monde le sait : ce succès a reposé essentiellement sur un tube, Louxor j’adore. Mais tout le monde l’ignore : Philippe n’a jamais été aussi invisible que sur ce disque… Vous l’aviez trouvé expansif, déjanté, totalement décomplexé de la nouille ? Bien sûr ! Cette bedaine moulée sous un Damart, ces chansons à se pisser dessus… et quelle exubérance ! Vraiment trop fun ce mec, il est impec’ ! Ouais. Sauf qu’il ne parle plus de lui… mais de nous. Et c’est la première fois. Répétons après lui : « On se met le doigt dans l’œil, on n’a rien compris au film »… eh oui ! C’est du cinéma. Bravo Katerine, tu nous a bien baisés ! Enfin non… Il faut être honnête comme tu l’as toujours été : jamais tu n’as trompé ton public, c’est une question de droiture. Mais tout de même ! T’as réussi à lui faire croire que tu étais une bête de foire. Pourquoi ? Pour faire diversion. Très malin tout ça… La preuve : cette nouvelle incarnation a cartonné. Et soyons clairs, c’était amplement mérité : il fallait avoir des couilles pour se lancer dans un tel truc, repartir de zéro, faire ça tout seul chez toi avec une simple boite à rythmes (avant que Renaud Letang et Gonzales produisent le tout impeccablement – quinze ans après, cette électro minimaliste défouraille toujours autant).

Robots Après Tout: Katerine, Pierre Bondu: Amazon.fr: Musique

Sans rien perdre de ta liberté d’expression, tout changeait soudain : tu nous parlais du monde dans lequel nous vivons toujours, de la déshumanisation rampante, de nos rêves et de nos quotidiens ternis… c’était humain après toi. Il y avait une chanson qui résumait ça, Numéros, mélancolique et belle comme du Christophe, il y avait surtout un message qui filtrait tout au long du disque et nous disait en substance de continuer à rire, à danser, à lutter, à s’aimer… quand bien même. Et puis bien sûr, il y avait des tubes… A l’époque, les gens du « métier », musiciens, producteurs, journalistes, programmateurs, puéricultrices : tout le monde savait dès la première écoute que ça allait marcher. Parce que c’était différent, frais, spontané, radical mais accessible… vrai. Alors certes, ça a été à la fois le début et la fin de quelque chose, mais avais-tu vraiment le choix ? Tout cet amour, ça aurait été con de passer à côté. Et puis cette longue tournée avec tes potes des Little Rabbits (« La Secte Humaine ») dans la déjante la plus totale, ça laisse de sacrés souvenirs, hein ? Ces choses-là n’arrivent qu’une fois dans une vie, il faut les vivre. Alors ce nouveau masque, finalement, ça a bien arrangé tout le monde… Pas de regrets. D’autant que la suite de tes aventures te verront à nouveau parler de toi, donc de nous mais dans ce qui nous distingue pour cette fois. Et aller plus loin encore… En fin de compte, la métamorphose était nécessaire : un Katerine de perdu, dix de retrouvés. Ah, et une dernière chose : Marine Le Pen, putain… c’est passé comme une lettre à la poste.

« Philippe Katerine » (2010)

Ne doutez jamais d’une chose : Philippe est sincère. Même lorsqu’il entre dans la peau de ses personnages, même lorsqu’il fait le zouave à la télé, il ne triche pas, il ne vous prend pas pour des cons. Philippe est Katerine, et Katerine permet simplement à Philippe de dire sa vérité frontalement, avec la sincérité la plus brute. Le succès public de « Robots après tout », bien qu’évident a posteriori, n’a jamais été « calculé » : pour détail, Katerine n’avait aucune idée de comment il défendrait l’album sur scène une fois sorti… Avec des machines ? Au débotté, il privilégia une énergie collective, et a donc tourné avec un groupe de rock pendant deux ans… Que faire après un tel virage, au tournant de la quarantaine ? La question ne se pose pas : Katerine fait ce qu’il a envie de faire – il veut juste ne pas refaire. Or justement, dans son atelier parisien, il déborde alors d’idées. Accouche d’une centaine de démos, qu’il divise en « chansons pleines » (avec du texte et une structure) et en « chansons vides » (à savoir tout l’inverse). Se fait des potes dans un bistrot où il a pris ses habitudes, monte avec eux un nouveau groupe réduit à l’essentiel : guitare, basse, batterie.

neuftv: Jeudi 23 septembre retrouvez Philippe Katerine sur SFR music

Le fil conducteur de son prochain disque est simple : jouer… dans tous les sens du terme. Revenir à ce qu’il appelle « l’enfance de l’art » : quelque chose de spontané, minimaliste, enregistré dans les conditions du live… Lorsque sort enfin le bien nommé « Philippe Katerine », personne – mais alors personne – ne sait par quel bout prendre cette… chose : est-ce de l’art ou du cochon ? Un geste punk ou régressif ? Se fout-il de nous, est-il vraiment fou ? De toutes parts, les avis sont divisés. Il y a là vingt-quatre chansons qui bien souvent n’en sont même pas – réduites à une phrase répétée en boucle, naïves, grotesques… Evidemment c’est tout le contraire, c’est cohérent, musical, et il faudra du temps pour que les gens l’admettent (ou non : ceci n’est pas une pipe mais un navet). Les blagues supposément potaches (Bla Bla Bla, Liberté, Bien Mal, Moustache…) sont gorgées de sens, et ont trop occulté de réels moments de grâce (Sac en plastique, Cette mélodie ou Vieille chaine, qui aurait pu être composée par Jason Lytle). En tous cas, ce que l’on peut en dire avec certitude, c’est qu’il s’agit déjà d’un album de famille : Katerine fait chanter papa et maman, sa fille, sa meuf du moment (Jeanne Balibar) et balance tout ce qui lui passe par la tête, sans pression, comme à la maison. Etait-il nécessaire de coucher cela sur bande ? A chacun de se faire son avis. J’ai bien sûr le mien : après avoir écouté le truc dans tous les sens et à volume très élevé (c’est nécessaire), je me suis rendu compte, comme pas mal de gosses dans mon entourage, que j’aimais ce disque insupportable. Ma conclusion est donc la suivante : « Philippe Katerine » est le seul équivalent français de « Trout Mask Replica » (Captain Beefheart). Pensez-en ce que vous voulez, j’écris souvent des conneries. Autre option : reprenez depuis le début.

« 52 Reprises Dans L’Espace » (2011)

Attention, pitch de la mort : cinquante-deux reprises piochées dans la variété française populaire, chansons paillardes et vieux tubes des années Top 50 inclus. Enregistrées en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « stop ! » avec un groupe de musique expérimentale (sinon ça serait pas rigolo). Et donc, réunies dans un coffret de trois CD dûment validé par la maison Barclay… Pour résumer : un triple album de reprises sans queue ni tête, à moins qu’il y ait ici à la fois la queue et la tête – avec Katerine, on ne sait dorénavant plus trop. Posons la question : QUI, dans l’Histoire de la musique de ces soixante dernières années, a pu bénéficier d’un tel luxe ? Et surtout : comment en est-on arrivés là ? Un bref retour en arrière s’impose, car en fait et pour être tout à fait juste… il n’y a jamais eu de pitch. Une fois de plus. A l’origine de ce projet qui ne devait pas en être un, il y a en effet un groupe – Francis et ses peintres, monté par le saxophoniste François Ripoche (pour mémoire, c’est lui qui arrangea les parties de cuivres sur les deux albums de Katerine avec The Recyclers). Celui-ci propose à Katerine de venir chanter sur le premier album dudit groupe, qui sort en 2009. Katerine choisit de revisiter trois chansons populaires, le courant passe avec les musiciens, il fait un peu de scène avec eux, tous à la fraiche et décontractés du gland… et l’idée germe alors : pourquoi en rester là ? Lumière ! Dans la foulée, ils enregistrent avec très peu de moyens et en un temps record (deux sessions d’une semaine) une cinquantaine de reprises toujours choisies par Katerine (aïe) et promises à être diffusées sur un site internet dédié… chaque lundi tout du long de l’an 2010. Truc de dingue : ça marche ! Plus les semaines passent, plus les gens en redemandent ! C’est un carambolage du troisième type : même dans ses rêves les plus fous, Julien Doré n’y aurait pas songé.

Philippe Katerine - 52 reprises dans l'espace

Il y a là certes des classiques (Henri Salvador, Michel Jonasz, Juliette Gréco…) mais surtout un nombre impressionnant de one-hit-wonders typiques de nos 80’s (Thierry Pastor, Caroline Loeb, Ottawan, Jean Schultheis…), le tout agrémenté de quelques farces du meilleur cru (Bézu, Carlos, Garou, Chantal Goya…). A la lecture de ce casting, un premier réflexe : assez, ASSEZ ! Pitié, finissons-en tout de suite ! Seulement… encore une fois ce n’est pas si simple, et ce même si Katerine chante souvent FAUX. Alors ? Eh bien… il fait encore très fort puisqu’il enfonce le clou de son album précédent : interpréter au premier degré, sans méchanceté aucune, démontrant que même les chansons les plus pourries (il y en a aussi des bonnes…) génèrent souvent du plaisir pur. Son génie est ici d’abolir toute frontière entre musique populaire et expérimentale, de transformer la bouse en un bouquet de fleurs… ou a contrario, de faire encore PIRE que les versions originales, ce qui relève de la performance. Un karaoké géant porté par un groupe no-wave ? Vous n’en avez pas rêvé, Katerine l’a fait !

« Magnum » (2014)

Qui garde un souvenir marquant de « Magnum » dans l’œuvre foisonnante de Katerine ? Finalement, pas grand monde… Deux raisons à cela. D’abord, ce huitième album a reçu un accueil des plus mitigés dans les médias généralistes : trop léger à première vue, il a été perçu comme une bouffonnerie de plus, un disque pour pas grand chose, dispensable, bref… comme la goutte de trop, et ça a desservi sa promotion. Ensuite et surtout : il n’a pas été défendu sur scène, contrairement à ses prédécesseurs. Et pour cause : Philippe avait plus important à faire puisqu’il était devenu entretemps, suite à sa rencontre avec Julie Depardieu, papa de deux petits bonhommes nés à un an d’intervalle. « Magnum », qu’il avait imaginé… magnifique (CQFD) et référencé (on va pas vous faire un dessin – la pochette s’en charge) a donc plus ou moins fait l’effet d’un pet sur une toile cirée.

Magnum - Katerine - SensCritique

Pas de tournée, peu de promo télé… mais tout de même un long-métrage du même nom réalisé en parallèle pour CANAL+ (bien déjanté mais peu connu du grand public – Arielle Dombasle était dans le casting, forcément ça effraie). Dommage tout ça… oui, vraiment dommage car « Magnum » aurait pu faire un carton. Il le méritait, n’en déplaise à ses détracteurs – les mêmes qui sucent aujourd’hui Katerine depuis son succès au cinoche… Après l’incompréhension suscitée par son précédent disque éponyme, « Magnum » était pourtant d’une limpidité totale : il était fun, sans prise de tête et taillé pour la fête, impeccablement servi en cela par la production électro du jeune Sebastian – l’un des meilleurs en France dans son registre. Celui-ci concocta pour Katerine des instrumentaux hédonistes à la croisée du funk, du disco et de la house, évoquant souvent les premières heures de la « French Touch » : imparable. Porté par son bonheur en couple (sans doute avait-il enfin trouvé celle qui le comprendrait dans toute sa complexité ?), Katerine chantait là-dessus des textes à la fois simples et profonds – on ne dira jamais à quel point son écriture recèle de doubles sens, chaque phrase apportant du poids à celle qui la suit ou la précède… encore faut-il savoir lire entre les lignes. Derrière Sexy Cool, il y avait aussi pléthore de tubes potentiels (Patouseul, Efféminé, Imbécile heureux…) qui auraient pu connaître un sort à la Louxor j’adore – mais plus d’effet de surprise ? Enfin et c’est le plus important, il y avait le fond… savamment distillé derrière la forme, ce Cheval de Troie. « Magnum » aurait dû tout défoncer parce que c’est un disque ouvert à tous et à toutes, sans distinction aucune, en prise directe avec son temps, un disque « LGBTQIA+VWXYZ » qui affiche ouvertement son désir de pulvériser toute notion de genre. Et Katerine, personnalité publique à l’identité trouble mais assumée, était parfaitement légitime pour faire passer le message : il était prêt. Mais visiblement pas nous. Tout était dit en intro : « Surtout, ne soyez pas vous-même ». Ou alors soyez-le à fond.

« Le Film » (2016)

L’aviez-vous remarqué ? Après l’euphorie arc-en-ciel de « Magnum », Katerine publia un disque intimiste et monochrome. L’aviez-vous remarqué ? Pour la première fois depuis « L’Education Anglaise » (dans lequel il ne chantait pas), Katerine ne se montra pas sur la pochette. L’aviez-vous remarqué, donc, ce « Film » ? Non : il ne fit pas grand bruit. Ce n’était pas le but cette fois-ci… Mais le sortir était une nécessité pour Philippe, alors tout s’est fait assez vite. Parce que dans ces moments-là, on ne réfléchit pas. Fallait-il y voir un nouveau « contrepied » ? Ben non… Ce petit pas de côté (ou ce grand écart), on pourrait le résumer ainsi : quand Philippe est cool, on est cool. Et quand Philippe est triste… on est tristes. Le point de départ de ce « Film » imaginaire mais salement ancré dans le réel, c’est le deuil. « J’ai perdu mon papa, je le cherche partout, j’ai perdu mon papa, ça va me rendre fou »… Ainsi s’exprime l’homme-enfant, qui décide de partir seul sur la route pour noyer son chagrin, d’hôtel en hôtel, sans destination précise.

Il y a 4 ans sortait la pépite d'album Le Film de Philippe Katerine

Les paysages défilent à travers le pare-brise et des chansons lui viennent, évidemment, des petits bouts de vie qui le ramènent à la famille et finalement dans sa Vendée natale. Puis Philippe rejoint un ami musicien de longue date, Julien Baer, pour accoucher directement chez lui de ces choses qui lui tiennent à cœur, au piano – un instrument qu’il ne maîtrise d’ailleurs pas, mais qu’il amadoue. « Le Film » est donc à nouveau un album de famille (comme ce fut le cas en 2010) à la différence près qu’il ne s’ancre plus dans le présent, mais dans le passé… et le futur qui en découle : que reste-t-il quand « c’est fini » ? Les enfants. Et c’est merveilleux. Philippe s’adresse ici à son père, à ses trois enfants, à sa compagne… mais certainement pas à nous. Il fallait juste que ça sorte. En tant qu’artiste, Katerine n’aurait su faire autrement, pour rendre hommage et essuyer les larmes. Alors ce disque, à part dans sa discographie, conçu par un homme triste et en roue libre, on ne peut pas le condamner. Même s’il n’est pas très bon au final… Dans ces colonnes, on avait relaté l’un des concerts que donna Katerine après sa sortie, seul en scène avec pour unique partenaire une pianiste. C’était au festival Yeah (Lourmarin) en 2017, et personne n’avait compris cette prestation désincarnée, à la limite du foutage de gueule. Ben voilà, c’est plus clair : en cet instant, le cœur n’y était pas. Philippe était juste sincère. Il a enfilé son costume, et il y est allé parce qu’on l’avait invité. Enfin je suppose… De lui, je préfère garder un autre souvenir de scène, lorsqu’il fit escale à Marseille en décembre dernier pour la tournée relative à l’album « Confessions ». A la fin du concert et après le rappel, il revint soudain pour chanter a cappella Moment parfait (LA perle de son « Film »). En tutu (ou un truc du genre), il conclut par ces mots : « C’est un moment parfait… Ne l’oubliez jamais. » En cet instant précis, la question n’était pas de savoir à quoi il faisait référence. Mais à qui.

« Confessions » (2019)

Nous y voilà enfin : « Confessions ». L’album qui vit Katerine renouer avec le succès public et critique, salué unanimement puis suivi par une tournée à guichets fermés (stoppée dans son élan par le Covid – bref). Evidemment, on pourrait dire que ce retour au premier plan, après une décennie passée à sortir des albums pris globalement de moins en moins au sérieux, doit beaucoup aux apparitions remarquées de Philippe au cinéma – notamment dans Le Grand Bain… Mais ce serait lui faire un mauvais procès car : 1/ Philippe a de toute façon TOUJOURS été un comédien, ses disques le prouvent. Il sait se glisser dans la peau de personnages divers, jouer juste, jouer vrai, être à la fois un autre tout en restant lui-même, imprimant sa marque aux rôles qu’il choisit d’endosser – c’est la définition du comédien. 2/ « Confessions » est effectivement exceptionnel. Un disque inespéré, sorti par un type qui atteint alors ses… cinquante ans. Dans la chanson, la variété ou la pop, il est certes possible de sortir des bons disques à cet âge-là… mais pas des manifestes de ce calibre. Parce que, pardon, mais ce monument à entrées multiples a enterré tout ce qui est sorti en France l’an dernier.

Katerine - Confessions - Les Oreilles Curieuses

De la même manière que « 8ème Ciel » clôtura sa première période (1992 – 2002) en la digérant pour la hisser vers des hauteurs insoupçonnées, « Confessions » vint clôturer la deuxième (2005 – 2019) à la façon d’un condensé de ce que Katerine avait donné ensuite au grand public. Une somme, donc… et de plus totalement différente de ce qu’il avait composé jusque-là. Il fallait avoir des couilles pour sortir un tel disque après trente ans de carrière : un disque-trait d’union, fulgurant d’inventivité, en prise directe avec son temps et plus encore : avec dix longueurs d’avance sur la pensée contemporaine… Katerine est donc passé à confesse et, bien planquée derrière une naïveté de façade (ah bon ?), la subversion est ici partout. La pureté du propos aussi : terrassante. Pour cet album à la tonalité hip-hop/R’n’B, Katerine a travaillé seul chez lui avec un simple ordi. Puis il a remis sa copie entre les mains de Renaud Létang, conscient que celui-ci passe rarement à côté de son sujet, et invitant au passage quelques affinités artistiques dans son casting : Gonzales, Camille, Dominique A (peut-être son plus grand fan)… mais aussi, et c’est une vraie preuve d’amour envers la jeunesse, Angèle et Lomepal pour deux hits hors-normes, comme un passage de témoin. Ah ! Et faire intervenir Oxmo Puccino sur le texte de La clef… seul Katerine le pouvait : on est au-delà du réel. Comme tout le reste après réflexion… La clef de ces « Confessions » n’est pourtant livrée qu’à la fin du disque, et elle est à l’image du moment de vérité que donna Katerine, promo oblige, un certain samedi soir chez Ruquier : avec trois bouts de ficelle, il interpréta Bonhommes sans quitter la caméra des yeux – sans nous quitter des yeux. Son regard, franc, profond, fidèle à un idéal et hors-la-loi… fut soudain celui de James Coburn dans Il était une fois la Révolution. Juré. Le regard de l’homme qui n’a plus rien à perdre.

Que faire après un tel disque ? Et avant que l’usure naturelle du temps ne fasse son œuvre ? Que faire après la reconnaissance du « milieu », après les acclamations, les cotillons, les mains tendues par le 7e art (mais pour combien de temps…), que faire après avoir tant donné, tant essayé pour réparer… mais aussi que faire pour rester encore au top ?

La première option se trouve dans ce concert donné en août dernier pour le Festival des Festivals (organisé par Rock en Seine) : continuer. Ce soir-là, en direct sur France 2 et en clôture de l’événement, Katerine livra pendant plus d’une heure une performance (c’est le mot) ouvertement… punk. Ou pour le dire avec davantage de précision : post-punk (il y avait un peu de préparation et beaucoup d’intelligence) mais oui, un geste punk tout de même… dans le fond, bien camouflé derrière un décorum de Bisounours. Quitte à passer en direct à la télé, même à une heure tardive, autant faire les choses dans les plus grandes largeurs ! Ce fut le cas, sans filtre et sans filet : une pure débauche, un vrai moment de télé.

Katerine en est arrivé à un point de sa carrière où, artistiquement et de toute évidence, il a atteint un cap. Ce qui ne signifie pas qu’il n’ait plus rien à dire, à apprendre, à explorer. Le cinéma est une option, mais il y a aussi le théâtre, les arts plastiques (dessiner reste son premier talent), les lettres… Pour ce qui est de la musique, et après trente ans de méfaits, pourrait-il s’ouvrir à une hypothétique « troisième période » ? Une rumeur folle court depuis peu : il serait en train de préparer son prochain disque, un projet complètement fou et trans-genres, jamais entendu jusque-là, une révolution esthétique promise à toucher encore plus de gens… On n’en sait guère plus, mais un titre de travail circule : « OK Kate ».

Sinon et à part ça, il reste la deuxième option : continuer loin des clameurs, continuer en amateur, survivre à l’impossible en s’en jouant… et regarder pousser les enfants.

Biographie Moments Parfaits, aux éditions Le Mot Et Le Reste.

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26 commentaires

  1. croisé Montmartre y’a longtemps, la portugaise devant lui au milieu de la rue qui juxte la poste a Abesses… rien a foutre j’etais avec stephen pastel, mais rien a foutre aussi,

  2. le ‘truc’ de l’antenne deux, c’est qu’il était pété par la biére de ces copains biomaTes devenus sur le tarre, un clown mais pas un grand clown un clone de de & de arrivé là aavec des machins_choses, tant mieux qqu’il en vive & faase vivre sa belle famille, mais arrêtons vite quil ‘touche’ une + grnde largeur du public plouquaillion.

  3. Une préférence pour”8ème Ciel”
    Léger, funky, une prod qui tient la route et des textes surréalistes.
    Moins fan de “la banane” tout ça.

  4. Philippe Katerine a t-il un lien de parenté avec le guitariste de jazz belge Phillip Catherine, et si oui, pourriez-vous me donner la discographie de celui-ci ?

  5. je pense/nous pensons (trop fort!) je pête/nous pêtons (aussi!) que si pas de trolls pas de mag ????? eu! Katherine cedi dit, c NUL/Galvaudé & entretenue!

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