Le 7 juillet 1967 parait un nouveau numéro de Time magazine qui fera couler beaucoup d'encre. En couverture, des beatnicks bariolés s'invitent avec un sticker qui scellera le sort des babas : "The Hippies : The Philosophy of a Subculture". Après ça, plus rien ne sera comme avant, le flower power deviendra un pétard mouillé et les hippies se couperont les cheveux. Quand un média national s'empare d'un phénomène underground, c'est toujours la fin d'une utopie. Une histoire véridique qui en rappelle bien d'autres, et que l'auteur se propose de revivre de l'intérieur, en caméra embarquée.

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« C’est fini la période Luce les mecs, faut arrêter les conneries maintenant ! Je vous paye pas pour pondre des papiers à la gloire des Républicains ! » Ça fait maintenant une bonne demi-heure qu’Otto nous gueule dessus. En même temps on commence à avoir l’habitude, toutes les conf’ de rédac’ marchent pareil. C’est ma troisième en un mois et à chaque fois on nous met la pression pour sortir des sujets sur la « contre-culture sixties ». « … Pas besoin de révolutionner l’analyse socio-politique. Ça a juste besoin d’être vrai cette semaine ! »

Je reprends un bagel en attendant que ça passe. Je me sens pas franchement concerné, je suis à peine stagiaire. Un summer job à faire des photocopies puis le café à la rédaction du TIME, ça fait chic sur le CV mais on fait mieux comme vacances…

« On vit une époque pleine de contestations, ça doit pourtant pas être difficile de trouver quelque chose de radical qui se passe quelque part… Des idées les mecs ? Rien ?! » Tout le monde regarde ses pompes. C’est comme à l’école dans ces cas-là. Ils ont beau être journalistes dans un des mag’ les plus célèbres du monde, on dirait des gamins, c’est ridicule. En plus, eux, ils ont des diplômes et tout… Moi je commence pas la fac avant Octobre. Le temps de cuire cet été à New York et je me casse à Boston pour quatre ans. Et peut-être que mes parents me laisseront enfin tranquille…

Otto postillonne sur la nouvelle secrétaire à ma droite. « Du côté de la Californie, rien ?! Putain… »
Entendre parler de la côte Ouest en cette moite matinée me réveille légèrement, et le visage de Joan m’apparaît. Je l’avais croisé à Central Park au printemps alors qu’elle manifestait contre je sais plus quoi. Une américaine pur jus élevée dans le Minnesota qui ne m’avait pas cru une seule seconde quand j’avais fait semblant d’être d’accord avec tout ce qu’elle disait. Elle souriait en me laissant parler de la guerre du Viêt-Nam, des émeutes de Nashville et de la peine de mort. En bon WASP upperclass bien éduqué, j’étais capable de blablater sur n’importe quel sujet en ayant vaguement quelque chose à dire. Elle avait dû trouver ça mignon puisqu’on s’est revu le lendemain. Un petit spring fling pendant son passage à Manhattan… Si seulement Otto arrêtait de gueuler deux secondes, je pourrais peut-être rêvasser tranquillement. « Même Luce s’est essayé au LSD… Je vais quand même pas rappeler ce coincé d’Henry pour avoir un sujet qui fasse contre-culture ! Plutôt crever que d’aller pêcher ça chez les Républicains illuminés ! »

Aaaah le LSD ! Otto ne sait manifestement pas quoi il parle… Comme souvent sur ce genre de sujets d’ailleurs… J’avais découvert les drogues en retrouvant Joan un mois après son départ pour San Francisco. Comme tout le monde, je fumais de l’herbe de temps en temps, mais là, rien à voir. À peine descendu du Greyhound, en arrivant dans le Haight-Ashbury District, pressé de la retrouver, elle m’avait accueilli en me faisant gober un buvard. Trop heureux de la voir, j’avais avalé le tout sans poser de question. Le reste de la journée avait été à l’image des semaines qui ont suivi. Sexe, amour et musique psychédélique…

Hippie-salesman-in-Haight-Ashbury
« Vous foutez jamais les pieds en dehors de New York ?! Vous savez que l’Amérique est en pleine révolution, non ? Alors pourquoi personne a un putain de sujet à me proposer ?! » Ils ont même pas idée, ces cons. À Frisco l’univers s’est renversé. On vit différemment. On aime mieux, on se drogue mieux, on baise mieux… On bouffe pas mieux mais régulièrement les Diggers organisent un repas gratuit pour ceux qui veulent. Disons qu’on bouffe en meilleure compagnie que dans le McDo du financial district…
J’attrape un vieux New York Times Magazine qui traîne sur la table de la salle de réunion et essaye de penser à autre chose. Entre Joan qui pratiquait un amour bien plus libre que moi et mes parents qui menaçaient de me couper les vivres, le séjour sur le côté Ouest s’était pas franchement bien terminé. Forcé de rentrer pour suivre la tradition familiale d’un internship prestigieux et d’une fac Ivy League, j’avais évité de repenser à elle ces dernières semaines. Finalement, la diatribe d’Otto est divertissante… « S’il faut renouveler la rédaction et aller chercher des jeunes ailleurs pour vous remplacer ça me fait pas peur… »

Je feuillette distraitement le magazine et tombe sur un papier de Thompson, The ‘Hashbury’ is the capital of the Hippies. Je souris en relisant l’article en pensant qu’effectivement, les fulgurances de la Beat generation ontt trouvé un bel ancrage sur ces collines de Frisco…
« Ca te fait rire gamin ?! Oh ! Je te parle ! » Je lève les yeux et me rends compte que tous les regards sont tournés vers moi. Je pose le magazine sur mes genoux, essayant bêtement de le cacher. Je bégaye. « Ça te fait marrer quand je gueule ?! Tu veux que je te renvoie à la photocopieuse ?! » J’avale difficilement ma salive, me sentant comme un con, de retour en middle school quand le prof te faisait répéter ce qu’il venait de dire. La confrontation entre mes rêvasseries californiennes et la réalité de ce stage pourri est dure. J’ai envie de me lever, de claquer la porte et de prendre le premier car pour la côte ouest. « Je… Euuuh… Non c’est pas ça, mais… ». « Mais quoi ?! Tu fais le malin depuis un mois dans la rédaction ! À nous faire tous comprendre que tu es trop bien pour nous apporter le café et que tu préfèrerais être ailleurs… Tu es trop intelligent pour être journaliste au TIME, c’est ça gamin ?! » Toutes les images se mélangent. J’ai la gorge sèche. Stressé, je suis incapable de penser droit. Je boîte. « Pas du tout monsieur… Je pensais à autre chose… ». « Dis tout de suite que je t’emmerde avec mes réunions ! T’es pas obligé de venir, fais toi plaisir, va te balader… De toute façon si ta grand-mère était pas dans le board, tu serais même pas là ! »

HunterGonzo
J’entends les autres stagiaires ricaner à côté de moi. Autant j’en ai rien à foutre de ce stage, autant passer pour un blaireau pistonné ça me gonfle. Le visage de Hunter Thompson m’apparaît. « Je pensais juste à un sujet possible… » Otto éclate de rire. Tout le monde le suit. « Ah ouais gamin, tu as une idée de sujet ? Bah vas y, partage donc ça avec nous ! » Je déglutis difficilement et me lance. « Hunter Thompson a sorti un article sur les hippies de San Francisco dans le New York Time Magazine de mai. Drogues, free sex, vagabonds, subversion, … On distribue du LSD gratuitement dans la rue en lisant Ginsberg, je me disais que c’était plutôt contre-culture ça, non ? » Otto sourit de mon insolence. Mais vu qu’il ne me gueule pas dessus, je sens que l’idée lui plaît. Je continue. « J’ai quelques contacts là-bas et à mon avis y a matière à faire un papier. Des hippies y en a partout, il suffit d’aller à Washington Square, mais sur le Haight-Ashbury District c’est devenu un mode de vie. Y a une utopie en pleine réalisation. Pour l’instant c’est du bouche-à-oreille, ils sont un peu en autarcie… »
En disant ces derniers mots j’ai eu une hésitation et regrette déjà d’avoir parlé. Mais Otto sursaute.
« Ça ! Ça c’est une idée ! Et vous les autres, vous êtes pas foutus de lire Thompson, au moins pour le copier ?! Bordel de merde ! Je vais remplir la rédaction de stagiaires si c’est ça qu’il faut pour avoir des idées fraîches ! » Le sentiment de doute se mêle à celui de fierté. Mais justement le Hashbury était dans un état de grâce, un équilibre fragile que la moindre perturbation pouvait venir détruire. Déjà, la faible affluence de ce bouche-à-oreille devenait difficile à contenir et les locaux avaient du mal à faire face à la gestion de la vie quotidienne. Certes ce que je venais de balancer me valait les honneurs du redac’ chef pour quelques jours et ça c’était toujours bon à prendre. Mais en même temps, un article sur les hippies de San Francisco dans le TIME c’était la garantie d’un débarquement massif sur les collines californiennes.

Si des hordes de vagabonds et de touristes, sans compter les dealers, venaient à se déverser dans le Haight-Ashbury District, ce serait le début de la fin… Ou la fin du début… Je sais pas. J’aurais peut-être mieux fait de fermer ma gueule sur ce coup… « Gamin, tu pars la semaine prochaine pour Frisco. On a un bureau sur place qui pourra organiser ton arrivée. Peut-être que tu arriveras à t’en sortir sans ta grand-mère finalement… »
Je souris de son ironie en hochant la tête, bêtement fier. « Bon et vous les autres, vous foutez quoi ?! On va pas sortir un numéro avec un seul papier non plus ! »
haight-ashbury-hippies

Post-scriptum : Article du vendredi 7 juillet 1967 dans le Time

The ‘Hashbury’ Is the Capital of the Hippies
by Hunter S. Thompson + Follow
New York Times Magazine | May 1967

In 1965 Berkeley was the axis of what was just beginning to be called the “New Left.” Its lenders were radical, but they were also deeply committed to the society they wanted to change. A prestigious faculty committee said the Berkeley activists were the vanguard of “a moral revolution among the young,” and many professors approved.
Now, in 1967, there is not much doubt that Berkeley has gone through a revolution of some kind, but the end result is not exactly what the original leaders had in mind. Many one-time activists have forsaken politics entirely and turned to drugs. Others have even forsaken Berkeley. During 1966. the hot center of revolutionary action on the Coast began moving across the bay to San Francisco’s Haight-Ashbury district, a run down Victorian neighborhood of about 40 square blocks between the Negro/Fillmore district and Golden Gate Park.
The “Hashbury” is the new capital of what is rapidly becoming a drug culture. Its denizens are not called radicals or beatniks, but “hippies” and perhaps as many as half are refugees from Berkeley and the old North Beach scene, the cradle and the casket of the so-called Beat Generation.
The other halt of the hippy population is too young to identify with Jack Kerouac, or even with Mario Savio. Their average age is about 20, and most are native Californians. The North Beach types of the late nineteen-fifties were not nearly as provincial as the Haight-Ashbury types are today. The majority of beatniks who flocked into San Francisco 10 years ago were transients from the East and Midwest. The literary-artistic nucleus – Kerouac, Ginsberg, et al – was a package deal from New York. San Francisco was only a stop on the big circuit: Tangier, Paris, Greenwich Village, Tokyo and India. The senior beats had a pretty good idea what was going on in the world; they read newspapers, traveled constantly and had friends all over the globe…

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