Du Flic de Beverly Hills à l’âne de Shrek, difficile de passer à côté de Med Hondo, voix française d’Eddie Murphy, à qui on doit l’accent délirant désormais culte de ce côté de l’Atlantique. À la fois doubleur, réalisateur, comédien et plus encore, voici l’histoire cabossée d’un cinéphile touché par la “négritude”, dont la carrière chaotique s’est déroulée dans l’ombre des superstars noires américaines. Jusqu’à son décès le 2 mars 2019.

14 février 2013. La Saint-Valentin est pluvieuse, particulièrement glaciale. Ce matin-là, Med Hondo est prêt à se raconter tout en offrant le café. Pas d’agent ou d’attaché de presse pour faire barrage : Hondo est maître de son planning et disposé à sortir de l’ombre. Habituellement, il se tient à l’abri des médias, des regards, à force de s’être pris les pieds dans le tapis rouge. Né en 1936 en Mauritanie, le doubleur dont la diction a fait marrer toute une génération de gamins jouit alors, à 76 ans, d’une certaine sérénité. Faisant preuve d’une sincérité désarmante dans sa carrière quasi-romanesque, Med Hondo a manifestement beaucoup donné de la voix. Mais ce fut longtemps sans issue.

Lettre à France

Abib Mohamed Medoun Hondo n’a que 23 ans lorsqu’il débarque à Marseille. Tour à tour docker ou paysan, c’est dans un quotidien plutôt misérable qu’il peaufine son apprentissage de la France comme terre d’accueil. Son avenir s’annonce, fatalement, précaire. Le jeune Med redoute alors de voir sa destinée ressembler à celles de tant d’autres Africains de son âge, presque systématiquement esquintés par des relents de xénophobie colonialiste. “Quand on est un Africain noir, c’est assez compliqué d’exister. Allais-je devoir passer ma vie à me justifier d’être là ?” L’artiste donne la couleur de sa drôle d’histoire mais saute d’office la case pathos. À la recherche d’un moyen d’expression personnel, et influencé par son grand-père marabout conteur de village, Med entend parler d’une école dramatique tenue par un certain Monsieur Marseille dans la ville du même nom. “C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. Le jour, je travaillais comme cuisinier, puis je prenais une ou deux heures pour apprendre avec lui les bases du métier d’acteur.” Les cours du soir, combinés à son job de cuisinier, lui imposent un emploi du temps de superhéros ; la fatigue sème brièvement le doute dans ses ambitions. Med Hondo, pourtant, s’obstine.

Résultat de recherche d'images pour "med hondo"Destination le Conservatoire indépendant du cinéma français pour apprendre par correspondance tout ce qu’il peut de théorie, et surtout regarder un maximum de films. “J’écrivais, je notais ce que je voyais. Mais c’était surtout motivé par mon envie de rejoindre le nombril du monde du cinéma, Paris.” La capitale lui ouvre peu à peu ses bras, mais il y entre par la petite porte. Garçon de café ou commis de cuisine à la Rôtisserie de la reine Pédauque, près de la gare Saint- Lazare, Hondo contemple d’un œil distancié tout le gratin parisien et rêve encore de cinémascope. La roue se met timidement à tourner lorsqu’il intègre à titre gracieux les classes de Françoise Rosay, grande dame du septième art, veuve de cinéaste et ancienne résistante réputée pour sa force de caractère. Une rencontre extraordinaire, qui change abruptement sa vision du métier et du milieu cinématographique. Quand son professeur s’avère encore capable de se mettre à genoux à 72 ans pour interpréter la passion amoureuse, il sent son immense appétit créatif le ronger. Maintenant, c’est sûr, il doit continuer coûte que coûte. “Madame Rosay ne parlait que de l’‘engagement’ du comédien dans un rôle. Suer, se faire violence, le côté artisanal du jeu d’acteur, c’est tout ce qui l’intéressait.” À tel point que l’actrice, elle-même fille de la vedette des planches Sylviac, refuse obstinément d’ouvrir une section de l’Actors Studio à Paris, malgré ses connexions avec Elia Kazan et l’élite newyorkaise. “Elle se fichait du prestige et des mondanités, elle voulait seulement savoir si ses élèves avaient vraiment besoin de jouer.” À des années-lumière des gueules de bellâtres en couverture de Cinémonde, Med Hondo continuera d’apprendre avec une ferveur régulière auprès de Françoise Rosay jusqu’à la mort de celle-ci, en 1974. Mais, en dépit de petits rôles à la télévision et au théâtre aux côtés de Michel Simon et Roger Dumas, l’apprenti comédien peine à trouver sa place dans la France gaulliste.

« Je me mettais des boules de diction dans la bouche pour parler ‘parisien’ et jouer du Molière, du Racine et du Shakespeare ».

La majorité des rôles de jeunes premiers continuent de lui passer sous le nez, la faute à ce satané accent mauritanien dont il a pourtant tout fait pour se débarrasser : “J’avais pourtant suivi les conseils de madame Rosay, je me mettais des boules de diction dans la bouche pour parler ‘parisien’ et jouer du Molière, du Racine et du Shakespeare. Mais en étudiant les grands classiques, je me suis rendu compte que je ne savais vraiment pas quoi faire de tout ça.” C’est sûr, pour l’instant c’est moins amusant que Le Flic de Beverly Hills. On revient juste après la coupure pub.

Tribulations d’un idéaliste

Jetez-le dehors par la porte, Med revient toujours la fenêtre. Ça pourrait être le titre de son biopic, tant le Mauritanien s’avère résistant aux coups de boomerang. Au milieu des années 60 et comme sa carrière d’acteur patine, Hondo ressent le besoin de s’exprimer de façon plus autonome. Après avoir participé à la création du Comité africain des cinéastes, l’obstiné décide de monter sa propre compagnie théâtrale, Griotshango, et jubile à l’idée de pouvoir faire jouer du Césaire à une troupe de comédiens africains et antillais, en dehors de tout carcan académique. Las, nouvelle illusion perdue : “On répétait là où on pouvait, dans la rue ou dans des caves, mais après il me fallait trouver une salle où produire le spectacle ! Sans argent, sans réseau, c’était long, compliqué, impossible.” Coup de bol, c’est à ce moment que le septième art daigne enfin lui faire de l’œil. Outre des apparitions chez Godard (Masculin Féminin, 1965), Costa-Gavras (Un homme de trop, 1966), et John Huston un peu plus tard (Promenade avec l’amour et la mort, 1969), il se consacre surtout à l’écriture abondante de scénarios. Un exercice qu’il affectionne, mais les moyens lui manquent considérablement pour atteindre ses objectifs. Ne pouvant tourner que les week-ends avec une équipe bénévole, il met trois ans à produire de sa poche et réaliser son premier film, Soleil Ô, qui va jusqu’au Festival de Cannes en 1970. Un joli retournement de situation ! Mais encore une fois, c’est un pétard mouillé. “Je me suis dit que les choses allaient peut-être bouger, que j’allais être un acteur pour de bon et reconnu pour ça… Tu parles !” En dépit des récompenses reçues, dont un prix au Festival de Locarno, le film ne constitue pas un passeport vers les plateaux de tournage. Aucun retour, aucun chèque ni contact de producteur, rien.

Comprenant qu’il ne pourra décidément compter que sur lui, Med met sur pied huit films indépendants qui le font connaître des festivaliers avertis et beaucoup voyager, de New York à Berlin. Là encore, c’est un flop. “Mes sujets n’étaient pas assez commerciaux”. Toujours pas abattu, il tente alors de mettre son important bagage au profit de la communauté française cinématographique, sans succès. S’il contribue allègrement à l’édification du réputé Cinéma des Cinéastes, sur l’avenue de Clichy, Med Hondo commence quand même à perdre quelques illusions face au cercle artistique parisien. Qu’il s’agisse de cinéma d’art et d’essai ou de divertissement grand public, sa fibre engagée ne semble jamais coller aux situations dans lesquelles il s’embourbe. À l’exception de Bertrand Tavernier qui l’avait soutenu à Cannes pour é, et de Costa-Gravas qui l’avait fait tourner, Hondo sympathise peu avec ses confères réalisateurs. Alors que d’autres collectionnent les trophées, lui accumule les dettes. Et, bien que son nom ne soit plus totalement inconnu des directeurs de casting, le téléphone refuse encore de sonner. Ne raccroche pas, cher lecteur, c’est l’heure du rebondissement.

« Je suis parti à Los Angeles pour rencontrer de grandes vedettes noires américaines, je rêvais naïvement de discuter avec ces gens. »

La loi de Murphy

En perpétuelle recherche de financement pour ses films, Med Hondo devient doubleur au début des années 70, subitement, sans transition. À l’écouter, les choses semblent s’être réglées en trois coups de cuillère à pot, comme si toute son expérience et ses échecs en tant que comédien lui avait permis d’assimiler son nouveau job en un temps record. Un tournant vécu comme un véritable soulagement, tant sur le plan matériel que moral. “Certes, c’est un boulot alimentaire, mais pas seulement. Il m’a permis de produire mes films, jusqu’à mon dernier en date [Fatima, l’Algérienne de Dakar, 2004 – NdlR]. La totalité de mon salaire est parti là-dedans, et j’ai ainsi pu rembourser tous mes crédits. De toute façon, j’avais pas le choix : c’était soit ça, soit je renonçais au cinéma.” Au fil de nombreux essais pour les studios hollywoodiens, sa voxographie conséquente débute avec Vanishing Point (Richard Sarafian, 1971) en doublant Cleavon Little, puis en devenant la voix française “officielle” de Morgan Freeman. Dix ans plus tard, le vrai déclic, paradoxal, reste tout de même Eddie Murphy, que Med a doublé de manière ininterrompue de 48 Heures (Walter Hill, 1982) au Casse de Central Park (Brett Ratner, 2011).

(C) Astrid Karoual

Perdant souvent du poids sur les films d’Eddie Murphy tant son “engagement” – pour reprendre le terme de Françoise Rosay – est colossal, Hondo travaille consciencieusement chacune de ses partitions tout en déplorant – après avoir vainement essayé de le rencontrer trois fois aux États-Unis – son “infect snobisme et ses choix de carrière douteux.” Plus globalement, le bref flirt d’Hondo avec Hollywood vire rapidement au vinaigre. “Je suis parti à Los Angeles pour rencontrer de grandes vedettes noires américaines, je rêvais naïvement de discuter avec ces gens, mais on m’avait prévenu que ça ne se ferait pas, surtout si les acteurs en question étaient bankables. Ils ne lisent même pas les scénarios, ni rien, tout passe dans les mains des agents et des avocats.” Agacé par la vacuité des médias américains, à l’exemple de ces chaînes de télévision qui lui demandent d’imiter connement le rire de Murphy telle une bête de foire, Med est encore plus scandalisé par l’opportunisme de certaines célébrités. À l’instar de Danny Glover, qu’il double à l’occasion dans les années 1990 et dont il reçoit un jour un appel… inattendu. La star de L’Arme fatale a eu d’excellents retours de Sarraounia (1986, grand prix du Fespaco au Burkina Faso et prix du meilleur film au Festival de Londres) et souhaite vivement voir le film. Touché par tant d’attention, Hondo lui organise aussitôt une projection privée du plus bel effet dans une salle de Montmartre appartenant à Claude Lelouch. “Il est venu avec sa femme et sa fille. Il était très emballé, disait vouloir collaborer avec moi et m’a demandé sur quel script je travaillais à ce moment-là. Je lui ai parlé de mon projet sur Toussaint Louverture et la révolution haïtienne, il a voulu en savoir plus… Je me laisse appâter et lui envoie le scénario pour qu’il l’adapte en anglais mais… il ne me l’a jamais rendu.” Un épisode d’autant plus fâcheux que ce projet de fresque historique est particulièrement cher au cœur de Med Hondo. La condition de l’homme noir, c’est un peu son fils, sa bataille.

On sent une pointe de rage désespérée dans la voix du cinéaste quand il mentionne le biopic fadasse sur Louverture – fils d’esclave devenu gouverneur à la fin du XVIIIe – produit par France 2 en 2012, ou encore ses difficultés à faire produire son film Lumière Noire (finalement autofinancé et sorti en 1994) après que le script fut passé entre toutes les mains des Rastignac du PAF. Bref. Après Hollywood, c’est sur le petit écran que Med Hondo fait une croix.

Pris dans le flux ardent de ses souvenirs, Med Hondo s’arrête un instant pour constater que la cafetière est vide. Une bonne heure s’est écoulée. Comme son héros Toussaint Louverture, il avoue en souriant que la résignation n’est vraiment pas son truc. Sa notoriété dans le milieu de la post-synchronisation lui ayant permis désormais d’être plus sélectif dans ses prestations, il poursuit son activité de doubleur pour enfin produire son film parfait. Et faire encore un peu plus entendre.

Portrait extrait du magazine Gonzaï n°2 (avril 2013)

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