10 octobre 2025

Jessica93 : « Jessica93, ça sonne comme du Jessica93 »

@Titouan Massé

À 45 ans, Geoffroy Laporte continue de porter à bout de bras son projet solo Jessica93 avec la sortie d’un nouvel album en huit ans baptisé « 666 Tours de Périph’ ». Deuil, Booba, requin et crack : on s’est posé avec le musicien pour parler de tout.

Il y a des musiciens qui veulent toujours être dans l’expérimentation et l’innovation. Mais pour le banlieusard de 45 balais, qui a grandi dans une cité de Seine-Saint-Denis, il n’y a pas besoin de se réinventer pour poursuivre une carrière. Au contraire : « Ce que beaucoup d’artistes vont faire, c’est de se dire : pour être créatif, je vais rajouter des synthés, explique Geoff, affalé dans un canapé du Chair de Poule en plein Paris (11e). Et c’est un piège dans lequel je ne veux pas tomber. Je garde le triptyque rock and roll : guitare, basse, batterie. Un morceau doit tenir debout avec ça. » C’est avec ce set-up minimaliste — en remplaçant la batterie par une boîte à rythmes — qu’il compose toutes ses chansons, et donc les huit titres de « 666 Tours de Périph’ », son nouvel album en huit ans.

Depuis ses débuts en 2012 sous l’alias Jessica93, Geoff est resté un mec fidèle à son système D. Les morceaux sont écrits chez lui puis rapidement testés en concert, histoire de prendre la température. Si la chanson passe le test, alors le musicien peut envisager d’en faire une démo. Mais pour ce nouvel album, son premier sur Born Bad après des années de bromance avec Teenage Menopause, le Francilien n’a pas suivi le même plan de jeu.

« La mélodie, c’est tire-larme, c’est presque du Radiohead, et je déteste Radiohead. »

De retour d’un voyage à la Réunion — où il se verrait bien prendre une retraite de pirate à boire du rhum toute la journée —, Geoff se retrouve à vivre chez son ingé-son. Il se lève tôt et commence une petite routine : composer le matin, déjeuner, puis enregistrer l’après-midi jusqu’au soir s’il le faut. Bébé Requin et La Colline du Crack sont mis en boîte en quelques jours. « C’est la première fois que je bossais aussi vite. Par contre, je n’arrivais pas à jouer ces morceaux en live. Je me suis fait peur : les morceaux étaient tellement bien enregistrés que je n’arrivais pas à les refaire en live. Ça sonnait comme de la merde, ce n’était pas les bons riffs, etc. », raconte le guitariste. Puisqu’il n’arrive pas à assumer ces deux titres en concert, il les met de côté dans son carton à démos en se disant qu’il verrait plus tard ce qu’il pourra en faire. La pause dure jusqu’à un soir de décembre 2023 au Chair de Poule.

Au bar, il croise Arthur Satan. Les deux amis discutent et prennent des nouvelles. En moins de cinq minutes, le leader de JC Satàn décide de faire venir Geoff à Bordeaux pour faire un point sur ses démos, et peut-être élaborer un plan pour la suite. Résultat : en trois jours, six morceaux sont enregistrés. Il revient en juin 2024 pour mettre en boîte trois autres titres et poser les voix. Voilà, « 666 Tours de Périph’ » est terminé. « Si Arthur ne m’avait pas pris ces billets, je serais sûrement encore chez moi avec mes démos », confesse Jessica93, impressionné par le home-studio d’Arthur et par ses vieilles machines chinées en Angleterre.

@Titouan Massé

Nouveau label, nouvel album, nouveau Jessica93 ? Sur le plan musical, pas vraiment. « Quand j’écoute du Slayer, je veux que ça sonne comme du Slayer. Donc Jessica93, ça sonne comme du Jessica93. » Voilà, ta gueule. Riffs qui tournent en boucle, beaucoup de distorsion, grosse boite à rythmes, deux morceaux métal indus : côté son, RAS. Mais sur d’autres aspects, le Français a renouvelé la formule.

« Dans la chanson française, il n’y a aucune vulgarité : les petits blancs sont frileux de chanter et d’écrire comme ils parlent dans la vraie vie. »

Et les deux gros « changements » de ce disque sont sa voix — qui n’est pas enfouie sous 10 tonnes de couches de guitares — et les paroles, majoritairement écrites en français, qui prennent une place plus centrale. Geoffroy : « Si t’écoutes mes albums, tu te rends compte que la voix est toujours de mieux en mieux mixée. Mais là, c’est limite un mix à la Michel Sardou. » En langage Jessica93, ça veut dire qu’on peut l’entendre, et donc comprendre les paroles. Bilan des courses, plusieurs phrases captent votre attention, comme « on kiffe la drogue dure et les p’tits chiens » sur Bébé Requin, « on pique un chien quand il mord, un flic est bien quand il est mort » dans Florence Rey ou encore « si j’avais une moustache, une casquette visière plate, j’ t’emmènerai au ciné, peut-être même dans un musée. Mais tu vaux mieux que ça, prends-moi la main et viens avec moi sur la colline du crack » sur La Colline du Crack. Un morceau qui est né après une discussion avec une femme qui ne savait pas si elle devait lui parler car on lui avait dit qu’il fumait du crack. Geoff décide d’en faire une chanson, en racontant l’histoire d’un crackhead qui propose à son date d’aller faire un tour sur la colline du crack à Paris. « Ce morceau est le plus cheesy de ma carrière. La mélodie, c’est tire-larme, c’est presque du Radiohead, et je déteste Radiohead. On n’est pas loin de Placebo. » Dans sa bouche, c’est limite une insulte envers lui-même.

RAP, RSA et ACAB

Avec Florence Rey, inspiré par la tragédie de George Floyd aux États-Unis, Jessica93 voulait une figure anti-masculine pour une chanson anti-flic. Pour lui, il s’agit aussi d’un petit clin d’œil à ses années à écouter du rap, notamment l’album « Temps Mort » de Booba sur lequel on retrouve une ref’ à l’ancienne braqueuse — « Et moi, je regarde le monde s’écrouler doucement, où on en serait, devrait y avoir plus de filles comme Florence Rey » sur 100-8-Zoo. Avant le rock, c’est le rap — la compilation « Rapattitude », NTM, Booba, Ali — qui a bercé sa jeunesse. « Ce que je tire du rap, c’est la vulgarité. Dans la chanson française, il n’y a aucune vulgarité : les petits blancs sont frileux de chanter et d’écrire comme ils parlent dans la vraie vie. Ils font de la poésie cinquième. Pour moi, l’écriture, c’est exprimer quelque chose comme quand je te parle là. Il y a des gros mots, des tournures bizarres, et c’est tant mieux. C’est comme ça que t’accroches avec un disque ou un artiste. Alors soyons vulgaires dans nos chansons. » C’est pourquoi on entend des « nique sa grosse mère » sur l’album, des « trous de balle », des « bolosses » ou encore des « putain mais quel enfer ». Des tournures de styles que vous n’entendrez pas chez Vianney et encore moins dans le rock à papa aseptisé pour la radio. Avec ce disque, Jessica93 espère montrer qu’il sait faire « de la chanson française qui se rapproche un peu du rap français, un peu vulgaire, un peu street. »

Sur « 666 Tours de Périph’ », tout a été calculé. Les titres se répondent, les morceaux plus « pop » sont tamponnés par des tunnels de métal industriel chelou — Le grand remplacement et L’empire n’a jamais pris fin — et les tubes sont à la fois puissants et entêtants. Même le nom n’est pas un hasard. C’était le titre d’un projet qu’il devait faire avec son amie Julia, au sein du projet Missfist, avant qu’elle ne décède. Julia était fan de France Gall — d’où le titre Bébé Requin — et leur disque devait s’intituler « 666 Tours de Périph’ ». « Ça traduit aussi bien cette espèce d’inertie que j’avais avec mes chansons sans réussir à savoir si j’avais un album. Le sens est double », ajoute Geoffroy.

Avec ce disque, le musicien va retrouver le chemin des salles. Il a connu le RSA, l’intermittence, vivre avec 50 balles par mois et le fait de devoir voler dans les magasins pour se nourrir. Mais il l’affirme : il n’a pas peur des remous ni d’être dans le creux de la vague. « Là, je suis dans une dynamique de tournée alors ça va aller. Mais on m’a dit qu’en huit ans, les choses s’étaient encore empirées dans l’industrie musicale. Donc je ne sais pas à quoi m’attendre, balance Jessica93, avant de conclure : l’avantage, c’est qu’en étant tout seul, je peux vivre avec peu d’économies. » En langage Jessica93, ça veut dire qu’il est encore loin de raccrocher les guitares. Et puisque le bonhomme est destiné, comme ses riffs, à tourner en boucle sur le périph de l’underground, ça sera plus facile de le retrouver et de le foutre devant une console afin qu’il enregistre un autre putain d’album.

Jessica93 // « 666 Tours de Périph’ » // Born Bad // 10 octobre 2025

5 Comments Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

partages
Aller enHaut

Ca vient de sortir

L’histoire de Shandar, le meilleur label d’avant-garde français

Neuf ans d’existence, vingt-deux albums, l’éternité pour résonner. Voici l’histoire

Une discussion radioactive avec Rodolphe Burger

A 68 ans, l’inclassable électron libre du rock français décide

Angine de Poitrine, duo canadien aux gros poumons rock

Dans la famille des groupes masqués, on connaissait les Residents,