Voir Johnny Halliday sur scène est une expérience spectaculaire, comparable à celle d’aller aux putes ou chez Mickey. Enfin, c’est bien comme cela que je l’imagine : j’évite autant que faire se peut de me rendre sur les Maréchaux après minuit et je ne suis jamais allé à Eurodisney. Avertissement : cette chronique du concert du 16 juin 2013 de Jean-Philippe au Palais Omnisport de Paris-Bercy ne contient aucune citation extraite de « La Société du spectacle ».

johnny-est-de-nouveau-hospitaliseJ’ai bondi de joie lorsque qu’on m’a filé une invitation pour aller voir cette vieille baderne de Smet en cette fin de week-end. Bien sûr, j’aurais préféré aller le voir la veille, soir de son anniversaire, et profiter des guests prestigieux qui l’ont rejoint sur scène : David Hallyday, Florent Pagny et, dans une moindre mesure, Charles Aznavour. Même si je ne peux pas saquer sa musique, assister à la performance du seul artiste français dont la mort entraînera une journée de deuil national ne se refuse pas. C’est l’occasion de voir des gens différents et puis « Le mauvais goût a son droit autant que le bon goût. ». C’est Nietzsche qui l’a dit et il aurait fait un excellent parolier pour Johnny s’il n’avait pas vécu un siècle plus tôt.

Allez, c’est parti ! Je déambule dans les travées du POPB à la recherche de groupies fantasques pour aller tailler le bout de gras. Déception : le mythe des fans clones de l’idole a vécu. Pas de vieux mecs couperosés et bedonnants. Pas de brushings et de balayages blonds. Peu de tenues cuir et de patchs Harley-Davidson. Le public présent est certes vieillissant mais correspond à l’idée que je me fais d’un échantillon représentatif de la population. Classes populaires et CSP +, plutôt endimanchés. Quel dommage… Johnny vaut surtout pour la dévotion de ses fans et leur look improbable. Je suis l’un des rares péquins à arborer un t-shirt Smet, mais qu’importe.
La première partie va commencer : il s’agit d’Hanni El Khatib, Californien d’origine palestinienne, qui verse dans le garage rock. Dit comme ça, c’est a priori aussi excitant que d’écouter du reggae slovène. Le fait qu’il soit produit par l’un des Black Keys est une incitation à aller se réfugier direct au bar. Le mec dans l’entourage de Smet qui a eu l’idée de cette première partie était probablement défoncé au moment où il a suggéré l’idée et mériterait le même sort que Jean-Claude Camus. En toute objectivité, la performance d’Hanni n’est guère convaincante : ça sent le Jack Daniel’s, la convention de motards graisseux et le smegma. Pas trop ma came, donc. La bonne nouvelle, c’est que les pintes de bière sont vendues au tarif ultra-préférentiel de 8,5 euros !

On attend maintenant que Smet daigne démarrer le concert et le public clame son nom sur l’air des lampions. Les gens sont sympas, l’ambiance est bon enfant et le suspense monte : comment va-t-il rejoindre la scène cette fois-ci ? Johnny flotte au-dessus des vivants et ses arrivées sont toujours spectaculaires. Moto, hélicoptère, soucoupe spatiale : il ne recule devant rien pour en foutre plein la vue aux simples mortels que sont ses fans. La foule exulte, les femmes sont en transe et je mets un billet sur le fait que 90 % d’entre elles donneraient tout pour passer un peu de bon temps avec l’idole. Surtout les moches.
Les lumières s’éteignent au moment où retentissent les premières notes de Que je t’aime et les écrans géants diffusent l’image de la statue du Commandeur au milieu du public. Ca y est : Smet est enfin là ! Il s’apprête à fendre la foule pour rejoindre la scène, rééditant sa traversée du Parc des Princes en 1993.

Existe-t-il sur Terre créature plus désirable que Smet ? Non, assurément. Le bougre porte beau et, osons le dire, suinte la classe : khôl autour des yeux, veste cintrée et pantalon bootcut en cuir, très sobre.
On n’est pas venu pour rigoler et la foule en délire de chanter en cœur pour accompagner notre héros fatigué. Ça va, les paroles ne sont pas très compliquées. Son groupe me fait penser à des petites éponges violettes qui n’auraient pas sucé que des glaçons dans leur jeunesse. Je ne sais pas s’ils jouent bien, mais c’est efficace et précis. Yarol Poupaud fait la duckwalk de Chuck Berry et Slash, c’est super original. Il y a aussi des choristes noires et des cuivres.

Smet s’avance, légèrement vouté, tel Christ-Roi au pied du Mont du Golgotha. Il y a tant à dire sur sa démarche… Jojo a tout enduré. Rendez-vous compte : d’aucuns le trouvent moche (Ma Gueule), d’autres veulent l’enfermer (Les Portes du pénitencier), ses parents l’ont abandonné (Je suis né dans la rue). Quant aux nanas, elles ont toutes été garces avec lui : Gabrielle, Adeline, Sylvie… La liste est longue. Cette souffrance et ces désillusions accumulées pèsent lourdement sur ses épaules et Johnny se meut doucement, hors tempo. Comme si la vie et le temps qui passe n’avaient finalement plus grande importance. Sa carcasse décharnée a survécu aux épreuves.

Les années passant, Johnny est maintenant gaulé comme un Shadock : une paire de guibolles très fines soutient un corps à l’abdomen gonflé. Le corps d’un jeune septuagénaire, il n’y a pas de mystère. Tiens bon, Smet ! Ton public chéri est là pour t’aider à panser tes plaies ! Ce public si respectueux que personne ne songerait à le bousculer tandis qu’il se fraye un chemin vers une avancée de la scène qui surplombe la fosse. Les agents de sécurité qui l’ont escorté jusque-là aide Papy Smet à grimper sur cette corniche dont l’extrémité motorisée lui permet de regagner la scène centrale sans encombre, le tout en continuant à chanter. Il me semble voir un sourire coquin éclairer son visage au moment du fameux « Quand tu ne te sens plus chatte, et que tu deviens chienne », ce qui justifierait pleinement la présence des Femen.

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Et ça enchaîne, avec Allumer le feu ! Bon, ce morceau m’a toujours filé de l’urticaire par sa mélodie simpliste et ses arrangements pompiers. On est très loin des canons de la bonne chanson qui, selon Simon Reynolds, doit combiner « des émotions complexes, du réconfort et une nourriture spirituelle ». Mais, l’écouter en live n’est pas la même bibine : le gloubi-boulga poisseux qui émerge des enceintes vous prend la tête et le corps, le tout porté par la voix d’un Smet qui donne tout et n’a plus rien à perdre. Il est impossible de ne pas taper du pied en hochant la tête : l’efficacité de Johnny et les siens est redoutable. J’aurais aimé ne jamais avoir écrit que Johnny Halliday puisse me filer la trique et une patate d’enfer. Et c’est pourtant le cas…

Je passe sur les morceaux qui se sont succédé pendant les cent cinquante minutes qui ont suivi, car il n’y a rien de plus chiant que les chroniques de concert. Sachez que tout le reste du spectacle est du même tonneau : de la MDMA sonore qui vous met (presque) en transe et vous donne envie d’aimer votre prochain. Rien n’est beau, rien n’est raffiné : le moindre détail est kitsch, mais l’ensemble fonctionne et tient la route.

Le Taulier prend la parole entre les chansons pour flatter son audience et lui expliquer que, sans elle, il n’est rien. Des phrases toutes faites s’empilent les unes sur les autres : « C’est grâce à vous si l’on peut faire chaque soir la musique que nous aimons. J’ai dédié ma vie au rock n’ roll et je lui serai fidèle jusqu’au bout. Comme à toi, public ! », « Moi, je suis tellement bien avec vous que je pourrais passer toute la nuit avec vous ! » et ainsi de suite. Il y aurait de quoi en faire des pages. Cette simplicité apparente fait partie du show et n’est en rien laissée au hasard. Soir après soir, Johnny répète les choses, aidé en cela par un prompteur. Le seul écart permis est un facétieux « Anniversaire ou pas, avec vous, public, c’est ma fête tous les jours » qui doit être utilisé entre le 15 et le 20 juin de chaque année. Johnny est trop marrant quand il s’y (s)met…

2697911752_1Pas d’invité prestigieux ce soir, ni de Pascal Obispo dans le public. Mais Johnny reprend Tom Jones et Elvis à l’occasion d’un bœuf en formation réduite avec ses musiciens. Il fait l’amour à la scène sur Deux étrangers, ce qui laisse la curieuse impression d’un vieillard répétant inlassablement les gimmicks de sa jeunesse.

La machine est réglée à la perfection. Condamné à enchaîner les concerts pour rembourser ses créanciers – ses dépenses étant bien supérieures à ses revenus, on peut comparer Jean-Philippe Smet à un hamster dans une roue : chaque tournée est annoncée comme étant la dernière mais l’idole des jeunes continue à pomper, inlassablement. Johnny est bel et bien devenu un Shadock. Il a probablement été très mal conseillé tout au long de sa carrière, fait des choix douteux, mais son aisance sur scène et l’empathie partagée avec son public forcent le respect. Je suis perplexe. Je m’attendais à assister à un spectacle aussi chiant que les Enfoirés et me retrouve complètement dans l’ambiance, bien malgré moi. Je verrai à quel point on peut devenir addict à Smet le soir de ses 80 balais, événement auquel je compte bien assister si la médecine parvient à le maintenir en vie jusque-là. Et merci d’avoir lu cette chronique en entier, lecteur. C’est pour toi que je l’ai écrite.

12 commentaires

  1. Par contre, les phrases qu’il dit entre les chansons, si elles se ressemblent les unes les autres d’un soir à l’autre, elles ne sont pas dictées par un prompteur mais sortent spontanément de lui-même.

    1. Ah oui ? La personne qui m’a offert les places avaient bossé plusieurs soirs d’affilée à Bercy lors d’une précédente tournée et m’avait assuré avoir entendu les mêmes phrases aux mêmes moments.
      Bon, pour nous mettre d’accord, je propose que nous partions du principe que toutes les phrases qu’il dit, elles viennent de là, elles viennent du blues.

  2. bon, je sais pas, ça a l’air de bugguer l’envoi des commentaires. je réessaye une troisième fois. Vous pouvez lire, si vous le souhaitez, en cliquant sur mon nom (« Guibert Francois »), mon compte rendu du concert du dimanche 16 juin qui est la meilleure prestations des vingt-six JH concerts à laquelle j’ai assistée (mr le rédac chef de Gonzai, si jamais vous voyez trois commentaires similaires s’afficher de ma part, n’hésitez pas à en supprimer deux parmi ceux-ci)

  3. Ah oui ? La personne qui m’a offert les places avaient bossé plusieurs soirs d’affilée à Bercy lors d’une précédente tournée et m’avait assuré avoir entendu les mêmes phrases aux mêmes moments.
    Bon, pour nous mettre d’accord, je propose que nous partions du principe que toutes les phrases qu’il dit, elles viennent de là, elles viennent du blues.

  4. c’est dommage toutefois que le rédacteur n’ose pas avouer, simplement, sans faire de nombreux détours et y ajouter des justifications rock branchées (et donc éphémères), qu’il a aimé ce spectacle. Pour cette tournée 2012/2013, Johnny Hallyday ou son producteur n’ont jamais prétendu (à l’inverse, en effet, du « Tour 66 » en 2009), qu’il s’agissait de la dernière tournée. Au contraire, depuis 2011, Johnny Hallyday dit à qui veut l’entendre qu’il continuera à chanter, à faire des concerts, à se produire sur scène pendant toute sa vie.

  5. Non, non, pour avoir assisté aux concerts du Stade de France les 15, 16 & 17 juin 2012 et de Bercy les 14 & 16 juin 2013, ce ne sont pas les mêmes phrases. Elle sont similaires, certes, mais ce ne sont pas les mêmes phrases. Par exemple, vendredi 14 juin, avant « Que je t’aime » et juste avant « Allumer le feu », il a dit : « Bonsoir les amis ! Waawww ! Ce soir, ça va être rock’n’roll ! ». Et le dimanche 16 juin, il a dit : « Ce soir, on va allumer le feu. » Ensuite, oui, lors du « Flashback Tour » et du « Tour 66 », il présente ses musiciens de la même façon, les mêmes anecdotes, y compris à Bercy 2013, mais c’est pas écrit du tout sur le prompteur, ça se verrait, les tournures de phrases ne sont pas les mêmes. Même si ses phrases sont très similaires d’un soir à l’autre.

    1. Bon, pardon Jean-Philippe, je m’incline. Je précise avoir assisté au concert du dimanche soir l’année dernière au Stade de France et il me semblait avoir reconnu les mêmes phrases.
      J’ai bien aimé le concert malgré mes réticences, je pensais avoir exprimé mon enthousiasme dans le billet !

  6. En tout cas, si vous avez des questions sur les comparaisons avec les divers shows JH des différentes années, ou même entre les dates parisiennes du « Born Rocker Tour » 2013 ou les trois concerts au SDF 2012, n’hésitez pas, je peux répondre très précisément sur telle ou telle interrogation.

  7. en fait, je me suis trompé, c’est le compte rendu du Stade de France 2012. Le lien du compte rendu de Bercy 2013 est indiqué dans cette même page « Stade de France 2012 », au début et aussi à un autre endroit.

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