Après Shaka Ponk et les Foo Fighters en 2024, le Hellfest a confirmé sa politique d’ouverture à des têtes d’affiche plus mainstream en conviant cette année Muse et Cypress Hill, dont on peut légitimement se demander ce qu’ils viennent foutre dans un festival consacré aux « musiques extrêmes ». Largement commenté, ce choix de programmation achève d’interroger le festivalier chevronné sur l’opportunité d’aller se mêler à ses 50 000 homologues massés devant les deux scènes principales aux heures de pointe quand des alternatives existent. Enquête.
Ça n’a pas loupé : dès le 9 décembre 2024 à 17h, soit l’annonce de la programmation du dernier Hellfest, l’information reprise jusque dans les médias traditionnels concernait la présence des Anglais de Muse en tête d’affiche du vendredi. Jamais l’événement ligérien ne s’était plus éloigné des groupes de couineurs satanistes aux visages peints et aux mines sombres venus de la toundra auxquels il reste largement associé par ceux qui n’y ont jamais mis un orteil. Un tel choix a choqué jusque chez les vétérans du festival fondé en 2006 sur les ruines du défunt Furyfest, dont des investisseurs véreux s’étaient tirés avec la caisse. Eux aussi omettaient alors un peu vite une caractéristique fondamentale de cette affaire : la vision initiale du fondateur Ben Barbaud et de son acolyte Yoann Le Nevé n’était pas de créer le Valhalla des métalleux.
Le Hellfest, une expérience unique et globale plutôt que le Valhalla des métalleux
Comme le rappelle Hellfest – La Bible (Baptiste Brelet, Philippe Lageat et Vanessa Girth, Point Barre, 2022), ce qui unit les deux compères au temps du Furyfest (2002-2005) est un certain esprit d’entreprise et un goût prononcé pour le punk hardcore. Lorsque des imprévus obligent à réserver coup sur coup des lieux trop grands pour se remplir des seuls fans français du genre, il faut étendre le concept et la programmation à d’autres musiques réputées extrêmes, dont le metal. On est alors loin des institutions comme Iron Maiden, Judas Priest ou Mötley Crüe : il s’agit de taper dans le grindcore, le thrash, le death ou le black, et même ces sous-genres cradingues ne plaisent pas toujours aux keupons historiques – rappelons que pour eux le heavy metal consiste à prendre des poses et branler des manches.

Bref, le metal fut considéré à l’époque comme une opportunité pour développer un festival plus imposant que le premier Furyfest – il accueillit 400 personnes sur une journée – plutôt que comme une fin en soi. Quel est d’ailleurs l’objectif poursuivi par les patrons du Hellfest ? Au fil des interviews, Barbaud le communicant et Le Nevé l’homme de l’ombre dessinent une ambition assumée, celle de proposer une expérience unique et globale, l’offre musicale étant complétée par un « Disneyland des métalleux » ancré dans son territoire de Clisson – Val de Moine et son département de Loire-Atlantique. Continuer à développer un « Festival Park » désormais ouvert à l’année suppose entre autres de continuer à proposer les têtes d’affiche de premier plan que les 55000 festivaliers présents les 4 jours comptent bien retrouver en juin lorsqu’ils achètent leur pass à 349 euros… 6 mois avant qu’on les leur ait annoncées.
Du fétichiste de la souffrance au fumeur de spliffs, à chacun son sous-festival
Le hic, c’est que si la scène metal fut un formidable tremplin pour transformer deux podiums perdus dans le vignoble du Muscadet en un complexe de 111 hectares, et si elle s’avère toujours foisonnante et vivace – plus de la moitié des 185 groupes de l’édition 2025 faisaient leur première apparition au Hellfest, ses stars souvent issues des années 70 et 80 tirent la langue. Les pionniers de Black Sabbath ont raccroché les gants en 2017 et d’autres devraient suivre en cascade. Le public qui a grandi en écoutant les grands anciens n’est pas forcément fan des sous-genres les plus récents ni des vedettes en devenir, en revanche il pèse lourd dans la clientèle du festival, notamment parmi les nombreux cadres friands de merchandising qu’il convient de continuer à attirer. D’où la nécessité de ratisser plus large, dès 2024 avec le hard rock hygiénique des Foo Fighters, le punk mélodique de The Offspring ou l’électro-rock de MJC des Shaka Ponk, tous bombardés sur les Mainstages en fin de journée, et en 2025 avec Muse et Cypress Hill, soit du rock même pas heavy et du rap même pas rock. Après quoi une question s’impose : sauf à aimer très fort son prochain, que diable aller faire parmi 50 000 pékins massés devant autre chose que du metal ?

D’abord, les alternatives existent, et le site est même conçu pour ça : le Hellfest propose à toute heure deux autres choix à quiconque souhaiterait éviter les scènes principales, passablement éloignées des buvettes et toilettes en heures de pointe au demeurant. La formule « extrême » alterne entre Altar, la scène à (supposée) dominante death metal, et celle centrée sur le black metal et baptisée Temple. Pour les amateurs de son moins brutal ou effrayant, Valley et la Warzone proposent tour à tour du stoner rock gras à souhait ou des dérivés du punk. Il suffit de causer à ses co-festivaliers ou de parcourir leurs comptes-rendus en ligne pour s’apercevoir que nombre d’entre eux affectionnent un univers bien particulier et y dérogent peu. Fétichistes de souffrances diverses et variées d’une part, fumeurs de spliffs et pogoteurs à la chaîne de l’autre, chaque population spécifique a son propre sous-festival. Quant à ceux qui profitent des deux, ils se garantissent quatre jours d’une programmation variée et d’un fameux niveau.
Sur les scènes annexes, on régalait au rayon bizarreries ou raretés
Après quoi il apparaît que les Mainstages, pourtant repères des groupes les plus réputés, sont dispensables pour quiconque veut profiter de son festoche. D’ailleurs, même en se montrant ouvert d’esprit, le concert de Muse coïncida avec un (rare) accident à la console : malgré une setlist adaptée aux circonstances incluant une louable reprise du Stranded de Gojira, sans son de guitare audible, ça restait tristouille. Côtés vieilles gloires habituelles, on tirait des bords chez The Cult ou Scorpions, les uns peu concernés derrière un Ian Astbury en Hare Krishna, les autres aussi fatigués que pouvaient éventuellement le laisser augurer leurs… 60 ans de carrière. Que dire alors de Linkin Park, dont le retour inespéré fit l’événement l’an dernier, mais dont le set avant la finale de la Champions League fut un sommet d’embarras ? Que la nouvelle chanteuse Emily Armstrong rame sur les titres de Bennington et que la succession de pauses accéléra la fatigue généralisée du dimanche soir. Bref, un taux de perte non négligeable côté vedettes des Mainstages, tandis qu’on régalait ailleurs côté bizarreries ou raretés.

Dans le registre du chelou pur et dur, mentions à la scénographie façon fantasy 80s de Castle Rat, au black metal épique des Croates de Tryglav, au grand n’imp’ intello-minimaliste des profs de musique d’Aluk Todolo, au post-metal instrumental de Russian Circles, à l’alternance barrée de chanteurs et d’ambiances chez les avant-gardistes hongrois de Thy Catafalque voire au folk-black metal suédois très maîtrisé de Månegarm. Ceux qui voulaient du déraisonnablement brutal en trouvèrent chez les vétérans d’Exodus, deux fois plus rapides que sur album par 40 degrés en Altar, dans le hardcore moderne et varié tirant sur le death des Islandais d’Une Misère ou dans le crossover thrash bordélique à souhait de Pest Control, enfants spirituels de Municipal Waste. Les amateurs de mosh pits façon punk hardcore purent se faire de beaux cocards tout neufs chez les Belges énervés de Nasty, les Québécois bien nommés de Béton Armé ou les Mancuniens habités de Guilt Trip.
Profiter des pépites plutôt que s’emmerder en Mainstages
Et puis les « petites » scènes proposaient leurs propres événements attendus, les solides Frank Carter & The Sex Pistols ou Turnstile en Warzone, voire le retour d’un Bobby Liebling étrangement frais avec Pentagram ou celui d’un John Garcia au look de daron gominé avec Hermano, tous deux en Valley. Sans compter la place faite en fin de journée à des valeurs sûres, Kylesa et son sludge à la fois psychédélique et rageux, le blackgaze des Français d’Alcest ou le hard rock mâtiné de punk et gorgé de swing de The Hellacopters. La liste n’est pas exhaustive : non seulement les scènes dites annexes font mieux que tenir la comparaison avec les Mainstages question programmation, mais en plus ces dernières offrent une expérience passablement oppressante une fois blindées.

Dès l’arrivée sur site en jour 1, on ne quittait la (longue) file d’attente écrasée de soleil de la Cathédrale que pour trouver pire à l’approche de la Mainstage 1, où Skindred capitalisait sur sa présence en tournée Warm-Up en attirant la Terre entière. Le boomer nostalgique désireux de s’approcher de Cypress Hill le dimanche, même pour du non-metal, se heurta à un mur de festivaliers dont quantité ne s’intéressaient guère à ce qu’ils voyaient et le faisaient savoir. Après quoi il eût été fondé à leur signifier qu’il existait d’autres putains de scènes autour des Mainstages, justement, proposant des alternatives de très haut niveau sur les créneaux les plus populeux. L’ultime tournée d’Orange Goblin avant la quille, la poilade chaotique des punks LGBT de Turbonegro, les sublimes harmonies vocales de Jerry Cantrell et Greg Puciato ou l’industriel froid mais tellement festif d’Eisbrecher, il restait de la place pour profiter de toutes ces pépites au lieu de s’emmerder en Mainstages. Seulement voilà : de même qu’il existe des publics de sous-festoche Valley/Warzone ou Altar/Temple, on distingue une population spécifiquement accro aux Mainstages.
Un public aussi abondant que (trop) peu éduqué
L’un de ses sous-segments peut s’avérer carrément horripilant : il s’agit du jeune festivalier avide de s’ébrouer tel le Jack Russell dans les vagues, sans guère prêter attention à la musique elle-même ni au mood du moment. Pour lui, dès que l’ambiance décolle un chouïa, tout devient prétexte à enchaîner les slams, parfois en se filmant en direct sur TikTok ou Insta. Peu importe qu’il puisse s’agir de grands classiques toujours à la hauteur, et pour lesquels des fans qu’on dira pudiquement « plus âgés » sont venus se placer aux barrières histoire de savourer un dernier défi au temps qui passe. On pense ici à Judas Priest, dont le set dense et percutant fut aussi perturbé par des slammeurs se croyant à Five Fingers Death Punch, comme celui d’Iron Maiden en 2023. Si elle diffère sensiblement de celle d’un parcours de golf, un festival de metal a son étiquette, qui consiste en particulier à piger l’attitude qui sied à la proposition. Dès le set de 7 hours after Violet le jeudi, d’aucuns mettaient des coudes et des balayettes dans le pit du Mainstage 2. Les gars, pour vous chamailler avec aussi vénère que vous, la Warzone était littéralement à 200 mètres. Bref : à force de faire du Hellfest une place to be plutôt qu’un festoche de connaisseurs, on aura mis les Mainstages à la merci d’un public aussi abondant que (trop) peu éduqué.
On évitera le pur discours de poseur consistant à dénigrer les Mainstages par principe, sans nier la coexistence parfois délicate d’un public mainstream et d’un public plus pointu pour autant.
Faut-il vraiment les fuir pour autant ? En s’extrayant une demi-seconde de la posture confortable du scrogneugneu façon CNews, on doit aussi reconnaître que les scènes annexes ont leurs propres travers, à commencer par leur propre risque d’engorgement : le splendide stoner rock de Slomosa sur une Valley chauffée à blanc, l’indus français spectaculaire de Shaârgot ou l’appeau à djeuns qu’est le power metal tolkienien de Wind Rose à Temple furent un tantinet à l’étroit, sans même parler de Frank Carter & The Sex Pistols en Warzone. Ajoutons que par 35 à l’ombre les tentes ne sont guère plus hospitalières que des Mainstages bondées en plein air : quiconque a survécu au concert d’Exodus le confirmera. Et puis les paris de programmation des scènes spécifiques ne fonctionnent pas tous : l’habitué d’Altar friand de coups de massue death metal sur l’occiput aura pu être dérouté par les groupes prog du samedi – mention au tambourin quasi déplacé en pareil lieu du chanteur de Vulture Industries –, comme le fieffé pessimiste abonné à Temple aura plus ou moins goûté au paquito et aux queues leu leu de Trollfest.

Gaffe à la pose malgré tout
Ajoutons que les Mainstages gardent leur mérite particulier, celui de proposer des stars à leur sommet, qu’on parle de Korn, Judas Priest malgré les décennies, les émouvants revenants de Savatage, Airbourne et sa puissance d’ambiançage inégalée ou bien le trou de balle avéré mais flamboyant Ronnie Radke et son groupe Falling in Reverse. En journée, des valeurs sûres ont régalé, qu’on parle – entre autres – des Danois tout terrain de D-A-D, des virtuoses barrés de Freak Kitchen ou du super groupe âgé à la Space Cowboys de Black Country Communion. Des plus jeunes n’ont pas loupé la chance qui leur était offerte, les Frenchies tout émus de Last Train ou les avenantes sœurs mexicaines de The Warning. Des révélations des éditions précédentes, tels les Mongols de The Hu, ont honoré leur promotion sur les grandes scènes. Enfin, de temps en temps, des choix élitistes s’avérèrent bien moins satisfaisants que les artistes plus grand public programmés en Mainstage. L’auteur de ces lignes tenta ainsi de se persuader une bonne demi-heure que le stoner instrumental et psychédélique de Monkey3 en Valley était une révélation mystique, avant que les messages enthousiastes reçus de ses copains depuis le concert bas du front de Till Lindemann lui fasse piger qu’il s’ennuyait ferme.
On évitera donc le pur discours de poseur consistant à dénigrer les Mainstages par principe, sans nier la coexistence parfois délicate d’un public mainstream et d’un public plus pointu pour autant. L’important sera toujours de choisir ses batailles, le pire étant de subir la foule massée devant une tête d’affiche pour assister à un concert excrémentiel. Tant qu’Hermano et Sacred Reich seront proposés en alternative, se plaindre de Muse relèvera aussi de la pose éhontée. Et pour qui se sera donné la peine de bien préparer ses quatre jours, le Hellfest sera resté, une édition de plus, un putain de bon festival. À l’an prochain pour Ed Sheeran !
Quel excellent article, bravo. Rarement lu quelque chose d aussi bien pour décrire l
événement et pour y avoir été pendant 4 jours cette année je ne peux qu approuver le fait que le public « maînstages » est assez différent du public général qui reste selon moi majoritaire, dans tous les cas le Fest reste un espace de liberté qui te permet de goûter à de multiples et variés plaisirs auditifs, donc râler juste pour râler alors que tout reste possible à faire et à entendre y compris face aux mastodontes du box office… en espérant que ça n aille pas jusqu a EdSheeran (et c est pas parce qu il est roux)
Une pépite oubliée il y avait « AGRICULTURE » sur la Temple le samedi et Chatpile » warzone jeudi
J’en ai oublié plein d’autres !
la presentatrice du 13h francedeux c fait tirer la peau! & donald T sake les entrées illégalaisses
Mais tellement.
C’est quand même dommage de pourrir son propre travail juste pour un pauvre accent sur « metal »…
Ou pas, d’ailleurs.
Très pertinent, ca rejoint mon expérience. Par pitié : metal/metalleux.
Mot anglais !
Pas d’accent, jamais, sinon toi finir crucifié.
Halala, pour moi « metal » et anglais mais « métalleux » est français, alors voilà.
En tout cas heureux qu’on soit d’accord sur le fond.
ya ya ya!! tu liberes les OTAGES ou c boum boum boum
lesleebar français diiviise par 2 c prix, les disquaires UP!
Alors la… je tombe sur le cul en ayant lu cet article, le seul article qui m’a impréssioné, pas de poncifs éculés (c’est pas grossier hein ) de journaleux qui ne sont meme pas allés sur place, parce que le john a la valley etait magnifique, oui et que kyuis arrive l’an prochain oh grand dieu HF steup.
bravo et merci pour ce parfait mélange d’experience de journalisme et de clairvoyance.
ps:ecoutez astaffort mods qui sont passés a la purple house 🙂