Hayden Pedigo a longtemps ressemblé à un personnage inventé pour une parodie de Strip-Tease au pays de l’Oncle Sam. Un jeune type paumé au fin fond du Texas, coincé dans un étrange entre-deux : trop excentrique pour la vie de bureau, pas assez cynique et populiste pour la politique, parfaitement à sa place dans Kid Candidate, un documentaire où sa tentative un peu foireuse de briguer un siège municipal virait au portrait d’un grand sensible embarqué malgré lui dans un monde brutal et incertain. Alors qu’il revient de sa première tournée européenne pour son dernier album « I’ll Be Waving As You Drive Away », le musicien virtuose, capable de fasciner un public étonnamment fidèle se raconte dans les coulisses de son escale parisienne.

Dans Kid Candidate, tu décrivais ta vie avec une forme de lassitude, comme un jour qui se répèterait sans fin. Aujourd’hui, tu voyages avec ta musique, tu t’es investi en politique, tu as travaillé dans la mode, tu es devenu une personnalité publique. À quoi ressemble un jour dans la vie d’Hayden Pedigo ?
Hayden Pedigo : Ma journée type est extrêmement chaotique. C’est positif : il se passe tellement de choses dans ma vie, j’en suis extrêmement reconnaissant. Mes albums solo, le projet collaboratif avec Chat Pile, la tournée… c’est énorme. En fait, je fais ce que j’ai toujours voulu faire. J’ai travaillé 10 ans dans les banques et je n’avais jamais imaginé que la musique puisse être mon travail à temps plein. Je me réveille tous les jours dans la joie et l’excitation de vivre cette vie.
Ta musique évoque énormément d’images et d’atmosphères, un peu à la manière de bandes-originales. Dans une interview chez The Creative Independent, tu as dit concevoir tes albums comme des films. Quel serait le film de « I’ll Be Waving As You Drive Away »?
Hayden Pedigo : Hum… je pense que l’histoire de cet album, c’est simplement mon départ définitif de la ville d’Amarillo, au Texas. Disons que le film, c’est ce que je vois dans le rétroviseur. C’est un lieu qui m’a défini et que je laisse derrière moi pour vivre la suite de mon histoire. C’est un peu cliché mais c’est un album de fin et de renaissance, c’est le début d’une nouvelle histoire.
« I’ll Be Driving As You Drive Away » est aussi le seul album où on l’on voit une version assez dénudée de toi-même, là où sur les précédents tu étais peint en bleu ou avec un corpse-paint sur le visage.
Hayden Pedigo : Oui, le corpse-paint était sur « Letting Go » (2021), le bleu était sur « The Happiest Times I Ever Ignored » (2023). Je voulais que ce dernier soit simplement moi, sans costume ni personnage. Je voulais baisser ma garde, c’était comme un point final à cette trilogie et je voulais me montrer sous mon jour le plus naturel possible.
Bien qu’instrumentale et très cinématographique, ta musique a donc une fonction très pragmatique de journal ?
Hayden Pedigo : Absolument. En vérité, c’est simplement ma manière de documenter des chapitres de ma vie, surtout les changements des dernières années. Il n’y a pas de textes dans ma musique, mais je dois raconter l’histoire par les sentiments. Ce n’est pas une histoire au sens strict, mais bien un journal des cinq dernières années, d’autant que mon épouse m’accompagne en réalisant les clips.

Je sais que je ne suis pas le meilleur écrivain, mais je crois que je sais traduire mes sentiments en musique. Beaucoup de gens disent sentir de la mélancolie ou de la solitude dans ma musique, mais je pense que mon énergie vient surtout de l’excitation liée à l’incertitude et au changement. Maintenant que « I’ll Be Driving As You Drive Away » est terminé, il y a une nouvelle incertitude. Je me demande ce que je vais faire. J’aime ça, et j’ai toujours une forme d’appréhension à me poser cette question.
» Nous tirons notre inspiration de formes de désolation, de solitude, de mélancolie et d’isolement qui sont inhérentes à l’espace dans lequel nous vivons «
Tu as mentionné « In the Earth Again », ton projet avec Chat Pile, qui est déjà très différent de tes trois derniers albums. Plus jeune, tu faisais surtout de la noise. Est-ce que tu te verrais changer totalement de registre, dans la mesure où ta musique est ton moyen de documenter ta vie?
Hayden Pedigo : Oui, clairement. Bon, ce ne sera probablement pas un album de black metal et il y aura évidemment de la guitare, mais j’imagine depuis des années un album assez ambitieux. Je pense que ce travail prendra un moment, ce sera probablement un chemin ardu, je ne sais pas si on pourra le considérer comme une totale réinvention de ma musique, mais je pense que ce sera quelque chose d’assez téméraire et ambitieux. Peut-être que ce sera mon plus grand projet à ce jour. Ceci étant dit, je n’ai aucune idée de ce à quoi cela va ressembler.
Tu t’apprêtes à sortir ton projet le plus ambitieux mais tu n’as aucune idée de ce que ça va être ?
Hayden Pedigo : J’ai des idées, mais je dois trouver comment le réaliser. Pour le moment, c’est le grand flou. Dans ce sens, l’album avec Chat Pile a été une étape, parce que j’ai réalisé que je pouvais sortir de ma zone de confort et aller au-delà de ce que ce que je fais naturellement. Je pense que ça m’a permis de déconstruire ma méthode et mon travail, pour maintenant repartir de zéro.
Justement, comment travailles-tu au quotidien?
Hayden Pedigo : Pour « I’ll Be Waving As You Drive Away », j’étais en résidence dans le Wyoming. J’étais seul dans une maison, au milieu de nulle part, dans les plaines et le silence absolu. J’ai écris toutes les chansons à ce moment. C’était en 2024. Et le lendemain de la fin de l’enregistrement de l’album, en juin, j’ai mis toutes mes affaires dans un pick-up et j’ai déménagé à Oklahoma City. La fin de l’album coïncidait totalement avec mon départ d’Amarillo. C’était symboliquement très fort.
La politique, c’est absolument terminé pour moi. J’avais 24 ans dans Kid Candidate, j’ai 31 ans aujourd’hui. C’était une autre vie, je n’ai pas les épaules pour ce monde et ça m’a aussi fait souffrir.
En t’entendant parler du Wyoming, en te voyant dans Kid Candidate ou simplement lors de tes prises de parole en concert quand tu parles des couchers de soleil à Amarillo, tu sembles profondément ancré dans l’espace, dans un rapport à la terre, au ciel, aux éléments. Qu’est-ce que cela apporte à ta musique et à ta créativité?
Hayden Pedigo : Les paysages du Wyoming m’ont clairement inspiré. C’est différent du Montana, par exemple. Le Montana, ce sont des montagnes majestueuses, donc il y a un côté naturellement inspirant et magnifique à ce type de paysage. Ce qui est un jugement assez superficiel. Le Wyoming, du moins là où je me trouvais en résidence, ce sont surtout des collines et des tonalités de jaune. C’est un peu la version jolie et fantasmée, en quelque sorte, de la Texas Panhandle, qui est une région au Nord du Texas considérée comme la plus laide de l’Etat parce qu’extrêmement plate, jaune et venteuse. C’est aussi dans cette région que se trouve Amarillo. Il y avait donc un sentiment étrange à se trouver dans cette autre version de ma maison.
Dans un autre registre, à peu près à la même période que pour « I’ll Be Driving As You Drive Away », j’ai travaillé sur deux autres projets : « In the Earth Again » avec Chat Pile et All My Love avec Shallowater. Les trois projets sont très différents, pourtant je ressens une étrange connexion entre eux. Je pense que nous tirons tous notre inspiration de formes de désolation, de solitude, de mélancolie et d’isolement qui sont inhérentes à l’espace dans lequel nous vivons, Amarillo pour moi, Lubbock pour Shallowater et Oklahoma City pour Chat Pile. Et nous sommes tous les trois obsédés par cette manière de ressentir et traduire cet espace dans lequel nous vivons, d’autant plus que nous venons de régions très voisines au sein des Etats-Unis.
Tu mentionnes Lubbock, dont est originaire le musicien Terry Allen, auquel on doit l’immense « Juarez » et avec qui tu as travaillé en 2017 sur « Greetings From Amarillo ». Comment s’est passée votre collaboration ?
Hayden Pedigo : Terry Allen et son poème ont été la clôture de l’album. Nous n’avons travaillé que via le téléphone, mais même avec cette contrainte et sans se rencontrer, j’ai été touché par son humour et son génie. Il a toujours été un héros à mes yeux, autant dans sa musique que son approche de l’art en général.
» J’ai travaillé 10 ans dans les banques et je n’avais jamais imaginé que la musique puisse être mon travail à temps plein «
Au cours de tes concerts, tu réserves généralement un quart d’heure de discussion au cours duquel le public peut te poser des questions. À ton concert à Paris, quelqu’un t’a demandé si ton expérience dans la noise a influencé tes compositions actuelles, ce à quoi tu as simplement répondu « non ». J’ai du mal à le croire.
Hayden Pedigo : Quand j’étais adolescent, vers quinze ans, j’écoutais énormément de noise, de musique expérimentale, de krautrock, des choses comme ça. Mais c’est aussi à cet âge-là que j’ai découvert John Fahey, qui incorporait beaucoup de musique expérimentale dans son travail (surtout dans les années 90) et qui est une immense influence dans la pratique de la guitare instrumentale. Disons que je me suis nourri de ces différentes inspirations au même moment. Ensuite, j’ai commencé à m’éloigner des sonorités dures et dissonantes et j’ai voulu me tourner vers différentes formes de beauté et de pureté dans ma musique. Je pense à l’un de mes groupes favoris, Popol Vuh, qui est pour moi un exemple de beauté absolue, dont la musique est devenue progressivement plus acoustique.

Tu as terminé il y a quelques semaines ta première tournée européenne, six semaines sur la route. Pendant ce périple, tu as beaucoup documenté les coulisses de ton voyage sur ton compte Instagram, avec des photos de villages, de rencontres, des anecdotes et des notes pour raconter ton quotidien. Comment te sens-tu, vis-à-vis de ton public ?
Hayden Pedigo : Je pense que c’est lié à l’absence de paroles dans ma musique. J’ai le sentiment que je dois combler le vide de mes histoires avec d’autres histoires. J’aime beaucoup raconter le processus : la route, le voyage, les concerts, les rencontres, les anecdotes, quelles émotions je ressens. J’ai le sentiment que c’est un moyen d’approfondir mes chansons et de leur donner un contexte, pour mieux accueillir le public lorsque je joue devant lui. Et honnêtement, je suis toujours surpris de faire salle comble pour un concert de guitare instrumentale. Concernant la tournée en elle-même, je suis immensément reconnaissant d’avoir pu vivre cette expérience, bien qu’elle m’ait poussé dans mes retranchements en termes de fatigue. J’ai peut-être été un peu trop ambitieux.
Depuis Kid Candidate, quel rapport entretiens-tu avec le monde politique ? Est-ce que tu pourrais utiliser ta musique comme un médium politique, par exemple ?
Hayden Pedigo : Non. La politique, c’est absolument terminé pour moi. J’avais 24 ans dans Kid Candidate, j’ai 31 ans aujourd’hui. C’était une autre vie, je n’ai pas les épaules pour ce monde et ça m’a aussi fait souffrir. Aujourd’hui, je me concentre sur la musique, ce qui me prend déjà énormément de temps. Tout mon temps, en fait.
Hayden Pedigo // I’ll Be Waving As You Drive Away // Mexican Summer