Jamais deux sans trois : « Leather Temple », le nouvel album de Carpenter Brut, boucle une trilogie de fausses bandes originales entamée avec « Leather Teeth » puis « Leather Terror ». La soundtrack surexcitée d’un film de SF post-apo qui n’existe que dans sa tête, dopée à l’électro des années 90 et aux synthés futuristes.
Si un mot résume « Leather Temple », c’est bien « syntherpunk » (on n’est pas allé chercher giga loin, c’est marqué sur la pochette). Des synthétiseurs, du cyberpunk : sur son nouvel album, baptisé d’après l’immense pyramide visible au début de Blade Runner, Carpenter Brut compose la BO d’un film de science-fiction imaginaire. Comme dans « Leather Teeth » en 2018 (l’histoire d’un incel reconverti en tueur en série après s’être fait bolossé par les quarterbacks et les cheerleaders de son lycée, sur fond de glam-metal et de synthpop des années 80) et « Leather Terror » en 2022 (la suite, sous la forme d’un slasher rétro avec une bande originale dark et industrielle), la conclusion de cette trilogie reste centrée autour du personnage de Bret Halford.
Dans un futur dystopique, cette rockstar (devenue serial killer) est ressuscitée par un gang de rebelles. Des cybersoldats à la Ghost in the Shell, une bande de punks à la Akira, des courses-poursuites à la Mad Max… Bret reprend alors du service en se transformant en homme-machine augmenté avec un bras bionique, pour mettre fin à une dictature technofasciste. L’album est compacté en 10 titres, saturés de gros beats bourrins et distordus, taillés pour taper du pied en concert. Le tout avec comme seul répit un unique morceau pop et kitsch : « Neon Requiem ».
Si la nostalgie des eighties plane toujours sur « Leather Temple », Carpenter Brut semble vouloir s’en extirper un chouïa (enfin, autant que faire se peut pour un artiste qui restera, quoiqu’il arrive, présenté comme une mascotte de la synthwave, genre rétro-futuriste sous perfusion de l’esthétique des années 80). The Misfits / The Rebels, de loin le meilleur morceau, sort d’ailleurs du lot avec un BPM plus frénétique que la routine. Son clip, pour lequel les directeurs artistiques et techniques sont crédités comme des « spécialistes en IA », provoque ceci dit une flopée de critiques parmi les commentaires des fans. On aurait bien aimé demander une réaction à Carpenter brut, mais la journée promo durant laquelle on a pu l’interviewer date d’avant la publication de la vidéo. Pas de bol.
Zéro feat sur cet album, quasi que des morceaux instrumentaux qui bombardent : tu ne voulais pas perdre ton temps ?
Carpenter Brut : Je ne voulais pas me faire chier avec des featurings. Quand je suis sur une dynamique, je sais que ça va me freiner et me stresser. Attendre les paroles, relancer le mec qui a autre chose à faire… Ça prend parfois un an. Je voulais aussi éviter de me cacher derrière le chanteur pour la mélodie. Le coté speed, ça colle à l’histoire qui tourne autour d’une course à la mort. C’est rapide et violent. La seule exception, c’est le morceau « Neon Requiem », qui est une tentative de faire LE morceau de synthwave. On me répète toujours que je fais de la synthwave… L’idée est aussi de marquer la fin d’un cycle.
Justement, au-delà de la synthwave, avec quelles influences as-tu voulu jouer ? Sur le morceau « The Misfits / The Rebels », on entend une rythmique jungle…
Carpenter Brut : Ce breakbeat, c’est typiquement une petite cacedédi à la musique des jeux Wipeout, avec The Prodigy et The Chemical Brothers. J’ai dû me taper une murge là-dessus quand j’étais jeune. Donc j’ai voulu me remettre dans ce délire 90, dans l’électro que je kiffais quand j’avais la vingtaine. L’esprit de cet album est moins métallique, et ça me semblait logique de coller à une ambiance de courses de vaisseaux dans des villes futuristes, comme dans le jeu.
Quand tu fais de la musique, à la base, c’est un ego trip. Tu fais ça pour ta gueule, avant de partager le résultat. Là, j’ai voulu faire un album qui recrée ce que je ressens en écoutant The Prodigy ou The Chemical Brothers. J’ai toujours eu ces influences depuis le début, mais je n’avais pas les capacités pour obtenir la même énergie. Comme un mec qui veut faire de la funk mais qui ne sait pas slapper. Ce n’était pas bien fait, j’étais vraiment une merde. Au bout de 10 ans, je suis toujours une merde techniquement, mais moins ! Donc j’ai retenté le coup.

Dans l’histoire que raconte l’album, le bad guy s’appelle Iron Tusk : une parodie d’Elon Musk addict non pas à la kétamine comme dans la vraie vie, mais à une drogue surnommée la « pink base ». L’idée t’est venue avant ou après la composition ?
Carpenter Brut : La trame est née au cours du précédent album, pour finir la trilogie avec une ambiance futuriste à la Blade Runner. On a écrit tout un bordel avec ma femme, beaucoup d’idées viennent d’elle. A la fin du deuxième album, Bret, le personnage principal, est enfermé dans une chambre froide et congelé pendant une centaine d’années, jusqu’en 2077. C’est un clin d’œil au jeu Cyberpunk 2077. Aussi, je suis né en 1977. Et dans ma première trilogie d’EPs, dans le refrain du morceau « Anarchy Road », le chanteur dit : « In 70s or so »… Bref, on place toujours des petites conneries pour raccrocher les wagons et créer un univers complet.
Spoiler alert : dans l’outro de « Leather Temple », Bret se fait sauter à 23h58. C’est une référence au morceau 2 Minutes to Midnight d’Iron Maiden ?
Carpenter Brut : Ouais, je suis fan de Maiden ! D’ailleurs pour la pochette, l’esthétique de l’album « Somewhere in time » est une grosse inspiration visuelle.
Pour cette cover, tu as une nouvelle fois travaillé avec le duo d’illustrateurs Førtifem, à qui tu demandes souvent de caler tout un tas d’easter eggs. C’est toujours le cas ?
Carpenter Brut : Oui, le duo maléfique a placé une avalanche de blagounettes. Par exemple sur la pochette intérieure du vinyle, qui représente la chambre de Bret dans le futur, un néon reprend à l’envers le nom du bar Dr Feelgood Rocket, à Paris. J’aime bien le patron. Devant, la cover est conçue comme la suite visuelle des deux albums précédents : quand tu alignes verticalement les trois pochettes, le dessin forme le corps de Bret.Sur la gauche, il y a une dédicace à notre chienne, avec un néon « Zuzu spot ». C’est un clin d’œil au traditionnel « point Zuzu » de Førtifem : pour prendre des nouvelles, ils nous demandent souvent comment va notre chienne, et on leur répond avec une photo d’elle, les quatre pattes en l’air. D’ailleurs pour une collaboration entre Førtifem et la SPA, au Hellfest, ils ont aussi utilisé Zuzu comme modèle pour représenter le black metal. Notre chienne est une star internationale, mais elle n’en a rien à foutre. Un mec s’est même fait tatouer le dessin.

Quand on tend l’oreille à la toute fin de l’outro, on entend les premières notes de « Leather Teeth », le premier album de la trilogie. L’idée est de boucler la boucle ?
Carpenter Brut : J’avais déjà fait le coup avec ma première trilogie d’EPs : le premier morceau, Escape From Midwich Valley, reprenait à la fin du dernier morceau, Invasion A.D. La vie est un cycle qui continue sans toi. Dans l’histoire, un type finira par remplacer Iron Tusk, et il va falloir relancer une rébellion. Le monde a été et sera éternellement en guerre… Bref, c’est un petit clin d’œil philosophique à la con. Et si tu veux te faire un trip, tu peux te réécouter la trilogie en entier.
Je ne repartirai pas sur une trilogie.
L’outro donne d’ailleurs son nom à ta tournée : « The End Complete ». Rassure-nous : au-delà de la référence à l’album d’Obituary, la retraite de Carpenter Brut n’est pas pour tout de suite ?
Carpenter Brut : C’est juste une façon de boucler cette trilogie, mais je voulais laisser planer le doute, du genre : « C’est ma dernière tournée, venez me voir ! » Un fan de Los Angeles y a cru et m’a envoyé un mail, tout triste, en me disant qu’il pressentait que j’allais arrêter. J’ai répondu que ce n’était pas du tout le cas. Pour la suite, je réfléchis déjà à un truc mystico-horrifique et morbide, en plaçant ça visuellement au début de la photographie, au 19e siècle, lorsque des familles se prenaient en portrait aux côtés de leurs proches défunts. Ça me fait aussi penser à Joel-Peter Witkin, un photographe de natures mortes, avec des vrais morts. Sa photo la plus connue, c’est « Le Baiser », en 1983. C’est une tête décapitée qui embrasse une autre tête décapitée. Sauf que c’est le même visage, la même tête découpée en deux.

Musicalement, l’album « Perdition City » d’Ulver me plait beaucoup. J’aimerais bien jouer avec ces ambiances sonores et mettre un peu de trip hop. Avec les synthés, tu peux partir dans tous les sens, donc il faut un fil directeur. Et je ne repartirai pas sur une trilogie. Est-ce que ça donnera un EP, pour me faire un trip sur six morceaux ? Est-ce que j’arriverai à tenir tout un album, en sachant qu’il faut quand même des morceaux un peu radio friendly pour le live ? Je pourrais sans problème faire un morceau expérimental de 15 minutes avec de la reverb et des chœurs, mais ça ne parlerait qu’à moi. En tout cas, je n’en ai clairement pas fini. Il faut quand même bien que je bouffe.
« Leather Temple » sort le 27 février 2026 via No Quarter Prod / Virgin Records France.
https://carpenterbrut.com
I dont need records shops ,I got got my proper discoteca.