« La rigueur c’est l’austérité plus l’espoir ». Si la phrase est de Pierre Mauroy, elle pourrait tout aussi bien être l’œuvre de Christian Quermalet, leader monosyllabique de The Married Monk à qui la pop française a longtemps refusé d’offrir son entrejambe. En plein regain du « produire français » et après cinq ans d’abstinence, Gonzaï a proposé aux « pretty lads » de remettre le tablier pour deux dates, de Paris au fief de l’ancien maire de Lille. Autant vous dire qu’on n’a pas été déçu du voyage.


Six mois ou presque. C’est le temps qu’il aura fallu pour parvenir à les réunir sur une même scène, cinq ans après la publication d’un disque (« Elephant People », 2007) qui reste à ce jour le dernier d’une longue série débutée en 1993, à un âge où la majorité des lecteurs de ce papier découvraient ébahis le grunge, la série Beverly Hills et les chewing-gums dans la bouche des filles.
Question timing et agenda, les Married Monk n’ont donc jamais brillé par leur simplicité. Autour des piliers historiques Christian Quermalet et Philippe Lebruman, plusieurs satellites dont les orbites variables ont longtemps fait dévier ce vaisseau très spécial de sa trajectoire. Des remaniements d’effectifs, de longues parenthèses, une participation en tant que backing band sur un disque de Yann Tiersen (« Tout est calme », 1999), un disque quasi culte (« R/O/C/K/Y », 2001), des pétages de plombs qu’on imagine silencieux, des come-back sans lendemain, un retour en 2007 aux allures de chant du cygne… On disait quoi déjà ? Ah oui. Offrir aux Monks de dignes retrouvailles avec leur public, un putain de casse-tête chinois où l’organisateur se doit de composer avec l’agenda de ministre du clavier (Etienne Jaumet, déjà très occupé avec Zombie Zombie), celui pas plus simple du batteur (Jean-Michel Pires, qui officie également avec NLF3) ou encore celui du chanteur Quermalet, également batteur à ses heures perdues avec le groupe Les Marquises. Inutile de vous préciser qu’on avait ce soir-là décidé d’inviter ces mêmes Marquises ainsi que les Parisiens de NLF3 à partager l’affiche à la Maroquinerie, tout ça un lendemain de fête de la musique. On aurait voulu creuser un tunnel à la petite cuillère pour s’échapper de Fleury-Merogis que le pari n’aurait pas été plus casse-gueule.

Vendredi 22 juin, Paris. Nous y voilà. Après six mois d’attente, la Maroquinerie ouvre enfin ses jambes aux moines mariés[1]. On a beau faire les fiers à se pavaner là dedans comme des coqs dans la basse-cour, on n’en mène pas large. Le résultat sera-t-il à la hauteur des espérances, vivra-t-on un bis repetita de la dernière soirée en date, les Monks joueront-ils Tell me Gary, Greyhound et toutes ces chansons qu’on siffle depuis tant d’années sans jamais les avoir vécues sur scène ? En attendant de connaître l’issue de ce match pas gagné d’avance – « Les Married Monk, toi aussi tu trouves que c’est une bonne tête d’affiche, hein, ça remplit hein ? » –  on grille nerveusement des clopes sur le trottoir, on guette le public en retard, on croise les doigts pour tout se passe bien ; organiser une soirée c’est finalement loin du storytelling à l’américaine, impossible de connaître la chute de l’histoire jusqu’au moment où la salle se rallume.
Vient alors le premier accord des Marquises, on sent la vibration monter, les tropiques anxiogènes du groupe de Jean-Sébastien Nouveau s’élever dans la salle à moitié pleine. C’est beau, c’est complexe. Tellement hypnotique qu’on aurait envie de se pendre du haut d’un palmier. C’est maintenant au tour des frères Laureau de monter sur scène pour faire monter la température avec NLF3, alors que, backstage, les Married Monk font craquer leurs articulations, comme de vieux joueurs de foot prêts à rechausser les crampons. Une certaine tension plane, de la nervosité aussi. Christian Quermalet ne desserre pas la mâchoire, les autres font de mauvaises blagues pour éviter de trop penser. Avant l’entrée sur scène, on prend la photo pour le souvenir. Souvenir d’avoir vu ce soir un groupe au top de sa forme, qui même dans ses rares défaillances – une corde cassée, quelques approximations dues au manque d’entraînement – parvient à inspirer sans peine le soupir de communion. Par intermittence, Quermalet est cette version décalcomaniaque d’un Lou Reed à la française, période « New York ». Le reste du temps, le leader des Married Monk enchaîne sans un mot ses chansons comme dans un best-of imaginaire, avec un groupe miraculeusement ressoudé qu’on surprend parfois à sourire bêtement. Le bonheur d’être là, sûrement. Fin du concert, rappel. Re-fin du concert, re-rappel. Reprise des Smiths pour le dessert. Applaudissements. Rideau. Après cinq ans de silence, le redressement des colonnes vertébrales s’est finalement avéré très productif. Jusque là, tout va bien.

Samedi 23 juin, Lille. Loin de la capitale, les Married Monk s’apprêtent avec les Marquises à jouer leur set pour le deuxième soir d’affilée. Les corps sont mous et fatigués, tout le monde décide de profiter de l’après-midi pour suivre Etienne Jaumet dans les rues lilloises, à la recherche d’un bon vinyle ou simplement d’un truc à faire pour tuer le temps. Au même moment, l’équipe de France revoit ses derniers fondamentaux ; ce soir, ils joueront leur peau contre les Espagnols.

Un groupe en tournée, c’est une somme d’égos qui s’empilent les uns sur les autres comme un mille feuilles, reste à voir qui a droit au nappage. Aujourd’hui, c’est Jaumet qui mène la barque avec à ses basques Charles et Xavier – nos deux gonzo reporters qui font des bruits de bouche dans la vidéo – à la recherche d’une anecdote ou d’un bon mot. Pas très loin derrière, Quermalet continue de jouer le silence radio et promet une interview, plus tard…  Syndrome de la bête traquée ou timidité maladive, un peu des deux mon général. Décontractés et heureux de leur concert de la veille, les Marquises en profitent pour annoncer un deuxième album à paraître très prochainement ; décontractés et heureux que tout se passe bien, on se lance dans des théories improbables sur le baromètre du coolos et l’art du cruising[2] en toute situation, décontractés et heureux d’être à nouveau réunis, les Married Monk n’excluent plus la possibilité d’un nouvel album. Oh, it’s such a perfect day. Charles veut profiter de l’escapade pour tenter un remake de J’irai vomir chez vous. Il faut parfois que jeunesse se passe. Ca aussi, les Married Monk l’ont appris à leur dépens.

La suite de cette aventure est presque sans encombre. Les Marquises montent sur scène et délivrent un show encore meilleur que la veille à Paris, puis c’est au tour de Quermalet et de ses copains de vingt ans de dérouler leurs chansons indémodables au moment où la France encaisse son premier but. The Married Monk 1 – France 0. Ca fait marrer Quermalet, qui fend l’armure avec une première blague, suivie d’une autre. C’est un fou rire général qui empêche maintenant le groupe de reprendre son set pendant les dix longues minutes que durent cette hilarité bon enfant. « Désolé, s’excuse Quermalet, une larme à l’œil en vingt ans de carrière ça nous est jamais arrivé », poursuit-il, gai comme un pinson. Aurait-il donc fallu attendre deux décennies pour enfin voir les Married Monk se fendre la gueule en public ? Au moment où les lumières se rallument, c’est sûr : plus rien ne pourra gâcher ces 48 heures de retrouvailles. Reste encore à coincer Quermalet et ses sbires pour leur faire cracher quelques mots au bassinet, face caméra. Comme je vais l’apprendre dans quelques minutes, face aux groupes mystérieux on perd trop souvent l’occasion de se taire…

C’est presque la fin de l’histoire. Alors que Quermalet accepte enfin de répondre à notre interview à l’unique condition que ses réponses soient traduites directement en portugais par son compère Jean-Michel Pirès – voyez comme c’est pas simple de faire accoucher des moines -, je pose la question de trop :

« Hey les mecs, super concert ! Au fait, vous savez où vous dormez ce soir ?
– Ah ah ah. Très drôle Bester !
– Ben quoi, qu’est-ce qui vous fait rire ?
– T’es sérieux ? On pensait que c’était toi qui t’en occupais !
– Eh merde…
»

00H30 à Lille, un ange passe. Leçon du jour : avant de traquer la bête sauvage, toujours commencer par lui réserver une chambre première classe. Précisément ce que les Married Monk méritent, depuis vingt ans déjà.

Réalisation vidéo, montage : Xavier Reim
Interview : Charles Sarraute
Crédit photo : Pierre Rigae


[1] Traduction littérale et un peu grossière. Les Married Monk semblent avoir choisi ce nom pour des raisons qui m’échappent, les puristes complèteront cette info parcellaire.

[2] NB : art de se la raconter avec un coude accolé à n’importe quoi, d’une portière de bagnole à un comptoir de bar, en passant par une groupie ou tout autre ustensile.

3 commentaires

  1. Appris dans le Philomag du mois : « moine vient de monos, l’ unité » « . Or The Married Monk c’est la réunion de plusieurs individus solitaires (moines), dont le tout somme dépasse la somme des parties, des moines mariés donc héhé !

    Bravo en passant hein 😉

    Sylvain
    http://www.parlhot;com

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