Quand le Nerd s'éveillera, le monde tremblera.

La maison d'édition Au Diable Vauvert sort ces jours-ci la traduction française de jPod, douzième roman

Quand le Nerd s’éveillera, le monde tremblera.

La maison d’édition Au Diable Vauvert sort ces jours-ci la traduction française de jPod, douzième roman de Douglas Coupland, initialement paru en 2006 dans la sphère littéraire anglo-saxonne. Toujours prompts à faire l’éloge de ce rejeton de la littérature canadienne, ses plus fervents défenseurs locaux jubilent ostentatoirement et se félicitent de cette parution tardive en France. Coupland – précisément adoré pour les raisons qui nourrissent la prose de ses haters – truste même les couvertures de la presse culturelle française. jPod ou le triomphe du Nerd?

Avant d’incarner ce qui pourrait être perçu comme un énième manifeste d’un pan culturel contemporain, le dernier roman de Douglas Coupland se concentre avant tout sur une tranche de vie d’un dénommé Ethan Jarlewski. Personnage principal et narrateur, Ethan est programmeur au sein de jPod, une unité de production de jeux vidéo de la banlieue de Vancouver, à la croisée entre vulgaire open-space productiviste et repère dégénérescent de geeks salement névrosés mais loin d’être cons. Rémunérés pour concevoir des jeux vidéos – en l’occurrence BoardX, un obscur jeu de skate saboté à répétition par les blaireaux du département marketing – les employés de jPod s’évertuent surtout au quotidien à appliquer cette règle tacite consistant à sodomiser la productivité à tout prix, basiquement à coups de discussions absurdement érudites et de concours génialement inutiles. Ecrire la meilleure lettre pour convaincre Ronald McDonald de baiser ou vendre sa personne sous forme d’annonce eBay apparait foncièrement comme un alternative crédible au fait de stalker ses ex sur Facebook pendant les heures de bureau.

Or, c’est justement dans le recours à l’expérimentation de procédés littéraires marqueurs d’une époque – lettre lascive au clown de la malbouffe et rédaction d’annonce eBay fictive donc, scam nigérian ou encore pathétique traité marketo-commercial – que jPod puise une partie de sa force. Malgré une lecture facile, la multiplication d’artifices littéraires couplée aux changements ponctuels de narrateur insuffle d’occasionnelles brises de fraicheur dans l’esprit du lecteur. Si certaines tentatives paraissent parfois tirées par les cheveux, voire même inutiles – en témoignent la vingtaine de pages noircies des 100 000 première décimales du chiffre Pi – cet emploi d’un récit conducteur entrecoupé de formes textuelles variées possède le mérite de bien restituer les frénétiques habitudes de consommation d’informations devenues propres aux drogués numériques que nous sommes.

Au delà de l’aspect purement formel, Coupland peut également se targuer d’un maniement de l’humour froid et absurde intrinsèques aux nerds qui ne laisse pas de doute quant à son appartenance à la caste. Les rares situations un peu intenses sont en permanence dégonflées par des remarques insensées mais drôles du narrateur. Reprenant une recette qu’il n’a plus lâchée depuis la publication de son roman Girlfriend dans le Coma en 1998, situations et personnages improbables rythment un livre au sein duquel Ethan Jarlewski doit composer avec une mère qui vend de la weed, un père fan de danse et wannabe acteur ou encore un frère agent immobilier peu scrupuleux commerçant avec des mafieux hongkongais. Et puis il y a Coupland, lui-même, omniprésent dans son propre roman. De l’auto-dérision un peu potache dès les premières pages:

–  » Oh mon Dieu, j’ai l’impression d’être un réfugié d’un roman de Douglas Coupland « .
–  » Ce trou du cul?  »

Sa présence se convertit progressivement en mise en abyme, à l’image de ce passage où les jPoders divaguent à propos des personnages de Melrose Place, évoluant à leurs yeux, au fil des saisons, du rang de branleurs vivant autour d’une piscine à celui de psychopathes:

–  » Exactement comme dans le roman de Douglas Coupland en 1991 Generation X.  »
–  » Donc ils ont tout piqué à Coupland?  »
–   » C’est sévère mais c’est recevable.  »
–  » Si j’étais Douglas Coupland, j’aurais trainé Aaron Spelling en justice jusqu’à le plumer.  »

En avançant dans la lecture, les allusions à Douglas Coupland prennent une place croissante jusqu’à le matérialiser en un personnage secondaire bien réel, devenant finalement incontournable au sein de son propre bouquin. Si la démarche est intéressante, elle constitue aussi l’aveu d’un narcissisme profond – mais peut-il en être autrement quand on est écrivain? – qui lui avait été largement reproché lors de sa sortie outre-Atlantique par les critiques. Nombre d’entre eux s’étaient ainsi engouffrés dans cette brèche pour déplorer une pirouette qui lui aurait permis d’expédier la fin de son roman. Bien que l’attaque sur l’introduction du personnage Douglas Coupland ressemble surtout à un baroud de journaliste puritain et mal baisé, il est indéniable que la fin n’est pas à la hauteur de certains passages brillants de l’ouvrage.

Avec jPod, Douglas Coupland ressasse en fait les ingrédients qui ont fait le succès de Generation X au début des 90’s, dépeignant cette fois l’univers d’une jeunesse nerdy baignée entre culture populaire américaine et références universelles à caractère hautement numérique. Coupland fait parfois le grand écart entre les modèles, rendant un hommage implicite à Thomas Pynchon et son lot 49 à une page puis démontrant toute sa connaissance de l’univers digital inhérent à la génération Youtube. jPod constitue de facto un roman résolument moderne qu’on pourrait aisément classer dans cette catégorie fourre-tout du « roman d’anticipation sociale » – courant littéraire qui soit dit en passant n’existe pas théoriquement aux Etats-Unis – dont on aime se féliciter en France en raison de représentants nationaux de bonne facture comme Dantec ou Houellebecq. Coupland ne le dit pas, mais il apparaît évident que le nerd est en passe de conquérir tous les domaines de la société. Il est aujourd’hui devenu suffisamment glamour et drôle pour incarner le héros d’un roman – et plus seulement le loser gracieux – notamment en raison de son indéniable culture. Son essence qui était considérée, hier encore, comme un autisme relatif est désormais une marque d’érudition, phénomène d’autant plus rare dans une société où l’enrichissement monétaire a depuis bien longtemps pris l’ascendant sur le développement culturel.

Coupland ou pas, grand bien en fasse à tout le pan sociétal d’incultes primairement capitalistes, le XXIe siècle pourrait bien rester comme celui de l’hégémonie du nerd.

Douglas Coupland // jPod // Au Diable Vauvert

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