Un peu comme quand les candidats de Top Chef mettent de la salicorne sur tous les plats, l’utilisation des congas dans la pop a le mérite de « sublimer » des titres composés par des blancs dépressifs. Alors que la formule aurait tendance à tomber en désuétude, voici sept exemples de titres pop enflammés par le groove des congas.  

Autant évacuer d’emblée tout risque de confusion. Il y aura probablement dans cet article des congas, mais aussi des bongos. Les distinguer à l’oreille relèverait du débat d’expert et j’en serais parfaitement incapable. Ce que l’on sait : le conga est plus haut, plus large, au son grave; là où le bongo est plus petit, se pose sur les genoux et possède un son plus aigu. Les deux se jouent par paires. Pour en finir avec Wikipédia, l’origine de ces instruments se situerait à Cuba au XVIIIe siècle mais tout indique qu’ils auraient été ramenés chez Castro par les esclaves venus d’Afrique centrale et plus précisément du Congo, comme son nom l’indique.

Si la salsa cubaine a popularisé l’outil au milieu du XXe siècle, il a vite débordé sur les autres courants durant de l’explosion musicale grand public à partir de la fin des années 50. C’est là notre sujet, et encore une fois par une forme d’appropriation culturelle, comment la pop est venue s’emparer de ces percussions qui apportent un groove incomparable à chaque fois qu’elles se pointent dans un morceau.
Que personne ne s’affole sur d’éventuelles omissions, il ne sera pas ici question de l’utilisation originelle qui en a été faite en Amérique centrale, des délires pyrotechniques à la Santana, de The Incredible Bongo Band, Ray Baretto ou de tech house mais plutôt de l’incursion des congas dans le format pop pour lui apporter « exotisme » et coolitude absolue. Après quelques recherches rapides, ce sont surtout les années 70 qui sont concernées et le modèle va perdurer jusqu’au revival psychédélique du début des années 90.

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Ensuite, plus grand-chose à signaler hormis peut-être l’afro-pop de Vampire Weekend un peu gênante en 2022. Et même si toute proposition est bonne à prendre, il semblerait que le format soit en phase de mort clinique ces dernières années. S’il a fallu trancher sans pouvoir malheureusement trouver d’exemple marquant chez les Beach Boys hormis la pantalonnade Kokomo, la modeste sélection à venir a surtout pour idée de remettre au goût du jour la plus-value groovy de cet instrument. Et que ça ne donne pas l’idée aux rastas blancs de ressortir leur vieux djembé. Ça me fait d’ailleurs penser qu’il n’y a d’ailleurs pas véritablement de modèle français, hormis peut-être L’eau à la bouche de Gainsbourg mais on est loin du schéma pop. Il y a peut-être aussi il tape sur des Bambous de Philippe Lavil, à la réflexion.

The Rolling stones – Sympathy For The Devil (1968)

S’il devait y en avoir une, ce serait la pierre de Rosette de la pop à congas. En 1968, les Stones sont un peu dans le creux de la vague en termes de succès public suite au semi-échec psyché de « Their Satanic Majesties Request » et le cerveau de Brian Jones est de plus en plus grillé. Alors que le Summer of Love s’annonce, les Anglais prennent l’autoroute à contre-sens des colliers à fleurs avec « Beggars Banquet » : un album rageur et revendicateur marqué par le single Street Fighting Man et le titre Sympathy For The Devil. Proposée par Mick Jagger, la chanson met en scène le diable évoquant ses méfaits et la cruauté humaine, du sort de Jésus, aux crimes de Staline ou aux assassinats des frères Kennedy. Des thèmes plutôt lugubres au premier abord pour ce qui sera paradoxalement l’un des titres les plus groovy et l’un des grands succès du groupe. Les séquences d’enregistrements à l’Olympic Studios avec Marianne Faithfull ou Anita Pallenberg dans les parages qui ont été filmées par Jean-Luc Godard pour son film One + one valent d’ailleurs le coup d’œil pour apprécier la genèse compliquée du morceau.

Sur une idée qui viendrait de Keith Richards, des congas sont ajoutés au rythme déjà très samba de Charlie Watts ce qui fera dire au critique Ned Sublette qu’ils « donneront vie à un titre funèbre et terne ». C’est probablement très exagéré mais l’apport des percussions du ghanéen Rocky « Dijon » Dzidzornu est indéniable. Ce qui n’enlève rien au chant démoniaque de Jagger, la guitare funky et le solo totémique de Richards, de Bill Wyman au shékéré ou de Nicky Hopkins au piano électrique. Il en ressort une montée de transe à l’aspect tellement maléfique que les bandes ont même failli être brulées lors d’un incendie dans les studios provoqué par l’équipe de tournage de Godard. C’est l’un des sommets des Stones et probablement le premier exemple de pop à congas (le And I Love Her des Beatles en 1964 ou Do The Clam de Presley en 1965 pourraient aussi y prétendre mais on est plus, je pense, sur un registre d’exercice « latino »).

Black Sabbath – Planet Caravan (1970)

Ce serait ici la ballade à congas. Et l’un des titres les plus calmes du groupe, qui détonne dans la discographie bruyante et sataniste grand guignol de ces précurseurs du heavy métal. Au milieu des hymnes War Pigs, Iron Man ou Paranoid du deuxième album des Anglais, Planet Caravan, cette rêverie psychédélique, use ici des percussions de manière très légère sous la conduite du batteur Bill Ward. Un an après 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, la bande de Birmingham part dans le cosmos. Sur des paroles du bassiste Geezer Butler, la voix d’Ozzy Osbourne, passée par un speaker Leslie pour lui apporter un aspect éthéré, évoque une histoire d’amour en pleine flottaison à travers l’univers.

Si le solo de guitare de Tony Iommi est inspiré de Django Reinhardt qui lui avait été conseillé plus jeune par son patron d’usine alors qu’il venait de se trancher un doigt, l’apport des congas ajoute ici à l’aspect planant du titre. Cette note tribale vient accentuer l’ambiance cotonneuse et psyché de ce qui restera probablement comme un des rares exemple de musique hippie de Black Sabbath. Il sera d’ailleurs utilisé 50 ans plus tard en 2020 pour réveiller en douceur les cosmonautes de la mission Space X à destination de la station spatiale internationale. Cosmique.

The Doobie Brothers – Long Train Runnin (1973)

Attention, alerte boomer à catogan et veste en jean neige trop grande. Bienvenue au pays des ziquos, de la sono qui pète et d’une forme de soft-rock qui a envahi la Californie et les Etats-Unis au début des années 70. Un peu oubliés en France mais énormes dans leur pays, les Doobie Brothers continuent même de tourner dans le monde plus de 50 après leur formation à San José. Dans sa première mouture, le groupe signe un hit monumental en 1973 avec Long Train Runnin qui sera même repris par Bananarama en 1991 et remixé par les auteurs eux-mêmes en plus funky en 1993. Mais les frères Doobie (traduire par joint), nommés ainsi pour leur importante consommation de cannabis et vénérés d’abord par les bikers, auraient pu ne jamais sortir ce titre qui n’était au départ qu’une longue jam session.

C’est au studio Amigo à Hollywood avec le premier chanteur du groupe Tom Johnston qui enregistre depuis la salle de bains que le tube prit véritablement forme avec ses fameuses paroles « Without love where would you be now ».
Long Train… contient tous les éléments du tube de type AOR ou rock FM : gros riff entêtant, basse funky et même un solo d’harmonica. Et il y a bien évidemment les congas qui amplifient le groove frénétique du titre. Ils sont l’œuvre de feu Michael Hossack, l’un des deux batteurs du groupe, qu’il quittera d’ailleurs quelques temps plus tard, totalement rincé par les tournées interminables. Il en reste un titre à l’efficacité redoutable qui devait sonner d’enfer sur l’ampli chromé Pioneer du tonton au catogan.

David Bowie – Young Americans (1975)

Après avoir fait disparaître Ziggy Stardust, s’être collé un éclair sur la figure et être devenu un homme-chien, David Bowie commence à sentir le vent du glam tourner. En 1974, il se rend donc à bord du paquebot France dans cette Amérique qui l’a toujours fait rêver pour enregistrer son album soul (qu’il reniera plus tard en le qualifiant de « plastic soul »). Conçu pendant la tournée américaine de « Diamond Dogs », il est en grande partie élaboré dans le berceau du fameux Philly Sound, Philadelphie.

Avec de nouveaux musiciens comme le guitariste Carlos Alomar ou l’ancien batteur de Sly And The Family Stone Andy Newmark, il marque aussi les débuts du jeune Luther Vandross qui trouve d’ailleurs l’accroche du morceau qui donnera son titre au disque : Young Americans.

Ce sera donc ici les congas soul. Mais ils sont empreints de la pop anglaise dont Bowie ne parvient pas encore totalement à se détacher avec notamment le clin d’œil à A Day In The Life des Beatles (« I heard the news today, oh boy ») que John Lennon – qui participera à deux titres du disque – a d’ailleurs failli chanter. Truffé de références aux USA dont Richard Nixon qui a démissionné une semaine avant l’enregistrement, le morceau est une interprétation bowiesque de la soul US des années 70. Au milieu des saxophones et chœurs gospel se cachent donc de délicieux congas joués par Larry Washington. Ils accentuent encore un peu, si c’était nécessaire, l’aspect chaloupé et résolument funky d’un des premiers tubes de Bowie aux States.

Tom Tom Club – Wordy Rappinghood (1981)

Quelques années plus tard, la sensation musicale venue des USA n’est plus la soul mais bien le hip hop naissant des rues new-yorkaises. Échappés momentanément de leur groupe Talking Heads, Tina Weymouth et Chris Frantz, partent dans leur maison des Bahamas pour un side-project appelé Tom Tom Club. Le couple américain est là-bas voisin de Chris Blackwell qui participera à la production. Aidés de la sœur de Weymouth aux chœurs et du jeune clavier Steven Stanley, ils vont réinterpréter à leur sauce le hip hop dans une forme d’électro funk totalement déglingué qui rencontrera un immense succès.

Le premier single du groupe Wordy Rappinghood a déjà le mérite de débuter par un son de machine à écrire. Il s’ensuit un rap un peu maladroit mêlant français, japonais ou anglais qui, comme le dit un commentaire Youtube, pourrait ressembler « à ce qu’aurait fait ma mère si on lui avait demandé de produire un morceau de rap ». Le résultat est pourtant une indécente machine à danser dans le genre des contemporains d’ESG. Et ce sera ici le solo de congas qui transperce le morceau en plein milieu puis sur sa fin. Si ça participe encore à la bizarrerie du titre, il permet aussi à la pop à congas d’entrer pleinement dans les années 80 avec ce titre qui sera samplé près de 150 fois.

Primal Scream – Loaded (1990)

Arrivée d’abord à Manchester via l’Hacienda, l’acid house a envahi la Grande-Bretagne au début des années 90. Si les Stone Roses et les Happy Mondays ont déjà lancé l’accouplement entre dance et rock avec le son Madchester, c’est un groupe de rockeurs écossais qui va en permettre l’accouchement. Pas totalement reconnu malgré le soutien de leur ami et boss de label Alan McGee, Primal Scream reste encore un copiste appliqué des Rolling Stones. Si leur album éponyme de 1989 ne rencontre pas un immense succès, le titre I’m Losing More Than I’ll Ever Have tape dans l’œil d’un pigiste du NME qui écrit sous pseudo une critique enthousiaste. Il s’agit en fait d’Andrew Weatherall, tout jeune DJ mêlant déjà musique électronique et rock et qui commence à enflammer les nuits londoniennes. Sans grande conviction, la bande de Bobby Gillespie lui donne une cassette du titre en question pour un remix. D’abord un peu gêné, le DJ décide de tout ravaler, y ajoute un sample de soul, des beats de Soul II Soul et en fait un instrumental de dance camée.

« We wanna get loaded, we wanna have a good time » (« Nous voulons être défoncés, nous voulons passer du bon temps »). Le sample de la voix de Peter Fonda issu du film Les Anges Sauvages de 1966 donne le ton. Il s’agira selon Muzik Magazine du « Sympathy For The Devil de la génération extasy ». Une réflexion venant probablement de l’utilisation parfaite des congas en grande partie responsables du groove démoniaque de ce titre, pompé dernièrement par Lorde d’ailleurs. Le regretté Weatherall produira ensuite la totalité de l’album « Screamadelica », disque ultime de dance-rock.

Ween – Voodoo Lady (1994)

Ce n’est certainement pas là le morceau le plus connu de pop à congas mais il a le mérite de faire parler des trop oubliés Ween. Et c’est surtout un parfait exemple de ce que peuvent amener les percussions à un titre rock. Formé en 1984 en Pennsylvannie, le duo devenu culte des faux frères Dean et Gene Ween (Mickey Melchiondo et Aaron Freeman) est une excroissance bordélique de l’indie rock US mélangeant à peu près tout (funk, country, indé, rap…) sous une grosse couche d’humour de collégiens et d’envolées de génie. En 1994, avant de publier son album le plus connu « Chocolate And Cheese », le duo sort un premier EP. C’est ici que figure Voodoo Lady, nouvelle expérimentation du tandem sur le thème du blues bayou.

Avec une guitare funk, des congas omniprésents et une voix trafiquée, le titre embarque immédiatement dans le monde cintré et tellement cool des frères Ween. Et je défie quiconque de ne pas taper du pied en écoutant ces rythmiques amenant au final vers une forme de transe maléfique vaudou. Pour l’anecdote, Voodoo Lady figure dans le terrible film de 2000 He mec ! Elle est où ma caisse ?. C’est dire.

Ils auraient pû être cités : The Beatles – And I Love Her (1964) / Elvis Presley – Do The Clam (1965) / America – A Horse With No Name (1971) / The Beatles – Sun King (1969) / Steely Dan – Do It Again (1972) / Bob Dylan – Hurricane (1976) / Talking Heads – I Zimbra (1979) / The Stone Roses – Fools Gold (1989) / The Happy Mondays – Bob’s Your Uncle (1990 / My Bloody Valentine – Moon Song (1991) / Vampire Weekend – Cape Cod Kwassa Kwassa (2008)

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