Carnets d’un lecteur du XXIe : Les notes suivantes, fruit de la décortication de La Fonction Du Balai, premier grand acte de Davi

Carnets d’un lecteur du XXIe : Les notes suivantes, fruit de la décortication de La Fonction Du Balai, premier grand acte de David Foster Wallace (1962 – 2008), sont augmentées  d’extraits de l’interview de Charles Recoursé, traducteur chevronné dont le courage doit être salué. Après tout, DFW, c’est pas vraiment du Rowling…

Cleveland, Ohio, Midwest, « l’usine des USA, dont tout le monde se fout ». Longé par un désert noir gigantesque, sommet de modernité absolue : lieu de recueillement, d’isolation et de désolation agencé de toutes pièces par Industrial Desert Design, grande compagnie texane. Chaleur matraquante et vase pour tout le monde !

Day 1, Comment faire mal tourner un dynamic duo :

D’abord, il y a Rick. Rick Vigorous. Saloperie quadra ? Quinqua ? Comme si Charlie Kaufman se réveillait un matin dans la peau du Nicolas Cage d’Adaptation, et décidait de faire payer à sa nouvelle enveloppe ses frasques et ses navets. Un névrosé de première qualité, l’antithèse de son patronyme. L’exploit de DFW ? Rendre l’éditeur et patron/amant de Lenore sympathique-pathétique-antipathique  sans sourciller, sans même avoir à faire varier d’un iota la trombe hallucinante de la syntaxe et de la Fonction.

Lenore Beadsman, petite Lenore… L’anti-héroïne qui ne voulait pas en être une, demi-teintée, liftée comme une balle de tennis d’un bout à l’autre du court de l’histoire. Grant Morrison aurait pu sans peine l’inclure dans ses Invisibles. Robe, Converses noires et carré long aux « mâchoires de cheveux » : elle a bien plus l’air d’une figurante de Clerks avant l’heure (mille fois pardon pour l’insulte, mademoiselle, mais missa simplement chercher formules faciles !) que d’une feminista libérée ou d’une pépée rétro. Mais elle plaît, entière, presque gracieuse dans son laisser-porter terrifiant.

Ces deux-là se bouffent, diatribent, joutent en chœur… C’est le grand sirocco du roman, dont la dévastation croît page après page, explosant en vol dans cette barque près du Grand (Faux) Désert.

Day 2, tes larmes sont-elles d’oh ? :

DFW sur son statut, vers 1996 « White, american, obscenely well-educated » : Voilà. On tient le paradoxe Wallace : l’intelligence extrême n’est en temps normal censée conduire qu’à une incroyable esthétique du laid, qui culmine d’ailleurs avec une rarissime majesté du détail dans les incarnations de la difformité de la Fonction. En clair, avec un cerveau pareil, si tu te mets à écrire, il y a plus de chances que tu vires Easton Ellis mâtiné de Hawkings que Mark Twain !

Et pan ! Géniale anomalie dans la fabrique de smart-asses cyniques des eighties, la Fonction du balai déborde d’une compassion (cf. Vance, l’enfant-mort de Rick) née de la vraie-fausse notion de post-post modernité (1) que Wallace s’est trimballé avec une ingéniosité remarquable depuis. Vous voulez savoir ce qui se passe quand un lierre insistant de compassion vient circonvenir à un tronc de laideur ?

Pas d’inquiétude, je peux préciser les approximations de cette douteuse formule par l’exemple suivant : au plus fort du cyclone de la Fonction du balai, je ne pouvais me détacher (tiens, j’y retourne !) de ces nouantes réminiscences familiales qui agitent Rick le mou, Rick le frustré. D’un coup d’un seul, on quitte les succulences de l’humour noir « à froid » pour prendre un direct dans le thorax. Ce bruit mat dans les côtes, c’est ce que fait la lecture d’un souvenir qui vire à l’épitaphe. Et en effet : qu’est-ce que les casseroles de pervers traînées par Vigorous face au deuil d’un enfant qui s’est mué en jeune homme introuvable, toxicomane et homosexuel ? Que faire d’un sceptre paternel brisé si prématurément ? Rick reste comme deux ronds de flan avec sa main de justice vidée de toute substance, un croquis au fusain de feu Bébé Vance pour tertre.

Vous en voulez encore ? Charles Recoursé, l’homme qui a traduit la bête, à propos de l’omniprésence de l’ombre dans ces pages en apesanteur, belles à s’en défenestrer qui foisonnent dans le roman : « Peut-être est-ce un procédé – Wallace décrit très peu l’environnement de ses scènes – qui permet au lecteur de se raccrocher à la réalité matérielle du lieu sans le décrire. »

Ou comment stopper d’un coup net de garrot la logorrhée hyperbolique pour faire preuve de retenue. DFW refuse de saloper ses lieux, et il a bien raison. La dimension Simpsonienne (2) – Wallace, « un peu un DeLillo avec de l’humour » d’après Charles Recoursé – de ses personnages sait la boucler quand et où il le faut.

Day 3, Un peu de mortier, je vous prie :

Le tracé de tous ces pions d’un jeu dont le maître s’est visiblement absenté pour indisposition urinaire chronique (tout en laissant la fenêtre ouverte par grand vent, bien entendu) semble déterminé par leur appréhension de l’intitulé suivant : « Stonecipher/Lenore Beadsman ».

S/LB, c’est le liant qui évite la case « cirque des horreurs », sympathique mais plastifiant tout rapport entre personnages. Autant faire dialoguer un yéti et la femme à barbe…(DFW revisitera cependant sans avoir l’air d’y toucher le freakshow dans « Brefs Entretiens Avec Des Hommes Hideux », et son assaisonnement touchant de portraits d’américains modernes.) Charles Recoursé encore, sur la métaphore de la membrane, théorie charabiesque que subissent Rick et Lenore dans le cabinet du Dr Jay.

«  En gros, chacun de nous est derrière une bulle régissant notre rapport avec l’extérieur ; celle en mauvais état laisse trop rentrer ou sortir, tandis que la membrane viable et saine choisit ce qui entre et ce qui sort. “

S/LB est la membrane saine de la Fonction, celle qui me prend par la main et me guide dans les paquets de ronces des 576 pages.

Day 4, Famiglia, sainte famiglia :

La grande famille est à l’origine de tout chez DFW : les Beadsman (prélude déjà bien carabiné aux Incandenza qui prolifèreront bientôt sur le marbre d’Infinite Jest) concassent Lenore de tous les côtés, pour en faire ce presque-rien aguicheur, ce « tout petit Ying » que l’ogresque « Yang » Norman Bombardini courtise avec empressement.

Dans La Fonction Du Balai, les canevas aux proportions quasi-bibliques de Wallace sont traversés par une scansion typiquement nord-américaine : celle des prénoms, ces deuxièmes noms de famille qui aplatissent un peu plus ceux qui les portent sous la charge d’un héritage mastoc. Celui ci prenant plutôt les traits acérés d’une volée de shurikens traversant les entrailles qu’une caresse larme-à-l’œil et passage de flambeau d’ancêtres aimants.

1. Le modèle Stonecipher, décliné en cinq exemplaires dont trois toujours en vie. Grand papy Stonecipher, numéro II, s’est originellement piqué d’agencer la côte de Cleveland selon le profil tigresse de Jayne Mansfield, pour mettre sa petite touche au patelin. Ça vous installe une famille, non ? Le père de Lenore (et Dieu sait que de tous les géniteurs en déroute évoqués au travers de la Fonction, lui seul tente tant bien que mal de sauvegarder le costume freudien), numéro III, garant de la marque déposée Stonecipheco Baby Foods, lance le controlfreakisme comme discipline olympique. A l’autre extrême du spectre familial, numéro IV, benjamin du III, est un charmant illuminé handicapé de naissance conversant avec de l’inanimé (je vais pas non plus tout vous disséquer dans le détail, hein ?) et numéro V, neveu de numéro IV… Oh non, celui-là est vraiment trop, je vous laisse le découvrir.

Bilan : modèle monolithique, dégénérescence de la patriarchie dans des formes de plus en plus dévastées ; 8 sur l’échelle de la généalogie.

2. Le modèle Lenore, seulement deux exemplaires en liberté. L’arrière grand-mère, starter du roman, seule obsession de Lenore, sa pauvre homonyme ballottée. Une bien belle garce, la mamie, jamais là mais dans la tête de tous. Fomente un complot mondial d’étudiante arriérée dopée à Wittgenstein,poursuit consciencieusement son travail de sape de ce qu’il reste de salubrité dans le crâne de ses descendants…

Bilan : modèle reptilien, cigüe permanente et invisible coulant dans les tuyaux de Lenore (l’arrière-petite fille) ; 9 (ou plus) sur l’échelle de la généalogie.

Day 5, épineux épilogue :

Quoi, la fonction du balai ? Impossible à déterminer pour qui n’a pas lu le roman, et définitivement inatteignable pour qui l’a tripoté dans tous les sens. Désolé, revenez dans dix ans…

Bon, d’accord. Puisque c’est semaine de reprise, forçons-nous un peu et risquons le ridicule avec notre interprétation maison. « What If… ? », façon Marvel pré-Quesada (je veux, je VEUX une place pour assister au rachat par Disney, histoire de rigoler un coup !)

Et si cette putain de fonction était de lessiver Lenore dans le grand-huit des Beadsman ? De la faire hurler à chaque arrêt de son chariot aux petits concentrés d’horreurs qui essaiment tout au long de l’histoire ? Et cette panne téléphonique complète du Bombardini Building, où elle passe plus de temps à répondre à des clients de service SM qu’aux clients de Frequent & Vigorous, la maison d’édition qui ne publie rien ?

Ok… Pour la fonction du balai, c’est râpé… Mais la fonction de la Fonction ? La même que celle de toute l’œuvre de Wallace, bonhomme, la grâce de l’incipit réussi en plus : rappeler le complexe gérant les complexes de l’âme, et introduire ce qui restera son Amérique, celle d’une « stomach-level sadness ».

Restez en ligne !

En bonus (qui n’en est pas un… Encore un coup fourré signé Wallace, le sous-thème qui te ronge le millefeuille du bouquin comme une mite de mots) : la thérapie ratée par la littérature que suivent Rick et Lenore dans la cachette du lit des amants, censée rattraper le carnage total de leurs thérapies respectives avec le Dr. Jay, petite raclure hygiéniste mythomane. Lui éditeur, elle sa standardiste, si chabadabada il y a, il commence et s’achève probablement dans cette phrase-sésame de Lenore : « Une histoire, s’il te plaît. »

David Foster Wallace // La fonction du balai // Le Diable Vauvert

  1. Une sorte du reflet du « fake fake jazz » à vingt milles niveaux de lectures d’un Donald Fagen
  2. Une perruche parlante nommée Vlad L’empaleur, shootée à l’extrait de glande pinéale et rebaptisée Ugolino Le Profond par un télévangéliste chevronné, ça y’en a être très groeningien avant l’heure !

 

 

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.