38 artistes programmés en moins d’un an et plus de 16 dates organisées un peu partout en France, sur le papier nos soirées avaient fière allure en 2012. Mais si elles vous ont peut-être rhabillé pour l’hiver, ces mêmes sauteries électriques nous ont aussi donné des sueurs froides qu’on a scrupuleusement consignées dans nos carnets. Récit d’une année riche en n’importe quoi.

Comme se tirer sur le ponpon ne fait pas vraiment partie de nos habitudes et qu’on se dit trop souvent que ces histoires dans l’histoire mériteraient d’être racontées pour démystifier une fois pour toute le rôle de l’organisateur qui, cigare au bec, profite sans transpirer du spectacle comme un Jacques Chirac transbahuté à Woodstock, je me suis dit que vous livrer une partie de l’envers du décor de nos soirées serait nettement plus instructif. Histoire de vous montrer qu’un concert réussi comporte aussi son lot de trucs qui ne marchent pas ou qui, pire mais sacrément plus rigolo, dégénèrent… Avant nos prochaines dates qu’on espère aussi gratinées, petit coup d’œil dans le rétroviseur avec le making-of de la saison 1.

JANVIER 2012 : ZZZ, MAGNETIX, ALADDIN & LIGHT LIGHT
Les vécés étaient fermés de l’intérieur

Pour notre grande première à la Maroquinerie, et parce qu’une année sans Nicolas Ker c’est un peu comme un hiver sans grippe, difficile de ne pas inviter son nouveau groupe Aladdin à venir ouvrir le bal aux cotés de ZZZ et de Magnetix. Si le physique très Joe l’Indien gonflé aux amphètes du batteur de ZZZ est finalement moins impressionnant que le nombre de bouteilles qu’il est capable d’avaler cul sec, on s’inquiète un peu pendant les balances d’Aladdin: « mais il est où Nico Ker ? ». La réponse vient finalement de son acolyte GilbR de Versatile, l’air un peu las : « il est coincé chez lui, apparemment il a perdu ses clefs… ». Hein, quoi ? GilbR a l’air d’être habitué, nous un peu moins. On pourrait digresser des heures durant sur la folie du personnage ou le vortex dévorant qui habite son cerveau[1], reste que le crooner satanique a fini par se pointer, le crane ruisselant, après avoir sauté du premier étage, cassé un carreau ou simplement trafiquer sa serrure avec un crucifix. La suite, ce sont d’épineuses questions (« tu préfères enculer ta mère ou sucer Jean Malraux ? », cruel dilemme en effet), de drôles d’histoires sur la taxidermie et Ker, encore et toujours, qui confesse face caméra son grand regret : ne pas être devenu boucher. Avec ça, plus d’excuses pour devenir végétarien.

FEVRIER 2012 : CHRISTOPHE, ALISTER, FÉDOU & PHANTOM & THE RAVENDOVE
Les bobos bizarres

Au départ, tout part d’un texto envoyé à la manageuse de l’auteur du Beau Bizarre : « Dieu serait-il dispo pour descendre sur terre avec un set en piano solo ? ». Au départ, on se prend un vent élégant, mais on revient à la charge. De coup de fil en coup de fil, d’insistance en harcèlement, le non vacille. « Okay, mais il faudra un Steinway demi queue, du champagne. Et puis un prompteur aussi ». A ce jour, Christophe n’a jamais donné un set en entier seul au piano. Quant aux musiciens qui le précèdent sur scène pour cet hommage au Beau Bizarre, ils semblent tous pétrifiés. Backstage, Alister s’interroge : « merde, je suis le seul à ne pas avoir prévu une reprise, si j’en fais pas je passe pour un radin et si je le fais, pour un lèche-cul, qu’est-ce que je fais ? ». Guillaume Fédou, le Ringo Starr des temps modernes, fait des blagues pour décompresser. Mais en vrai, tout le monde flippe. Y compris nous. Tonight Tonight’s the night. Un peu sous-dimensionné pour accueillir pareille foule, obligation de supprimer 50 invités à dix minutes de l’ouverture des portes avec SMS copié-collé pour tous les retardataires : « CONCERT SOLD-OUT, POURRAI PAS TE LISTER, DÉSOLÉ ». Les vieux fans de Christophe s’étonnent que le concert ne soit pas assis, les jeunes s’étonnent qu’il y ait des vieux, bref on se croirait dans une chanson d’Alister, ce soir un peu coincé derrière son sourire Colgate. En coulisses, la chanteuse Loane tente de gratter du temps de passage alors qu’elle n’est prévue que pour un duo avec Christophe sur le titre Boby. D’heure en heure, la setlist change; un morceau, puis deux, puis trois; tout cela alors même qu’on ne l’a pas invité. Petite mise au point derrière le rideau. Faut parfois gueuler pour inviter les gens à se taire. Quand vient le moment pour Christophe de débuter son live, une voix me chuchote à l’oreille : « Surtout pas de cocktail avant de monter sur scène ». Il en prendra trois. Le concert est erratique, pétri de fulgurances, de fausses notes et de maux bleus. Beau certes, mais surtout très bizarre.

MARS 2012 : DAMO SUZUKI, AQUASERGE & PUBLICIST
« I like small things »

Changement de décor avec la Gonzaï III, direction l’Allemagne débridée avec le chanteur historique de CAN, Damo Suzuki, qu’on a décidé d’inviter à partager la scène avec les toulousains d’Aquaserge pour un concert improvisé. A soixante ans bien tassé, le brailleur de « Tago Mago » débarque tout seul, comme un grand, avec son sac à dos. Pour arriver ici, il a pris l’avion puis le RER, tout seul, comme un grand. Ca change des starlettes qui réclament un taxi pour faire 300 mètres. Backstage, on se fait cordialement envoyer chier lorsqu’on évoque la période CAN. « I don’t want to talk about that » répond-il chinoisement, « that was a long time ago » dit-il d’un air presque dégouté. Ok Damo. En revanche, le Japonais adore les… viennoiseries. On l’apprend un peu interloqué lorsque, au réveil chez Bob le Flambeur, Damo ouvre de grands yeux plein d’étoiles après s’être vu proposer des mini-croissants : « Mmmmh… I like small things ! ». Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas très bien. Quand on ramène le minuscule héro au métro pour qu’il retrouve sa Cologne d’adoption, celui-ci vous remercie en baissant respectueusement la tête, puis vous demande comment on fait pour rejoindre Orly en métro. Surréaliste.

AVRIL 2012 : FRUSTRATION, WALL OF DEATH & THE OSCILLATION
RAS

Ce soir, l’émeute est sur scène avec Frustration.Pas grand chose à signaler, aucun problème de dernière minute, pas d’embrouille. Quant au public, il finira la soirée raide mort après un set des quadras de Frustration qui, comme Attila ou Fukushima, ne laisse rien repousser après son passage.

MAI 2012 : CHEVALIER AVANT GARDE, SIR ALICE, WAGNER & SPLASH WAVE
J’aurais voulu être un autiste (pour pouvoir faire mon numéro)

On a déjà raconté ici tout le tragicomique de cette soirée supposément antique mais surtout en toc. Mais tout de même, quelle grosse rigolade que ces Chevalier Avant Garde tout droit sortis d’un remake de Dumb & Dumber ! Au programme, une soirée à moitié vide avec des groupes qui « buzzent », une paire de canadiens pas plus bavard qu’une porte de prison, des concerts plutôt médiocres et un exil à Lille qui se finit mal avec un accident sur l’autoroute, des Chevalier Avant Garde stupéfaits qu’on puisse fumer backstage ou faire des mauvaises blagues sur le nazisme, et qui, pour la peine, finissent contraints et forcés dans une boite belge spécialisé dans le jumpstyle pour ados coiffés chez Tony & Guigui. Réveil gueule de bois à Lille, qu’on quitte fissa pour tenter une interview miteuse sur une aire d’autoroute, en vain. Arrivée glaciale sur Paris. Etrangement, le groupe n’a pas pris la peine de nous serrer la main au moment de nous quitter…

JUIN 2012 : THE MARRIED MONKS, LES MARQUISES & NLF3
Le retour des moines shaolin

Cinq mois qu’on les traque, cinq putain de mois qu’on désespère d’accorder les agendas de ministres des Married Monks, qu’on tanne pour un concert de reformation après la fausse fin du groupe en 2007. Ce soir c’est bon, tout est prêt pour le grand retour. Sauf que programmer les Monks le lendemain de la fête de la musique n’est pas vraiment la meilleure idée qu’on ait eu. « T’es sûr qu’il y aura du monde, Bester ? ». Je hoche la tête. Il faut parfois savoir mentir à un groupe pour le rassurer. Bon, ça ne les rassure pas. Le groupe fait les 400 pas, qui eux-mêmes semblent un peu rouillés. Le leader, Christian Quermalet, ne desserre pas la mâchoire. En deux jours, il a prononcé cinq phrases dont deux consistant à nous dire bonjour et trois à nous demander où sont les bouteilles de Jack Daniels. Petit bonus : il esquive toute demande d’interview, puis consent finalement et après 48h de course poursuite à se prêter à l’exercice. « Mais en portugais », le tout simultanément traduit par le batteur. Bref, c’est à n’y plus rien comprendre. Lorsque le deuxième concert – superbe – des Married Monks à la Péniche de Lille se termine enfin, tout le monde pousse un ouf de soulagement. Plus de peur que de mal, les Monks sont toujours vivants et l’idée d’enregistrer un nouvel album semble même les titiller. C’est sans compter sur la question qui tue : « on dort où ce soir, Bester ? ». Merde, on n’a pas prévu d’hôtel. Il est précisément 01.05 du matin, allo le monde explose. Chaque membre part bouder dans son coin, c’est l’hôtel du cul tourné double ration et le stress accumulé des deux jours pète à la face de l’organisateur. L’enseignement de la soirée, c’est qu’il faut toujours commencer l’organisation d’un concert par la fin : un rockeur sans hôtel c’est comme une féministe sans revendications, ça fait un boucan de tous les diables.

SEPTEMBRE 2012 : SILVER APPLES, EGYPTOLOGY, JUAN TRIP & AQUA NEBULA
Il fume son contrat et la soirée part en fumée

L’avantage d’une trêve estivale, pour l’organisateur, ce sont les deux mois de repos qui logiquement permettent de caler tranquillement ses soirées de la rentrée, histoire d’éviter toutes les emmerdes de dernière minute qui font de certains concerts un cauchemar. Bien sûr, ce monde idéal n’existe que dans la tête des organisateurs de concerts de folk en bois de cèdre. On l’apprend à nos dépens avec cette soirée de rentrée, hautement psychédélique, avec Silver Apples en tête d’affiche. Derrière lui, les petits génies d’Egyptology mais surtout Juan Trip et Aqua Nebula Oscillator qui à eux deux ont certainement absorbé plus de drogues que Lance Armstrong durant toute sa carrière. Expliquer les nuances d’un contrat à David Sphaeros [leader de Aqua Nebula] n’est pas une mince affaire. Quand on demande au patron de son label, Arthur de Pan European, quelle est sa solution pour gérer une bande de freaks pareille, la réponse est une sorte d’illumination digne des meilleures prophéties de Timothy Leary : « oh tu sais, j’ai l’habitude, faut savoir que David écrit l’intégralité de ses mails dans la case objet… tu sais ce qu’il a fait de son contrat d’artiste ? Il l’a fumé ! ». Bon ben voilà, tout est dit. Confirmation le jour du concert avec le principal intéressé : « ah ouais, c’est vrai, je me suis servi de mon contrat pour la fumette (…) sinon je cherche un job, t’aurais pas des plans ? ». Amis employeurs, si vous êtes intéressés par le profil du leader d’Aqua Nebula Oscillator, merci de contacter la rédaction qui transmettra.

OCTOBRE 2012 : RUBIN STEINER, CÂLIN & BLIND DIGITAL CITIZEN
« Allo Berlin, on a un problème »

Cette fois c’est sûr, pas de risque que ça dérape. Les groupes français à l’affiche sont tous des amis et/ou des artistes qu’on connaît en long en large et en travers. Qui plus est, aucun d’eux n’est réputé pour avoir laissé des ardoises dans les hôtels ou séquestré les groupies dans la cave. De retour à Paris avec un nouvel album synthético-carpenterien, le duo de Câlin nous a vaguement prévenu par mail que « le concert de ce soir serait un peu différent ». L’avertissement, on n’y a pas prêté attention, persuadé que comme toujours en telle situation la mise en garde serait en deçà de la réalité. On n’a pas été déçus du voyage. Alors qu’on en est encore à papoter backstage avec Rubin Steiner pendant les balances de Câlin, un ENORME vacarme s’échappe de l’autre coté de la salle, du genre à déclencher une manifestation place de la Concorde un dimanche pour tapage nocturne avec descente des flics et tout le bastringue. Connu jusque là pour sa pop chelou et triturée mais toujours écoutable sans avoir pris du GHB, le groupe Câlin a ce soir décidé « d’essayer une config plus électro, directement influencée par Berlin. T’as pas lu le mail où je te prévenais ? ». Bah non. Le résultat, plus proche du clubbing que du concerto pour violoncelles, a de quoi surprendre. Conclusion : changement manu militari des horaires de passage et set défoncé de Câlin en fin de nuit pour les danseurs sous Kétamine. Avec en bonus l’une des interviews les plus hilarantes de l’année, ci dessous.

NOVEMBRE 2012 : FAUST, CERCUEIL, LE PRINCE HARRY (ET VIOLENCE CONJUGALE)
Pas de cachet, pas de carte d’identité

Halloween oblige, on décide de faire sortir les démons de la boite avec le retour de la légende Krautrock, Faust, aux cotés des bien nommés Lillois de Cercueil. Un véritable bordel administratif où tout coute deux fois plus cher que prévu, une date qui fout les chocottes avec le Pitchfork Festival juste en face, à quelques kilomètres de distance, comme une sorte d’anti-monde qui verrait l’opposition entre les fans mous de Grizzly Bear et ceux qui vénèrent les têtes de mort. Exception faite des sautes d’humeur de Jean-Hervé Peron qui donne des coups de poings dans les murs de la Maroquinerie parce que « des gens fument dans ma loge, BORDEL DE MERDE !  C’était marqué sur ma feuille technique : aucun fumeur backstage !», jusque là tout va bien. Ca se corse le lendemain au Mondo Bizarro de Rennes où les belges du Prince Harry partagent l’affiche avec Violence Conjugale, vrai faux groupe signé chez Born Bad après avoir réussi à créer la sensation chez les puristes avec de vrais faux titres ne datant pas du tout des années 80. Ambiance vraiment poisseuse. C’est dimanche, il fait froid, un des types de Violence Conjugale exhibe un tatouage fraichement apposé sur le cul avec marqué en gros « PARIS JE TE HAIS », c’est visqueux comme les pizzas qui disparaissent dans les loges ; cette soirée on sent qu’elle va dérailler quelque part, sans trop savoir où, et quand, le feu d’artifice des emmerdements va vous sauter à la gueule. Il faudra finalement attendre la fin de nuit pour comprendre. Alors que l’auteur de ces lignes est rentré à l’hôtel, passablement énervé après que son acolyte Johnny Jet – complètement ivre et torse nu par -5°, photos disponibles sur demande – ait cassé ses lunettes de vue, le même Johnny Jet finit par passer un coup de fil improbable : « les mecs de Violence Conjugale veulent pas me laisser partir, ils me séquestrent au Mondo, ils veulent leur pognon tout de suite, ils ont pas l’air net, je crois qu’eux aussi ont pris trop de trucs, je suis tout seul face à six personnes qui m’insultent, aide moi ». Négociations téléphoniques, pédagogie de rigueur. On a beau expliqué que tout va bien, rien n’y fait. Johnny Jet, encore : « Je crois que ton coup de fil les a pas calmé, ils viennent de me voler ma carte d’identité ! ». La fin de l’histoire, c’est une carte d’identité finalement récupérée dans le caniveau – à coté des verres cassés – et un Johnny Jet prostré dans la salle de bain de l’hôtel à ruminer les terribles conséquences de la violence conjugale…

DÉCEMBRE 2012 : BLACK DEVIL DISCO CLUB, JEREMY JAY & BATAILLE SOLAIRE
Martine joue à la babysitter avec Jeremy Jay

Les dernières histoires sont souvent les plus belles. Et conformément à la règle, celle-ci est absolument formidable. Booké in extremis sur deux créneaux casse gueule de fin d’année après que trois autres groupes aient poliment décliné l’invitation – la magie de Noël, certainement – l’américain Jeremy Jay confirme finalement sa présence sur nos deux soirées du mois et tout le monde se frotte les mains tout en sachant que l’artiste est aussi ingérable qu’un éléphant sous psychotrope dans un magasin de porcelaine. Tricard dans la plupart des labels et sans véritable tourneur, Jeremy conclue avec Gonzaï une tournée qui l’aura vu passer par les quatre coins de l’Europe. Soirée d’échauffement au Saint Ex de Bordeaux avec Cargo et le Jeremy Jay All Stars Band, soutenu par un Jérôme Laperruque à la basse emplâtré qui, bien que blessé pendant la tournée, assure solidement à son poste. En sociologie, on parle de « signal faible » pour décrire ces petits détails qui annoncent la tempête. Ce soir, c’est un Père Noël clochard qui débarque pendant les balances pour quémander des sous et des clopes, sur la base de borborygmes proférés à intervalles réguliers sans qu’on arrive à comprendre si ce Santa Klaus d’infortune parle notre langue, une autre ou bien si tout simplement il ne serait pas un peu muet, notre papa toxico. Ca nous fait tous rire, exception faite de Jeremy Jay et de son groupe qui, attablé au loin, semble affairé à éclaircir de mystérieux problèmes en interne… Cinq minutes après le début du set de Cargo, deuxième signal faible avec la mort subite de la console. Conclusion : plus de son, plus d’ampli et près d’une heure et demie sans concert avec un public – bon joueur – qui attend un retour à la normal qui peine à venir. De retour à la normale, il n’y en aura pas. La console est foutue, l’ingé son baisse les bras et Jeremy Jay, un peu poussé sur le devant de scène, bien obligé d’improviser son concert avec trois bouts de ficelle et quelques raccordements bricolés à la hâte. Minuit, fin des deux concerts chaotiques comme on en a, de mémoire, rarement vus et entendus. Las et épuisés par une tournée marathon, les musiciens français de Jeremy Jay jettent l’éponge : « et si on allait dormir, avant de prendre la route demain pour le concert à la Maroquinerie ? Et il est où encore, Jeremy, putain ? ». Jeremy Jay, il est en train de batifoler avec quelques fans décidément pas rancuniers, Jeremy Jay en fait il n’a pas envie de dormir, « la nuit ne fait que commencer, je veux m’amuser », Jeremy Jay promet donc à son groupe d’être à l’heure au rendez-vous le lendemain, pour s’enquiller les six heures de route qui séparent tout ce beau monde de notre dernière soirée de l’année, à Paris. Le manager, Antonio, prend sa tête entre les mains : « ce type a l’âge mental d’un enfant de six ans, j’en peux plus ». Le backing band acquiesce, puis part enfiler son pyjama pour un repos bien mérité. Extinction des feux, on est tous pour ainsi dire, exténués.
Réveil aux aurores pour votre serviteur, qui – bien malin – a préféré prendre le train pour remonter à Paris plutôt que d’opter pour la bagnole et ses aléas kilométriques. 10H15, premier coup de fil inquiet du manager :

« – On a un problème, on a perdu Jeremy Jay.
– Pardon ?
– Oui, il s’est pas pointé au rendez-vous, il a découché toute la nuit et ça fait déjà plus d’une heure qu’on l’attend sous la pluie…
– On fait quoi là, du coup ?
– Bah on attend. Mais comme il nous faut six heures pour arriver à Paris, pas sûr qu’on soit à l’heure, faut tout décaler ».

Difficile d’expliquer en mot ce sentiment fait d’amusement et d’angoisse lorsqu’on vous annonce qu’un artiste vient d’être « perdu » comme un vulgaire trousseau de clefs. Léger malaise dans le wagon deuxième classe : faut-il commencer à réfléchir à un groupe de remplacement pour le concert du soir ? Ou bien annoncer au public qu’on a « perdu » Jeremy Jay ? Ne rien faire et rester les bras croisés ? Deuxième coup de fil du manager :

– « Bon là c’est déjà 10H45 et on a toujours perdu Jeremy Jay… Je suis un peu embêté en fait.
– Pourquoi, y’a un autre problème ?
– Bah c’est à dire que Jeremy a annoncé hier soir au groupe qu’il ne pourrait pas les payer pour la tournée de trois semaines qu’on vient de finir.
– Pardon ?
– Bah oui, du coup on se demande s’il est pas simplement parti avec la caisse… »

Ca gamberge à vive allure, cette fois c’est décidé on annule le show de Jeremy Jay, sans trop savoir quoi faire pour autant. Le téléphone sonne, une dernière fois :

– « Ecoute, là je crois qu’on va vraiment annuler. Ca fait deux heures qu’on prend la flotte à l’attendre, toujours pas de signe de vie et il ne répond pas au téléphone…
– Tu vois, je t’avais dit qu’il était FOU ce garçon, t’as pas voulu me croire, ah ah !
– Ah attend, je le vois qui arrive au bout de la rue !!! On décolle tout de suite, rendez-vous à Paris, on fait fissa ! »

Voilà comment une gestion de crise se termine sur un strapontin de deuxième classe, la goutte de sueur sur le front, avec l’impression que plus rien de pire ne pourra arriver. A vrai dire, on ne connut rien de pire ce jour là, pour la simple et bonne raison que rien de pire n’aurait pu arriver, et que même l’anéantissement de la salle de concert par une météorite venue du trou du cul de l’espace m’aurait laissé de marbre face à tant de mauvaises nouvelles compilées en même pas 24H. Le soir même, à la Maroquinerie, tout le monde se comporta élégamment face caméra. Et pas grave si ce ne fut pas un sold-out, pas grave si les musiciens de Jeremy Jay tiraient un peu la tronche – qu’ils soient ici remerciés pour leur professionnalisme sans faille – l’important était finalement ailleurs. Malgré le paquet d’emmerdes, on avait réussi à tenir bon, à faire en sorte que les freaks fassent leur show et que le barnum ne vire pas au cirque Pinder. Quelque part, ce soir là comme les précédents, la baraque avait tenu et c’était déjà en soi une forme de satisfaction. Comme d’habitude, je m’étais juré que ce serait la dernière fois qu’on m’y reprendrait. « Ras la casquette des freaks ». Et comme d’habitude, j’avais fini par rentrer chez moi en me posant connement cette question : « c’est quand déjà la prochaine date ? ».


[1] On l’a rencontré quelques mois plus tôt chez lui, le lendemain d’une dispute qui l’avait vu balancer l’huile de friteuse dans tout son appartement et ça a donné cette interview.

6 commentaires

      1. Jeremy est un type adorable, le seul problème c’est qu’il a, de façon générale, du mal à travailler avec des gens et communiquer avec autrui. Mais bon, au final ça fait une histoire drôle à raconter.

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