Le groupe new-yorkais Geese, sensation indie rock de cette fin d’année, vient de sortir un premier album officiel sur Partisan Records. Et vient, par la même occasion, confirmer une tendance : en fait, le rock n’était jamais vraiment parti.

Ils sont cinq, les cheveux longs comme des hippies, des gueules à avoir 18/20 en techno au collège et ils passent la plupart de leur temps libre à jouer dans un sous-sol délabré où les amplis sont recouverts de draps, et où les micros tiennent miraculeusement debout grâce à des vieilles chaussures. C’est le bordel. Mais c’est dans cet environnement, à mi-chemin entre le squat et la cave de ton oncle, que Geese pose les bases de sa musique pour prendre son envol, et survoler Big Apple comme si elle n’était que la première étape d’un long voyage sur l’autoroute du succès.

On rembobine. Au début, Max Bassin (batterie) et Cameron Winter (chant) ont un projet, vague, de construire un studio d’enregistrement. Les deux ados ne savent pas vraiment comment s’y prendre, étant aussi habiles de leurs mains que n’importe quel millennial habitué à scroller infiniment dans le vide sidéral des réseaux sociaux. Alors fuck le studio, ils se disent qu’ils vont plutôt monter un groupe. Gus Green (guitare), Foster Hudson (guitare) et Dom DiGesu (basse) rejoignent alors le mouvement à peine en marche, et les lycéens débutent l’aventure Geese. Ils ont des passions communes, notamment le vieux rock à papa (Floyd, Led Zep, toussa). On est alors en 2017, et rapidement, les cinq ados mettent en boite un premier album qu’ils balancent sur internet. Tout le monde s’en branle, ou presque. Logique : Geese fait partie des milliers de groupes qui, chaque jour, viennent étoffer l’étagère digitale de la musique en ligne, mais celle dont personne n’a le manuel pour qu’elle tienne en place.

Découragés ? Non. Le groupe balance un EP en 2019, et même réaction : ça passe quasiment inaperçu. La formation ne donne pas de concert, ne cherche pas plus que ça à créer une fanbase sur TikTok, ni à mettre les moyens pour faire carrière. À ce moment-là, les Américains au look de personnages de Tony Hawk songent même à mettre fin à cette grosse farce qu’est le rock’n’roll. C’est la fin du lycée, la fin des plus belles années de leurs vies. Et les membres de Geese s’apprêtent à faire comme dans American Pie : se tirer à la fac et continuer leurs chemins en oubliant petit à petit celui des autres. Sans y croire, les ados partagent quand même le fruit des dernières heures passées ensemble en studio (qu’ils ont fini par construire, un endroit qu’ils appellent « The Nest »), histoire de dire que tout ça n’a pas servi à rien. Une chanson, intitulée Low Era, et mise en ligne. Et elle va tout changer.

20 ans après les Strokes

Bam, en 2020, le monde se prend la Covid-19 en pleine tronche. Et fatalement, on se retrouve tous à la maison à faire des gnocchis. Triste vie. Mais pas pour Geese, qui a reçu un e-mail d’un type qui a écouté Low Era, et qui veut devenir leur manager. Le mec est déter : en quelque mois, la formation se colle des Zooms à longueur de journées avec la plupart des labels indés du moment (Sub Pop, Fat Possum, etc.) qui essaient de leur lécher les boules en toute discrétion. Ça fonctionne, et Geese signe avec Partisan Records, la machine derrière Fontaines D.C., Idles ou encore Cigarettes After Sex. Des gros cartons dans le petit monde du rock.

L’album, baptisé « Projector », a été la meilleure carte de visite pour le groupe. Car depuis ses débuts, quand les gamins essayaient maladroitement de copier les formations sixties tout en grappillant six likes sur Facebook à chaque nouveau post, Geese a élevé le niveau de jeu. Ils ont découvert Yes, Animal Collective, King Gizzard & The Lizard Wizard, Squid ou encore Black Midi. Et surtout, ils ont enregistré 9 titres qui remettent le rock, le post-punk et les psyché au centre des débats, dans un joyeux bordel sonique en réalité organisé, taillé pour lubrifier les oreilles (le mix a été fait par Dan Carey de Speedy Wunderground). Okay, okay, un ou deux morceaux ont des énormes similitudes avec les Strokes. Mais est-ce qu’on peut vraiment leur en vouloir ? Ne cherchez pas, la réponse est non.

Après Low Era, première mise en bouche dansante et fiévreuse, limite tremblante, Geese a sorti Disco, véritable tube en puissance. Une masterclass en six minutes et 47 secondes afin de montrer qu’on peut faire du bon rock en 2021 sans donner l’impression d’avoir tout pompé à Pavement, The Fall ou MGMT, et qu’il suffit d’avoir un peu de couilles pour sortir des sentiers battus, et garder une certaine dignité musicale. Tout était donc là avant la sortie de « Projector » le 29 octobre. Et l’album en entier ne déçoit pas. Pour des mecs qui n’ont pas l’âge de picoler dans leurs pays, la qualité des compositions est immense.

Pour ceux qui aiment les mélodies, ça tombe bien, il y en a. Pour ceux qui préfèrent le bruit, putain, c’est votre jour de chance, y’en a aussi. La capacité du groupe à alterner les temps forts et faibles, à faire rebondir les guitares et à créer une atmosphère chelou, entre la piste de danse et le cimetière, est jouissive. Ça donne envie de se déhancher, mais maladroitement, comme Ian Curtis, mais en plus vivant. Le meilleur exemple s’intitule Exploding House, qui part tellement bien, décroche au milieu pour foutre la merde, puis revient doucement te caresser les oreilles, avec un potentielle mélodique proche de la perfection. Sur « Projector », il y a des sorties de pistes, des essais, des rond-points pris à contre-sens, du risque et des feux rouges grillés. Ça part un peu dans tous les sens, mais la nervosité des compositions, et leur fragilité, permet au disque de garder la maîtrise de la route sur la durée. Ah dernière chose : on dirait que Cameron Winter, le chanteur et principal parolier du groupe, a dix ans de bouteille derrière lui, assumant pleinement sa voix, et n’ayant pas peur de jouer avec (ça reste un instrument, quand elle est bien utilisée). Bref, Geese, c’est du grand art, et presque de l’or en barre.

Les Américains seront de passage à Paris en novembre, à l’International, pour un concert déjà quasiment complet. Mais soyez prévenus : en live, le groupe ne veut pas faire une copie de l’album : « Le son de la performance live est un peu différent de celui de l’album, ce qui, je pense, est une volonté de notre part. J’ai l’impression que si j’assiste à un concert et que le groupe joue exactement comme sur le disque, je suis parfois déçu », a déclaré Cameron dans cette interview. Il suffit d’aller écouter ce live DIY chez KEXP pour se rendre compte qu’il ne déconne pas (pour le meilleur mais là, en l’occurence, pour le pire). Peu importe, Geese devrait assouvir votre soif de rock jusqu’à mars 2023.

L’album « Projector » est sorti le 29 octobre chez Partisan Records.

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