Depuis quelques semaines, j’aime prendre le métro. Sortant du boulot, j’envisage avec un plaisir gourmand mes quarante-cinq minutes dans la ligne 13 – Seigneur tout puissant, la ligne 13 ! La ligne où l’on se prend à envier la condition des harengs marinés dans leur bocal Ikéa, la ligne où l’on est pris d’un affreux doute sur l’existence réelle du déodorant (serait-ce un mythe ?), la ligne où l’on a envie d’empoigner son prochain en lui hurlant que Dieu a créé le savon… Bref, la ligne 13, blindée à toute heure, où le concept de place assise n’est plus qu’un vague souvenir surgi du fond des âges… Mais le fait de posséder un iPod garni du premier album d’Anna Calvi donne à ces trajets des airs de chevauchées grandioses. La seule puissance de la musique d’Anna Calvi suffit à reléguer au second plan la chaleur suffocante, l’agressivité des voyageurs et leurs mauvaises odeurs (aussi efficace que du Oust !).

Les préjugés ont la vie dure, particulièrement chez les écouteurs de rock ; guère vu plus réac’ qu’un mec qui prétend s’y connaître en musique “rock” – donc possède le Bon Goût Absolu, et croit de son devoir d’imposer ses jugements au commun des mortels tel un évangéliste. Alors forcément, au royaume de la mauvaise foi musicale, une chanteuse-guitariste-auteur-compositeur adoubée par les Inrocks, Télérama et Arte, forcément ça le fait moyen, en termes de lettres de recommandation. Et puis, par chez nous, on n’aime pas le buzz. On veut écouter des trucs underground mec, on défèque joyeusement sur les trucs dont tout le monde parle, trop des blaireaux, vade retro mainstream de merde ! Surtout que la meuf Calvi n’a pas ramé pendant dix ans, elle sort son premier album et direct on la voit partout, coupable d’avoir bénéficié d’une promo sérieuse. Alors ça fuse, commentaires sous la ceinture et néanmoins d’une intelligence fulgurante, la dame porterait toujours la même chemise sur toutes les vidéos YouTube, elle ne doit pas la laver très souvent, ça doit sentir la sueur (comme sur la ligne 13, tiens)…

Pour être honnête, j’avoue que si j’avais entendu parler de la demoiselle Calvi avant d’entendre sa musique, j’aurais peut-être décidé bêtement que tout cela ne me concernait guère. En effet, je ne suis que très moyennement cliente des Inrocks, de One Chiotte Note et autres ramollis du rock culturel en charantaises, et leurs “découvertes” m’excitent à peu près autant qu’une partie de baise dans le noir en gardant les chaussettes. Mais il se trouve qu’un bel après-midi de janvier, j’ai découvert Anna Calvi sans le savoir ; quelqu’un avait mis son disque dans la platine. Au début, je n’ai guère prêté attention. Puis, à mesure que les morceaux défilaient, je me suis interrogée : qu’est-ce que c’était que ce truc ? Quelle année ? La production (diablement bonne) ne me donnait aucune indication. Disque intemporel. Quelque chose évoquait PJ Harvey, il y avait un petit côté Nick Cave aussi, mais avec les grands espaces d’un Ennio Morricone, et des influences classiques… Ca parlait du Diable, de désir et de cœur qui bat. Je brûlais d’envie de savoir qui était cette mystérieuse chanteuse, mais rechignais à poser la question, de peur de m’entendre répondre « QUOI ? Tu connais pas ça ? Mais t’es furieusement inculte ! ». La chanson Blackout a eu raison de mes réticences ; j’ai demandé, l’air détachée : “Tiens au fait, c’est quoi qu’on écoute là ?” Réponse : “C’est une jeune Anglaise, sortie de nulle part et signée chez Domino ; l’album va sortir le mois prochain.” Double soulagement. 1) on ne pouvait pas me blâmer de ne pas connaître un album qui n’était pas encore sorti, et 2) en plus, excellente nouvelle, même en 2011 une maison de disques sortait un bon album. Comme quoi, un miracle pouvait encore se produire. Ca n’était plus arrivé depuis 2007 et le Back to Black de l’amie de la maison du vin, et depuis, j’attendais, j’attendais sans trop y croire, que sorte un vrai grand disque. Pas juste un truc vaguement pas mal, pas juste un truc sympathique. Non, un vrai disque, un futur classique, qu’on pourrait classer dans les 100 meilleurs albums de tous les temps, un disque qui pourrait se mesurer à des Pet Sounds, des Beggars Banquet ou des Hunky Dory. Un disque avec lequel on partage des moments privilégiés. Dans la ligne 13 par exemple.

Quelques semaines plus tard, la petite blonde à Telecaster était tout partout dans la presse. “Entre PJ Harvey et Jeff Buckley”, qu’ils disaient tous. Mouais… Faut aller le pêcher loin, le Jeff Buckley. Ou alors, un Jeff Buckley qui ne se chialerait pas dessus [autant dire un Sarkozy qui serait anticapitaliste]. Quant à être la nouvelle PJ Harvey… Oui, pourquoi pas, mais c’est surtout la production de Rob Ellis qui fait le trait d’union. D’accord, les deux femmes jouent de la guitare, chantent et sont anglaises. Ah, et puis elles parlent de sexe, et un peu du diable, Ok. Mais Anna susurre quand Polly crie, Anna est amoureuse quand Polly est narquoise. On imagine mal Anna dire « You leave me dry » à son amant, pas son genre. Mais que fait la Polly ? Poussant plus loin les investigations dedans les journaux, l’on se rend compte qu’Anna Calvi n’a pas d’âge : “une vingtaine d’années” selon certains, “elle refuse de dire son âge” selon d’autres, “elle a tout juste trente ans”, ou encore “28 ans”, c’est selon et c’est tant mieux : ça pique notre curiosité. Un vrai mystère plane sur cette dame, et c’est fait tout exprès, on appelle ça un plan marketing. Elle n’accorde que très rarement des interviews, dans lesquelles elle ne dit presque rien. On croit savoir qu’elle a été très malade pendant sa petite enfance, qu’elle était une gamine timide et sans amis. Et qu’elle s’est mise à jouer de la guitare, trouvant sans doute dans la musique un exutoire. Sans doute vraies, ces informations ne nous sont pas données au compte-gouttes par hasard. Le personnage de l’ex-enfant malheureuse qui, devenue adulte, révèle un talent incroyable et se retrouve adulée par les foules, fascine. Et comme on fait le silence sur tout le reste de la vie de la chanteuse, forcément, les gens veulent savoir. Ils veulent comprendre, ils veulent aller voir cette gamine virtuose et femme fatale de plus près. C’est ce que j’ai fait, preuve que le plan marketing fonctionne.

22 avril 2011, devant le Trianon, je me demande très sérieusement si je ne me suis pas trompée d’adresse. Tous ces gens devant la salle, qui ont des têtes à aller applaudir Patrick Fiori… Vous êtes sûrs qu’on va voir le même concert ?

D’un coup, je comprends mieux les réticences de certains vis-à-vis de la demoiselle Calvi. Apparemment, pour avoir le privilège d’assister au gig, il faut posséder un goitre, une paire de lunettes, une tête à n’avoir pas baisé depuis 2003 et une brioche du feu de Dieu, que même Pasquier il en fait pas des aussi généreuses. Anna Calvi, l’idole des gens chiants ?

Munie de mon pass photo, je tente de me frayer un chemin parmi les fans arrivés en avance qui campent devant la scène, me défendant l’accès aux premiers rangs. Je leur demande poliment de me laisser passer, peine perdue : ils ont payé leur place, bons citoyens sûrs de leur bon droit, je peux aller me mettre mon appareil photo là où je pense. La première partie, Milkymee, joue de sa guitare folk puis se casse ; longue attente, les gens ne daignent bouger, pas moyen d’aller au bar sous peine de perdre ma place au troisième rang. Un petit rigolo tente de se rapprocher de la scène, le type derrière moi l’en empêche, choqué comme si l’autre essayait de resquiller à la caisse du Monop’. Conclusion du petit mec : « Eh bé, tu rigoles pas trop toi ! Bah, tu me diras, y a pire que toi… Y a plus con. Mais quand même, t’es dans la tendance. C’est bien mec, ne change rien. » J’applaudis intérieurement.

Ballet des roadies, interminable. En plus d’être une dame mystérieuse et toute en paradoxes, Anna Calvi sait que se faire attendre, c’est se faire désirer.

Et enfin, alors que je suis au paroxysme du désir de bière fraîche, elle monte sur scène, précédée du batteur Daniel Maiden-Wood et de la multi-instrumentiste Mally Harpaz, ses deux fidèles accompagnateurs. Pas de section de cordes ni de choristes, la diva chantera elle-même les parties de cordes, humblement. Elle empoigne sa Telecaster plus grosse qu’elle et commence à jouer l’album. Oui, jouer l’album, car elle en jouera tous les titres, quasiment à la note près, réussissant sur scène à reproduire le son du disque. Elle agrémentera le set de quelques reprises, le fameux Jezebel joué en rappel après The Devil (nous nommerons donc ce premier rappel le « rappel du Diable »), un Joan of Arc virtuose emprunté à Leonard Cohen, et le Surrender du King. Mais j’anticipe. La Calvi décoche donc les premières notes de Rider to the Sea, et on est frappé par sa fragilité : elle est toute petite (d’où les talons hauts), a une mignonne frimousse de toute jeune fille, l’air timide. Elle peut bien tenter de compenser cela avec son chignon, sa combinaison noire mal coupée de bonne femme et son gros collier en or genre bijou de la grand-mère, ça ne prend pas. Elle ressemble à une fille de 16 ans qui aurait piqué les fringues de sa mère. Le look le moins rock’n’roll du monde. Ajoutez à cela qu’elle met des bouchons dans ses oreilles et qu’elle boit de l’eau sur scène… Vous l’aurez compris, on est assez loin de l’univers de Motörhead.

Et pourtant, Anna Calvi est rock. Bien plus rock que n’importe quel jeune couillon du XVIème fringué chez les Kooples. Plus rock que tous les projets parallèles de Jack White réunis. Plus rock que l’autre tâcheronne qui s’autoproclame l’Iggy Pop femelle sous prétexte qu’elle chante torse nu et a le même tour de poitrine que l’Iguane. Ecoutez le solo de guitare sur Love won’t be leaving, le son dément que crache l’ampli Vox… Du rock agressif, puissant, hargneux. Et beau. De la musique qui vous transporte ailleurs, pas juste trois pauvres accords garage pour faire danser les filles. C’est peut-être précisément pour cela que sa musique déplaît tellement aux shoegazers, aux krautrockeux et autres indie-popeux : c’est une musique complexe, toute en contrastes, toujours sur le fil tendu entre le sublime et le ridicule, sans jamais basculer du mauvais côté. Une musique qui ne rentre dans aucune case. Cette originalité vient sans doute de l’histoire personnelle d’Anna Calvi. L’adolescente introvertie et sans amis s’est construit une très riche culture musicale toute seule, c’est à dire sans se soucier des modes, ou de l’opinion de sa bande de potes (vu qu’elle n’avait pas de bande de potes). Quand on traîne dans un « milieu », quel qu’il soit, il y a des codes à respecter, des groupes à ne surtout pas écouter sous peine de passer pour un blaireau. La jeune Anna s’est nourrie de tous les disques qui lui parlaient, classique, jazz, Elvis, Bowie… sans se mettre d’œillères. Elle a digéré toutes ces influences, et s’est mise à composer seule et pour elle-même, sans craindre la faute de goût. Quand on compose pour un groupe, on est très vite limité (par l’opinion des autres membres du groupe, par celle du public ou par la stratégie qu’on a choisi d’adopter – par exemple : pas de solos de guitare, ou bien pas de ballades, ou pas d’accords barrés, ou pas de paroles en anglais…) Lorsqu’on compose seul, on n’a aucune limite. C’est ce qui fait sa richesse, et c’est ce qui fait que peu de jeunes écouteurs de rock l’apprécient : elle n’appartient à aucune mode, à aucun mouvement, elle ne fédère pas. A l’heure où les gens aspirent à une « scène », à ce qu’il « se passe quelque chose », à ce que « ça bouge », elle propose une musique qui n’est pas dansante, et ne peut servir de bande-son aux soirées hype. Les chansons d’Anna Calvi ne sont pas du « son », ce sont des compositions. Qu’il faut écouter seul et avec attention, pour en saisir les nuances et en ressentir la beauté.

Bonne nouvelle, entre deux morceaux elle nous a dit être en train de travailler sur son deuxième album. On l’attend avec impatience, et on l’espère grand.

Photos : Sylvia Hanschneckenbühl http://hanschneckenbuhl.photos.20six.fr/

http://www.myspace.com/annacalvi

14 commentaires

  1. Si la musique d’anna calvi ne plaît pas aux indie-popeux et autres shoegazers justement par ce qu’elle ne fait partie d’aucun mouvement musical, alors je ne vois pas ce que tu as à leur reprocher… Ils aiment leur musique, n’en demande pas plus.
    Enfin quand même, c’est vachement mélo voir trop grandiose à mon goût, mais par moment j’avoue que j’aime bien.
    Merci pour ton article.

  2. Très bonne prédication, on voit qu’il ne s’agit de parler aux convertis. L’affaire est attaquée du bon côté.
    « De la musique qui vous transporte ailleurs, pas juste trois pauvres accords garage pour faire danser les filles »
    Ah bon, c’est pas ça que c’est le mieux ? Zut. Allez je télécharge l’album, on verra bien si ça me plait, j’espère que c’est pas trop compliqué quand même hein !

  3. Décidément, j’adore les articles de Sylvia. Toujours plein d’humour et super bien écrit. Bref, je ne connais cette Anna Calvi que de nom , j’ai bien envie d’aller écouter sa musique. Avec un peu de réticence tout de même, car j’ai beaucoup de mal à accrocher aux voix féminines (je sais, c’est pas bien….). Thanks.

  4. Bon, le titre n’est pas forcément le mieux venu au moment de la mort du vieux Calvin, le perdant magnifique, le blues des crotales.
    Bref, l’auteuse serait-elle de celles qui vendraient leur mère pour un jeu de mots?

  5. Cette musique ne plairait pas aux shoegazers, aux krautrockeux et autres indie-popeux sous prétexte qu’elle est sur le fil et tout en contraste? Ben tu vois j’aime pas Anna Calvi, je fais partie de ceux que tu nommes dans ta phrase et cela ne m’empêche pas d’être d’accord avec toi car j’écoute aussi des trucs comme ça : http://www.youtube.com/watch?v=Mq0j2Ot1NHo.

  6. Marrant moi j’aimais pas Anna Calvi il y a trois mois; et en ré-écoutant, je trouve que ce seul single ‘Blackout’ a un souffle épique et une énergie fabuleuse. Comme quoi, however many takes it takes pour aimer un artiste.

  7. Mais c’est vrai qu’elle changeait jamais de chemise au début, c’est important l’hygiène!
    Elle aurait vraiment 28 ans mais ce qui me semble le plus intéressant, c’est le contraste entre la petite fille timide et la bête de scène. Elle dit que ça vient de l’hypnose, que ses parents sont hypno-thérapeutes et ont fait d’elle leur cobaille depuis toute petite. C’est une habituée des états seconds, de la transe, et quand tu dis que c’est une musique “qui transporte ailleurs”, ce n’est sans doute pas par hasard.

  8. Il n’y a rien de plus conformiste que l’originalité quand elle prend ces atours.
    Je note encore l’illusion biographique toujours, tant pour la journaliste que l’artiste.
    (rires)

  9. ondirAit patricia cornwell tu as parfois de bonnes idées gâchée s par du préconçu à deux balles juger les gens sur les apparences. Juger les gens. Juger. Tes qui toi?

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