Depuis quelques années, Romance travaille son jeu de séduction dans le circuit parisien. Le groupe a finalement mis au point sa technique de drague et il la tente sur son premier album : Promis Ce Soir. La promesse ? Renouer avec une tradition musicale élégante, de la chanson sur du rock garage, pour que les Téléphone et autre BB Brunes cessent d’être présentés comme l’étalon d’Achille du rock francophone.
« Je ne comprends pas pourquoi les groupes de rock ne chantent pas en français », ironise Charles, chanteur de Romance, perché dans les coulisses du Point Éphémère après leur concert. C’est vrai qu’il n’a pas tellement tort. Ça fait déjà un moment que Johnny, Indochine, Téléphone ou les BB Brunes sont constamment invoqués comme références pour les Kevin de la musique ou pour railler l’inégal rock français qui confine au mieux à l’embarras, si ce n’est au ringard. Au pays des chansons à texte, un certain malaise hante l’écriture dans ce genre musical. Chanter en français reste un pas parfois difficile à franchir chez les jeunes formations qui souvent préfèrent se cacher derrière un anglais indigent que de passer pour trop niais ou sensibles. À moins de s’appeler Marlon Magnée, qui semble chercher à s’assurer que le ridicule ne tue pas depuis le divorce de La Femme.

Pourtant, « c’est très simple de chanter en français, ça parle à tout le monde, et puis, j’aime bien ce côté clivant : t’aimes ou t’aimes pas », assure Charles qui, de surcroît, reconnaît ses lacunes dans la maîtrise de sa langue natale. « De base, je n’étais pas très rock français », lâche la bassiste et seconde voix Emma, enfant de la génération Z qui a rejoint Romance après l’enregistrement de l’album. « Je trouve qu’aujourd’hui les artistes français sont trop lisses. C’est un énorme cliché mais, pour moi, ceux qui accèdent à la célébrité sortaient de la Star Ac ou sont contactés par TF1, etc. J’étais un peu réticente au début parce que le rock français n’a pas une super bonne image de nos jours. Mais, quand j’ai écouté les maquettes de Romance et que j’ai rencontré le groupe, j’ai trouvé que c’était assez différent et que ça pouvait apporter quelque chose de nouveau dans ce milieu-là. »
Cintrer l’approche
Plutôt que sur les icônes médiatiques doucereuses, le chanteur s’appuie davantage sur Strychnine, Starshooter, Taxi Girl, Marie et les Garçons, Didier Wampas, Juliette Gréco, Jean-Louis Murat ou Hubert-Félix Thiéfaine. Le saxophoniste, Massi, associe quant à lui leur démarche à Marquis de Sade (malgré les titres anglophones), Elli et Jacno, Dominique A ou Alain Kan. En somme, Romance chercherait à réhabiliter une approche rock tombée en désuétude, si ce n’est totalement inconnue des nouvelles générations.
Maxime, leur batteur, revendique cependant que la singularité de leur son résiderait avant tout dans les divergences en termes d’affinités musicales. « Ce qui est beau, c’est qu’on déteste ce que les autres membres du groupe aiment et je pense que, dans un album, c’est important d’avoir autant de variété dans les influences. Si tout le monde aime la même chose, on finit par concevoir une pâle copie consensuelle, ça n’a aucun intérêt. On se retrouve à se faire garder par des grands pontes qui, d’une certaine manière, font l’album pour nous, ce qui est le cas de plein de petits groupes de rock parisiens. »
La musique de Romance se résume globalement à des instrumentations garage rock, voire punk, mêlées à des atours années 80, et des ballades plus sentimentales comme Arkansas. Contrairement à la tendance minimaliste actuelle qui encourage à réduire une formation à son strict minimum et à user de loops, boîtes à rythmes et pistes préenregistrées, le groupe assume ses cinq membres sur scène. C’est notamment l’une des raisons de l’enregistrement live de l’album, qui vise à s’assurer que l’énergie transpire à l’écoute.
Sans que Promis Ce Soir ne soit pensé comme un album concept, il raconte des histoires, souvent d’une incroyable banalité idéalisée ou anecdotique, qui reflètent les frustrations du passage à l’âge adulte. En témoignent des chansons comme Le Net dans laquelle la pornographie en ligne est malicieusement abordée ou Cigarettes et verveine d’une candeur juvénile et quelque peu surannée avec « sa bande de beaux garçons / blousons de cuir et cheveux longs ».
« C’est un pont entre les histoires rennaises et parisiennes en tant que groupe franco-breton », explique le chanteur. Avouons qu’une certaine poésie émerge de la recherche lexicale. Mais pour décrire platement Promis Ce Soir, le chanteur ironise en termes footballistiques : « Cet album, structurellement, c’est comme un 4-4-2 à plat et, les paroles, c’est comme des chants de supporters. » C’est, selon lui, « l’album parfait pour faire un trajet de vélib à 4h du matin ».
Le jour et la nuit
Quoi qu’on en pense à l’écoute, notamment de péché de mièvrerie, Romance se découvre autrement en concert. Avant de trouver les pas et gestes de son appétence performative, Charles raconte avoir observé comment enflammer une salle. « À Rennes, il y avait le Mondo Bizarro, où j’ai toujours vu jouer des groupes un peu punk légende, oi !, ça m’impressionnait ce délire UK, plus rentre-dedans. Avant, je jouais de la guitare pendant que je chantais mais, lorsque j’ai lâché la gratte pour me concentrer sur le micro, j’ai ressenti une forme de liberté totale qui désinhibait toute limite. »
C’est complètement assumé de vouloir viser un public beaucoup plus large sur l’album, du style RTL2 ou NRJ.
Sur scène, le blondinet, sous sa dégaine BCBG de gendre idéal, finit vite en nage lors de performances habitées qui oscillent entre valse burlesque et gesticulations séquencées comme un Ian Curtis pour terminer sa chanson perché sur les amplis de retour avec le jack du micro autour du cou. Emma ne campe pas non plus l’ingénue de la voix féminine des chansons – notamment avec ses t-shirts à slogan. Le guitariste Pierrick, assez humble au demeurant, n’hésite pas à jouer du guitar hero sur le devant de la scène lors de ses solos.
Mais le batteur Maxime résume avec sagesse cette dissemblance entre la performance et l’écoute de l’album : « C’est complètement assumé de vouloir viser un public beaucoup plus large sur l’album, du style RTL2 ou NRJ. Ce serait malhonnête de dire qu’on ne le vise pas, parce qu’on a envie que les gens nous écoutent, parce qu’on est fiers de ce qu’on a fait. On a beaucoup travaillé pour que ce soit bien orchestré, bien écrit, bien joué. Les gens qui viennent nous voir en concert, ça nous fait plaisir qu’ils nous disent que ce n’est pas comme l’album, puisque je pense que si on devait jouer l’album proprement sur scène ça n’aurait pas grand intérêt. »
Deux salles, deux ambiances, chacun s’en fera son avis et la comparaison reste certainement indispensable pour cerner le groupe. Il y avait un passage que j’avais du mal à comprendre dans leur chanson D’la faute à moi. Disait-il : « si je saute dans la Seine » ou « si je saute de la scène » ? Charles résume, semble-t-il, finalement la promesse de l’album par sa réponse : « Si je saute de la “scène”, c’est en guise de réussite, et si je saute dans la “Seine”, c’est en guise d’échec. C’est le succès ou le suicide » – commercialement parlant, on l’espère.
Romance // Promis ce soir // La Meute / ZRP