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VINCENT TAVIER EST FORCÉMENT DÉJÀ ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS

Si ‘C’est arrivé près de chez vous’, ‘Steak’ ou encore ‘Aaltra’ font partie de vos films de chevet, sa tête ne vous est évidemment pas inconnue. Tour à tout producteur, scénariste et acteur (parfois les trois) de ces longs-métrages aux trajectoires courbes, Vincent Tavier incarne à 54 ans ce grain de folie qui peut faire péter une caméra. Rembobinage de cette filmographie plus belge la vie avec le principal intéressé.

Peut-être est-ce parce qu’il « fait du cinéma comme il aurait fait un groupe de rock », mais Vincent Tavier, originaire de Namur, n’a pas vraiment le même cursus que Thomas Langmann. Fils de personne, look de monsieur tout le monde façon Pierre Richard, on le croise d’ailleurs plus couramment avachi sur les fautueuils des salles de concerts de Bruxelles que dans les salles obscures.

Obscures, d’ailleurs, sa filmo l’est (du moins si vous avez été voir Indépendance Day 2). Un rapide coup d’œil à Google Image permet en outre de vérifier que si le cordonnier est souvent le plus mal chaussé, alors Vincent Tavier, devenu professionnel malgré lui d’un cinéma amateur, a du mal à se faire voir. C’est bien dommage. Car ceux qui l’ont découvert face caméra dans le rôle du Docteur Brown dans Steak (le psychiatre psychopathe tentant de ramener Ramzy à la vie normale) ou dans celui du chef Brody dans Atomik Circus (où il incarne le propriétaire d’un chien estropié jusqu’à la moelle) savent à quel point une seule de ses répliques vaut mille apparitions de Gad Elmaleh. Rayon comique toujours, on lui doit les mythiques Carnets de monsieur Manatane (qu’il a produits) et évidemment C’est arrivé près de chez vous, « erreur » de jeunesse à l’origine de la carrière tordue dont il est ici question, où il se retrouvera propulsé co-scénariste et co-producteur d’un film-blague qui finira primé à Cannes avant de s’ancrer fermement dans l’inconscient populaire (lire à ce titre notre longue enquête sur l’histoire du film, parue dans le Gonzaï n°17)

Belge jusqu’au bout des ongles, de par sa désinvolture et une certaine bonhommie, Tavier incarne peut-être mieux que quiconque (en tout cas mieux que Luc Besson) l’esprit du cinéma indépendant fait avec trois solides bouts de ficelle. Après s’être rapidement frotté à sa passion de jeunesse (le rock) en réalisant les clips de Dionysos ou Louise Attaque (personne n’est parfait), Tavier montera finalement Panique Production où il cultive depuis une certaine expertise en bordélisme indépendant. Quand on aura rajouté qu’il est un ami de longue date des fouteurs de merde les plus cinglés de son pays (Benoit Poelvoorde, le cinéaste terroriste Jean-Jacques Rousseau et l’entarteur Noel Godin), vous devriez logiquement avoir envie d’en savoir un peu plus sur ce producteur à l’ancienne qui aime mettre les mains dans le script, jusqu’à faire de la marge son terrain de jeu préféré. Allez, moteur.

C’est arrivé près de chez vous (1992, co-scenariste, co-producteur et rôle du preneur de son)

« À la base de C’est arrivé près de chez vous, il y a avant toute chose l’énorme influence de Striptease, une émission belge qui nous a tous profondément marqués. Le Belge devant une caméra, c’est un peu comme l’Italien, il n’a peur de rien, il s’en fout. En tout cas, le ridicule ne le tue pas. Cette émission nous fascinait, ce fut gros choc au niveau culturel en Belgique. Mais il n’y avait pas que Striptease. À l’époque, Benoit, Rémi et moi on était fan de BD, notamment de Torpedo par Bernet et Abuli. Du coup, l’élégance, l’humour glacé et les costumes pied de poule, ça lui vient pas mal de là à Benoit. On peut aussi citer Métal Hurlant et les premiers Scorsese. Au début, ça devait être un pastiche de Striptease, parce que C’est arrivé était conçu comme un film de fin d’étude. On s’était demandé ce que Striptease ne pourrait pas filmer et la réponse était : suivre un tueur dans ses œuvres. L’autre chose, c’est que Remi, en troisième année d’étude, avait approché les gens de Striptease car tout le monde pouvait leur proposer des sujets. Remi avait proposé un sujet sur un astrologue qui était ouvrier communal à Charleroi et il l’avait filmé. Le mec était dingue, sa fille « chantait » un peu comme Mylène Farmer et lui arrivait à prédire grâce à ses conjonctions astrales qu’elle allait exploser. Je me souviens qu’après un concert atroce il avait fini par lui dire, dépité : « Désolé ma fille, tu n’as pas explosé. » Remi a monté ce sujet, mais c’était tellement surréel que ça en devenait pas réaliste. Quand il a montré ça à son école, tout le monde lui est tombé dessus, il avait monté ça comme si c’était une fiction, il s’en sortait pas. On s’est donc dit : « Tiens, si on se mettait de l’autre côté de la barrière ? Et si on faisait ce qu’on veut ? » Et c’est ce qu’on a fait. »

Monsieur Manatane (1997, production)

« Après C’est arrivé près de chez vous, l’équipe du tournage a explosé ; chacun est parti vivre sa vie de son côté, on a commencé à moins se voir. Benoit et moi, c’était pas pareil, on se connaît depuis l’âge de six ans. On s’est donc retrouvé après C’est arrivé sur Monsieur Manatane pour Canal +. C’était délirant de boulot, on faisait tout en Belgique à huit, Canal nous foutait une paix royale (ils n’ont jamais vu un script, on avait carte blanche) et Benoit découvrait les scénarios le matin même ; on avait simplement tenté de refaire pareil que sur C’est arrivé. Tous les seconds rôles étaient des potes, des comédiens de cinquième zone, on s’en foutait, c’est ça qui donnait la patte du programme. On a fait 36 émissions au total. Et de tout ce que Benoit a fait, c’est certainement ce qui continue à me faire le plus rire. Tout était tourné en 16mn, c’était soigné. C’est peut-être ce qui fait que Manatane, contrairement à pas mal d’autres programmes, peut encore se regarder vingt ans après. C’était presque du stand-up face caméra… Après toutes ces années, Benoit et moi on est toujours restés en contact, mais le jour où j’ai cru comprendre qu’il hésitait à me rejoindre sur un projet parce qu’il croyait que je voulais l’utiliser pour sa notoriété, je lui ai répondu que je ne viendrai plus le chercher que le jour où je serai aussi connu que lui. Lui ne voulait pas qu’il y ait d’argent entre nous, il avait peur que ça bousille une histoire d’amitié très ancienne. Ça a aplani les relations et depuis, il est venu jouer gratos dans Kill me please (2010; ça faisait longtemps que je ne l’avais plus vu [jouer] comme ça. Idem dans Le grand soir : quand j’ai appris que Kervern et Delepine l’avait pris pour jouer le rôle d’un punk à chien, j’ai cru qu’ils avaient pété un plomb tellement Ben est aux antipodes du punk [dans la vraie vie, NDLR]. Sauf qu’il est bluffant dans le film. Comme quoi il est encore capable de grandes choses lorsqu’il travaille avec des gens dont il se sent proche. Kervern, Delépine & co, c’est vraiment sa famille intime. »

Aaltra (2003, production et second rôle)

« Avec Benoit [Delépine], on s’est tourné autour pendant pas mal de temps, ça a duré cinq ans. À chaque fois il me disait : « Je suis grillé dans le cinéma. » Tu m’étonnes, je l’avais rencontré juste après qu’il a fait Michael Kael contre la world company (un énorme four commercial, NDLR), mais à chaque fois il rajoutait : « Si je refais un film, ce sera avec toi, au moins personne viendra me faire chier. » Bref, pendant cinq ans il m’a raconté des scenarios tous les quinze jours. Jusqu’au moment où il s’est pointé avec cette idée imbécile de Aaltra, deux mecs qui se battent et qui finissent par partir en Finlande en chaises roulantes pour demander des comptes au fabricant. Le script faisait quinze pages, ça me semblait infinançable mais au moins, ça me plaisait. Du coup j’ai même pas été voir les commissions de financement, c’était même pas la peine.
Mon avocat m’avait parlé d’un notaire-mécène potentiellement intéressé pour mettre 200.000 € sur la table – ça ou une troisième maison à Bruxelles pour le mec c’était un peu du pareil au même. La vie étant bien faite, à la même époque je me suis retrouvé dans un diner à Cannes assis à coté de Didier Lupfer, directeur adjoint de l’antenne de CANAL+ en charge du cinéma. À la fin du repas, complètement bourrés, lui me dit : « Appelle-moi si tu as besoin de quoique ce soit. » Six mois plus tard, histoire de voir si la promesse était solide, je l’appelle pour mon film avec Delépine et lui dit que j’ai besoin d’une lettre d’engagement de la chaine pour convaincre mon notaire de mettre l’argent. Ce qu’il a fait dans l’instant, en précisant que Canal achèterait le film si le film leur plaisait. Ça ne voulait évidemment rien dire, mais y’avait du joli papier officiel avec un bel en-tête et bingo, le notaire met l’argent. Donc on fait le film. Pardon pour la digression mais moi ce que j’ai appris dans ce métier, c’est qu’il faut toujours faire des deals honnêtes à la base, sans quoi on confirme la rumeur selon laquelle les producteurs sont tous des enculés. Mon contrat avec le notaire stipulait donc que 80% des recettes remboursaient le film et 20% nous revenaient. Une fois le film remboursé, c’était 50/50 entre le notaire et nous jusqu’à ce qu’il se rembourse une deuxième fois. Moralité, le notaire a dû trouver que le cinéma c’était l’Eldorado : en un an il s’est pris 400.000 € le mec ! Ça n’empêche qu’Aaltra, c’est un budget ridicule face à d’autres productions. Personne ne s’est payé. Si on avait dû rémunérer tout le monde, même minablement, on serait monté à 800.000, 900.000 € ! Un Alleluia, où personne n’ose dire que c’est un échec parce qu’on n’a pas perdu d’argent, c’est 1.700.000 € ! »

Atomik Circus (2004, rôle du chef Brody)

« Après avoir fait Monsieur Manatane, Nicolas Leclercq [producteur d’Atomik Circus, Les portes de la gloire, Brainstorm, etc] me payait une semaine par mois pour venir à Paris et picoler, et accessoirement l’aider à gérer sa boite. Faut dire que c’était assez royal, il m’arrivait de me retrouver sur des grosses pubs à Vancouver où je n’avais strictement rien à foutre, mais j’étais défrayé intégralement pour être juste là ; ça devait les rassurer, comme un doudou ! Les frères Poiraud, je les avais rencontrés à Bruxelles, où ils venaient à l’époque faire leurs films de pub parce que ça coutait beaucoup moins cher, c’était du simple au double comparé à Paris. Bref, Atomik Circus c’est probablement le plus beau tournage de ma vie. La première partie était réalisée au Portugal dans une réserve naturelle au sud de Lisbonne, avec toute une architecture des années 1970 pas vraiment finie ; on se serait cru dans le village du Prisonnier mais version Club Med cheap. Et puis y’avait Vanessa Paradis, adorable, que tout le monde disait chieuse alors qu’en fait pas du tout ; Johnny Depp qui n’avait rien à foutre mais qui était là pour glander ; et puis je suis le dernier acteur à avoir tourné avec Jean Yanne [décédé au début du tournage et remplacé au pied levé par son ami Jean-Pierre Marielle, NDLR]. C’était magnifique. C’était le même esprit de bande qu’avec C’est arrivé et je crois que cet esprit de bande transparait à l’écran. »

Steak (2006, rôle du Docteur Brown)

« Avant d’apparaître dans Steak, Quentin [Dupieux] m’avait déjà demandé de jouer dans NonFilm, sauf que toute la partie où j’intervenais a finalement été coupée au montage. Dans Steak, je jouais le rôle du médecin chargé de soigner Ramzy. J’ai tout de suite compris la démarche de Quentin [Dupieux]. Le matin il distribuait des bouts de scenario qu’il avait réécrit la veille ; il déstabilisait en permanence l’équipe pour créer une espèce de chaos, une arythmie, un peu à l’image de sa musique d’ailleurs. À l’époque on picolait comme des vaches… Lui peut-être un peu moins. Enfin, je crois. »

Alleluia (2014, scénariste et producteur)

« Là il s’agit d’un film de confection disons, plus classique. Même si, évidemment, on est persuadé à chaque fois qu’on ne fera pas dix entrées avec… SND, qui était le vendeur et le distributeur, nous avait d’ailleurs dit : « Écoutez les gars, on va être francs avec vous, on vous file un coup de main mais le film n’est ni à Cannes ni à Toronto, on le sort même pas en salles. » Avec Fabrice [Du Welz, réalisateur de Alleluia, NDLR] ça nous a paradoxalement décontractés d’entendre ça, perdu pour perdu on aurait au moins le « luxe » de faire ce qu’on voulait. Conséquence de quoi, Alleluia est sélectionné à Cannes et à Toronto ! Mais SND ne sait toujours pas plus comment le distribuer après, ahaha ! Mais même ça, ça n’a aucune espèce d’importance. On s’est simplement dit que le film était un peu comme de la haute couture ; ce sont des robes farfelues, immettables, ce sera porté par dix personnes, mais c’est pas grave. »

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