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TEACH KIDS MANNERS
La nuit des enfants rois

Les adultes pop ont beaucoup à apprendre des mioches : l'insouciance, l'éducation encore approximative, l'humour absurde sans le cynisme, l'hygiène douteuse ou le simple fait d'enquiquiner les voisins en tapant fort des poings contre le mur qui fait office de boîte à rythme. Enseignement, mauvaises manières et boîte rythme, c'est de ça dont il est question avec Teach Kids Manners, groupe de soul 2.0 trempée dans un bain d'anti-folk électronique jamais émollient (aha!) : Louise, Gauthier et Gillian répondent "présent" à l'appel en levant le doigt du synthé pour la beauté du geste et de l'harmonie.

10527467_662480300505893_8685571519742428456_nComme toujours, il y a des groupes comme ça qu’on croise presque par hasard, en partant du simple bouche-à-oreille pour arriver subrepticement, correction, de la voix-au-système auditif. Un soir, bloqué au premier rang d’une salle en sous-sol où l’ingénieur du son fait un peu n’importe quoi. De loin, au premier abord, TKM ressemble à une énième bande de folkeux chiante comme on en fait plus ou comme on en fait trop, inoffensive et bien élevée qui pousserait la chansonnette baba aux premières parties de The Do, avec la barbe à papa s’emberlificotant dans les cordes et les chœurs angéliques qui renverraient à un éden englouti depuis la maternelle. En deux mots : un trio régressif. Ou, pour aller plus loin, un parfait placebo contre la déprime des jours de printemps où, au lieu de se faire dorer la pilule et la jeunesse, on reste cloîtré dans un open space blindé de cinglés bipolaires, les yeux noircis par les écrans de la veille. Erreur du système. Au premier rang, TKM n’a rien à voir avec toutes ces symboliques anxiogènes, complètement à contre-courant aussi d’une espèce de pseudo-revival psyché kraut ou quoi que ce soit d’ampoulé qui fait briller en société mais qu’on se doit d’écouter avec un casque de moto vissé sur les tympans pour éviter l’auto-crucifixion. Ne pas se fier aux apparences…

Mainstream artisanal

Non, vraiment, Teach Kids Manners, n’hume pas trop l’air du temps, ne fouille pas dans les poubelles vintage et ne cherche pas la connexion avec certaines cliques ou un courant électrique périssable au bout de quelques clics. S’il faut chercher des accointances soniques, c’est plutôt du côté du mainstream pointu. Il ne s’agit pas là de faire s’accoupler deux aimants retournés qui se rejettent, deux concepts inconciliables, non, il s’agit plutôt d’avancer l’idée selon laquelle tous les groupes DIY qui lorgnent du côté de ceux qui font de la dînette à l’aide de quelques « bouts de ficelles » manquent quand même d’ambition – cela dit sans mépris, j’adore ces groupes auxquels je pense là et avant de m’endormir aussi parfois. C’est cool de se trouver des parents adoptifs à l’image de ses propres moyens réduits mais bon, au bout d’un moment, il faut arrêter de bricoler dans la cave faite pour picoler, déjà, il faut… grimper d’un étage ou deux, grandir, non ? Offrir de l’épique, du sophistiqué : charger la mule sans chercher à tout prix à ce que le stade soit bourré. Ne pas voir par le petit bout de sa lorgnette : plutôt que de s’adresser à deux chauves et trois barbus, viser haut en ayant pas peur de dire « quand je serai grand », s’y voir déjà.

Et c’est ça qui est bien : à l’instar d’un freak potentiellement bankable (sic) comme CEO, des groupes comme TKM qui plébiscitent les charts de qualité ont beau lorgner vers ce qui s’apparente à de la pop populaire, tant qu’ils n’ont pas trop les poches qui enflent jusqu’aux chevilles, ils resteront raffinés, continueront d’inventer une espèce de mainstream de poche, du populaire artisanal ; à la recherche d’une efficacité (mélodies, arrangements) jamais salopée par une production atroce à destination de masses vulgaires qui en fait n’existent que dans l’imaginaire étriqué des gardiens du marketing. Bref, vous en connaissez beaucoup, des groupes parisiens crédibles qui préfèrent citer ouvertement Childish Gambino ou Kendrick Lamar (et qui reprennent Stay de Rihanna) plutôt qu’une poignée de machins confidentiels de petits malins ? Bien sûr que oui, ceux-là même qui ricanent la bouche pleine d’ironie, évoquant la notion de « plaisir coupable ». Mais soyons sérieux cinq minutes. Depuis le début de l’année 2015, sauf vagues exceptions (Father John Misty, Blackmail, La Hell Gang, The Apartments, Madcaps, Travis Bretzer, Aline, Decemberists, Alice Lewis, Hugo Kepler, Royce Wood Junior – il y en a, ok…), « l’indierground » fournit 95 % d’ennui et les pitchforkeries se vautrent encore dans la boue – aucun rapport avec les festivals à suivre. Spoiler de quelques valeurs a priori « sûres ». Le prochain Best Coast ? Du lourd façon bulldozer, calibré pour les espaces à ciel ouvert ; au départ, de la pop estudiantine synchronisable avec une mièvrerie sundance, fragile, voire gracile mais chou, aujourd’hui hard fm qui fait éternuer, plus proche de Courtney Love que de Vivian Girls/Mazzy Star. Passion Pit ? Déjà, depuis les presque débuts, trop d’excès d’édulcorants et d’addictifs, mais là, c’est la cerise, ingurgiter un seul morceau revient à s’enfiler un gâteau entier, la crème de la crème Chantilly : son testostéroné + voix suraiguës = oreille en panique, en sanglots, ensanglantées. Jay-Jay Johannson ? Bof, musique d’ascenseur en panne pour les apôtres du bon goût, ça sent le renfermé, le livide, la défenestration avec un parachute doré – sa période disco-queer était autrement plus excitante (réécouter Rush). On s’arrête là ? Oui, revenons à nos Kids, vierges de toutes ces bêtises.

Des initiales et de l’hybride

Ce nom à rallonge déjà. Plutôt que d’avoir choisi de s’appeler Volage ou France (formations qui s’auto-crucifient elles aussi en ce qui concerne le référencement Google) ou encore Meuble (groupe suédois), Teach Kids Manners a choisi de se faire baptiser par des initiales, TKM, gravées dans le marbre du mur des concerts comme des gribouillages arty mais pas trop ; ça sent le feutre fin et l’aquarelle.
Rien à voir avec NKM en tout cas, il s’agit là plutôt d’un tag pertinent qui fait qu’on se l’approprie plus facilement, ce petit nom ; un sigle comme on en fait, par exemple, dans la tradition du rap en France, de TTC à ATK (qui, rappelons-le pour les non-amateurs de rap donc les amateurs, signifie « Avoue que Tu Kiffes ») en passant par NTM, évidemment. Gillian, le chanteur : « J’aime les titres qui ont un double sens : là, ça signifie enseigner les bonnes manières aux enfants ou enseigner des manières d’enfants. Les deux fonctionnent : soit être straight, soit enseigner des conneries. »

Gillian est un kid discipliné mais pas appliqué, lunaire, à l’accent anglais tonique, qui pratique le gospel depuis « les couches » – « hybride », pour parler de sa musique, sera le terme le plus employé. Une voix veloutée (oho), solaire (rayonnante, apaisée, rilax, etc) en parfait équilibre de résonance avec celle, nourrissone, de Louise (dessinatrice aussi des initiales, tâteuse de machines et performeuse à la scène), possède une frappe chirurgicale précise : poum tchack, élastique quand il la fait basculer live vers une cadence plus « rap » sans jamais tomber dans le piège de l’amateurisme du mec qui s’essaye au « hip hop » par goût de l’expérimentation exotique. Il y a, chez les trois camarades d’école, ce feeling urbain, pas du tout le fantasme de mixer dans la grande tambouille des ingrédients un peu bad mais très bourgeois, non, ça suinte le « vécu musical », de ceux qui ont grandi avec des walkmens qui diffusaient l’âge doré du rap d’ici et d’US ; les oreilles entre deux chaises musicales 90’s/2000’s entre deux initiales, CD et MP, la dernière génération, la nôtre, à écouter la musique en long en large et en entier. Nota Bene : une obsession étrange quoique démocratisée et non plus plaisir coupable, celle de la performance a cappella : les trois se sont eux-mêmes biberonnés assez logiquement à l’émission Sing-Off, un concept qui n’a pas trop cartonné dans notre contrée qui s’inscrit plus dans la tradition poétique du slam, où l’on accorde peut-être plus d’importance aux mots qu’à la « soul » qui les déclame.

La cité des enfants retrouvés

Rajoutons-en une couche sur l’enfance. On le sait trop, la pop est le dernier élixir non prouvé médicalement pour rester forever young, forever kid, surtout ; la seule période débraillée où No Future n’est pas qu’un joli sticker sur le mur doré que le futur lui-même contredira mais une ligne de conduite qui justifie l’âge de la déraison ; cette passerelle miraculeuse où il n’y a pas encore à choisir entre sexe, drogue & rock’n’roll et travail, famille, patrie. Tel un Benjamin Button pop, à quelques nuances de Dorian Gray, ce bon vieux Tellier qui, au fil du temps de sa discographie, prône la régression gâteuse, définissait les instruments de musique comme des « jouets pour adultes ». Le non moins barbu Gauthier (basse, guitare) approuve : « Oui, dans le mélange jeu et créativité mais aussi dans l’interaction : tester un nouveau son, jouer une note et voir les réactions, voir dans les yeux de l’autre qu’il est bluffé. Ça, oui, c’est un peu enfantin. ». Sinon, pour finir, c’est peut-être un détail pour vous mais les deux loustics, à la ville, bossent dans le milieu de l’horlogerie, ce qui fait un point commun avec Julien de Château Marmont – et surtout beaucoup avec l’idée du temps qui tourne, qui creuse les traits de l’innocence, que reste-t-il ? Que reste-t-il ? Des mauvaises manières, de la mauvaise foi et un bon groupe, à la marge de la marge même mais qui devrait rapidement sauter une classe. A noter qu’il y a 4 fois le mot « doré » dans cet article : glissé en mode subliminal parce qu’ils ont joué en première partie de l’autre, l’autre Julien. Oui… Ne pas se fier aux apparences.

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