Il est souvent de bon ton de se plaindre de Paris, une ville chiante dans laquelle on tournerait en rond pour toujours finir par croiser les mêmes pèlerins dans les mêmes rades. Comme pour se prouver qu’on est bien un vieux con avant l’âge? Trêve de misérabilisme bourgeois, un peu d’imagination et la volonté de bouger sa carcasse jusqu’au fin fond du XIVe arrondissement un dimanche soir peuvent bouleverser quelques certitudes mal à propos.

Comme toujours, l’histoire prend forme au cours d’une discussion désuète de fin de soirée. Un ami me souffle l’existence potentielle d’un dîner dominical organisé depuis des années par un vieil Américain exilé à Paris. Des gens du monde entier se retrouveraient là-bas pour discuter art, littérature et philosophie. On imagine déjà l’excès d’alcool et de nourriture exaltant les corps et les âmes de tendres Américaines disposées à se frotter et se laisser bercer au son du légendaire romantisme cynique savamment distillé par nous Français. Décision est prise, nous nous rendrons au prochain Sunday Dinner, si tant est que le concept existe encore.

Quelques jours, un mail et un coup de téléphone plus tard, processus obligatoire pour assister au Sunday Dinner, nous voici dans une allée adjacente à la rue de la Tombe Issoire, dans l’atelier de Jim Haynes, à quelques encablures à peine de la Villa Seurat, temple spirituel des Tropiques d’Henry Miller. Caché derrière sa moustache et son tablier de cuistot, Jim Haynes, 75 ans, hôte et organisateur des Sunday Dinner depuis une trentaine d’années est un personnage pour le moins atypique. Né en Louisiane, il passe son adolescence au Vénézuela avant de s’établir successivement à Edimbourg, Londres Amsterdam et Paris durant la double décennie 60-70. Il s’impose comme un activiste culturel et social de l’époque en contribuant à la création du journal alternatif International Times à Londres et en co-fondant SUCK-Magazine, célèbre canard sur la liberté sexuelle des sixties. A la même époque, il participe également au lancement de l’avant-gardiste UFO Club à Londres, salle qui se paye le luxe d’ouvrir sa première avec deux groupes encore relativement méconnus Pink Floyd et Soft Machine. Depuis les années 80, Jim Haynes oeuvre toutefois dans un autre registre, publie des guides touristiques axés non pas sur des lieux et des monuments mais des gens à rencontrer, et se voit régulièrement affublé du surnom de « Godfather of social networking », notamment en raison de l’institution dominicale qu’il a créée.

Le Sunday Dinner se déroule habituellement dans un salon qui fut jadis un atelier de sculpture et peut accueillir une cinquantaine de convives, et quasiment le double en été avec le petit patio qui jouxte la demeure. Ce qui tombe plutôt bien, dans la mesure où il fait une chaleur à tuer dix mille petits vieux à coups de déshydratation. Du point de vue pratique, les choses se déroulent de façon parfaitement informelle. Quelques canapés à l’intérieur, quelques chaises éparpillées à l’extérieur et surtout pas mal de monde debout, l’ambiance est calme et enjouée, des inconnus font connaissance et se montrent, évidemment, sous leur meilleur jour. Le sentiment rencontré le plus bizarre tient à cette façon naturelle qu’ont les anglo-saxons à lâcher des « hi » ou « hello » totalement spontanés, résidu d’éducation toujours parfaitement déroutante pour un Français habitué à jouer les têtes de cons hautaines en terrain inconnu. Avant toute tentative d’approche d’ordre physique, le bon sens veut qu’on se présente et salue Jim Haynes, qui selon l’intérêt que vous lui éveillerez sera plus ou moins loquace. Dans mon cas, on frôle le niveau 0.

Une fois le rituel de l’offrande au maître accomplie (une enveloppe contenant une « donation », vingt-cinq euros sont suggérés), le quidam peut alors se lâcher allègrement sur la bouffe et profiter d’un menu différent chaque semaine – on fait la queue comme à la cantine – et bien évidemment sur la picole. Kro en canettes d’un côté, cubi de vinasse de l’autre au fond du patio, la soirée sera rythmée au gré des allers-retours vers la fontaine de Merlot. L’audience est anglophile en grande majorité. On y croise des gens de tous les âges et toutes les origines, des chanteurs de variété, des marketeux, des critiques littéraires ou encore des petites étudiantes à la Sorbonne. Un Français à l’allure louche boit du vin, esseulé dans un coin. Un autre mec, Américain, la quarantaine, un peu bourré et lourdaud, revient régulièrement taxer des clopes aux deux petites étudiantes anglaises qui nous tiendront compagnie toute la soirée. Les discussions sont intéressantes mais finalement pas aussi exaltantes qu’espérées. J’apprends au détour d’une conversation que des couples vieux de plusieurs décennies se sont formés ici. Trois minuscules octogénaires Japonaises papotent dans le couloir adjacent aux chiottes. Je découvre sur une étagère qu’on peut associer les mots Sex, Death et Oysters pour former le titre d’un livre. Le Sunday Dinner termine étonnamment tôt à vingt-trois heures. Susan Wiss trône à poil sur les toits de Paris. Le Merlot a eu l’effet escompté. Les Américaines éprises de romantisme français n’auront pas été au rendez-vous. Qu’à cela ne tienne, nous repartons accompagnés des deux Anglaises écouter les Strokes et continuer notre entreprise d’auto-destruction quelques mètres plus loin.

Pour assister au Sunday Dinner: http://www.jim-haynes.com