« On en vient à soupçonner que ce qu’il y a d’actuel dans les musiques dites actuelles, c’est, avant tout, l’intérêt que leur portent et le ministère de la Culture et les collectivités territoriales : depuis une vingtaine d’années pour celui-là, et pour celles-ci depuis plus ou moins longtemps selon le genre de musique considéré. »[1]

Extérieur nuit. 20h. Quais de Seine. Quelque part en province.

« Salut beau brun, un concert de Django Django pour 9 euros à une heure de Paris ça te tente, chouchou ? » 3800 mètres carrés de décolleté vertigineux, hanches en métal d’origine capables de bouger à la cadence d’une centaine de concerts par an, positions modulables selon les goûts. Une grande salle plus souvent dédiée aux missionnaires du rock mainstream ; un club plus intimiste assez largement fréquenté par les adeptes de plaisirs plus indé(cents), le tout ayant pris corps dans un feu d’artifice orgastique en 2010, au terme d’un coït sans fin orchestré comme un gang-bang par les collectivités locales.

Bienvenue donc, dans une des 150 SMAC que compte le territoire français.

Mais clarifions tout de suite un point : le teasing de cette introduction n’a d’égal que la sexytude d’une nana qui tourne ses cheveux en mouillant ses lèvres et en fronçant son décolleté, renfermant la promesse d’une nuit de folie alors qu’elle finit par s’endormir comme une merde au bout de la première vodka-cranberry. Autrement dit, ce papier ne sera pas la énième diatribe anti-SMAC, anti-élus locaux, anti-barons régionaux, ni ne se perdra dans la nostalgie fatigante d’une époque ou l’esprit rock « voulait encore dire quelque chose ». Il s’agira plutôt ici de remettre le débat sur la scène, de rétablir la balance, de fixer la jauge.

La carte (culture) et le territoire

La culture en général, et la diffusion musicale en particulier, n’ont pas échappé aux multiples politiques de décentralisation qu’a connu le pays depuis 20 ans. Sans rentrer dans des considérations lénifiantes d’aménagement du territoire, c’est à partir de 1990 que le programme « cafés musiques » voit le jour, suivi du programme SMAC en 1996 ; programmes qui déterminent les orientations d’aide de l’État au fonctionnement des structures de musiques dites « amplifiées », en grande difficulté depuis la fin des années 80 et l’essoufflement du réseau des MJC.
Les SMAC, structures à l’acronyme barbare qui, de prime abord, évoque plus les premiers baisers au collège qu’une Scène de musiques actuelles – ou amplifiées – naissent donc vers la fin des années 90 d’une volonté de faire de la musique « actuelle » – c’est-à-dire ce qui n’est pas le jazz ni la musique classique – un loisir d’intérêt général en incluant dans ses missions, outre la diffusion de concerts, un accompagnement de la scène locale, une offre de studios de répétition, des ateliers pédagogiques, un lieu de création. C’est ainsi que l’on passe de la subversion du rock des caves humides à la subsidiarité : ces scènes, déjà existantes ou en construction, bénéficieront du soutien de la plus proche entité territoriale capable de les gérer. En l’occurrence, les collectivités locales qui, selon un rapport de la Fédurock[2] en 2000, finançaient à hauteur de 60 % le fonctionnement des SMAC.

Le rock dans tout son État

L’exception française, la culture subventionnée, ça n’a jamais posé problème. Les aides à la création audiovisuelle, le CNC et l’avance sur recettes, pas sûr que ça fasse autant débat, sauf peut-être pour Thomas Langmann. Alors il est où le problème, en fait ?

Extérieur jour. Quais de Seine. Quelque part dans un journal local de province.

« Ces nouvelles salles de musique participent d’un génocide culturel, elles pratiquent la surenchère sur les cachets d’artistes avec les deniers publics, c’est du rock subventionné, proprement intolérable ! » L’un des propos qui semblent se multiplier depuis un an en réaction à l’ouverture d’une salle – quasi providentielle – qui proposera enfin tout ce à quoi ce public, pourtant pas si éloigné de la capitale, ne pouvait pas prétendre à 42 euros l’aller-retour vers La Cigale. Emma Bovary n’aurait peut-être pas bouffé de l’arsenic si elle avait pu voir Patti Smith en bas de chez elle.

« Non parce que vous comprenez, quand on est un tourneur privé, on met vraiment ses couilles sur la table, on n’a pas le droit à l’erreur, on s’est fait tout seul et on bosse sans filet. Pas comme toutes ces fiottes en slim de la communauté d’agglo qui chient des billets par paquets de douze pour faire jouer ce connard en slim de Julien Doré. » Dans les yeux du producteur privé, la SMAC est une poule de luxe financée par le Roland Dumas local, pendant que lui se fait chier à racoler péniblement sur le (blues) trottoir.

À l’aube d’un nouveau mandat présidentiel, ce discours n’a-t-il pas quelques relents de l’apologie du self-made man qui chie sur ces fumistes de gauchos se complaisant dans l’assistanat ? Le vrai travail, la vraie musique, celle qui prend des risques ? Corollaire de cette antienne récente qui consiste à conchier les SMAC parce qu’elles serviraient des intérêts politiques plus que généraux et populaires, ces belles du seigneur (régional) sont aussi accusées de diluer l’esprit rock’n’roll dans un même océan, tantôt trop mainstream, tantôt trop hype, le tout arrosé à la sauce trentenaire CSP+. Mais bordel, elle est où la Jenlain ???

Music makes the bourgeoisie and the rebel come together ?

Sur la centaine de structures subventionnées aujourd’hui, toutes n’ont pas été construites telles quelles, et beaucoup de salles existantes ont simplement vu leur statut transformé lors du lancement du programme SMAC. Pour certaines de ces salles qui remplissaient déjà des missions d’accompagnement et d’action culturelle – comme le Cärgo à Caen, le Grand Mix de Tourcoing – le label SMAC officialise en quelque sorte un partenariat qui offrira la possibilité d’une plus grande marge de manœuvre dans les actions à mener. À l’inverse des nouvelles salles érigées ces deux dernières années, ces structures ayant déjà roulé leur bosse sur le pavé du rock semblent bénéficier d’une plus grande légitimité d’existence : palmarès d’artistes diffusés, graffitis dans les chiottes, trous de clopes de l’époque bénie d’avant la loi Évin, supplément d’âme.
Alors, évidemment, quand en 2010, une SMAC de deuxième génération – le 106 – flambant neuve ouvre ses portes à Rouen et que la bière est sans alcool, ça nous donne presque envie d’aller à la Miroiterie tous les week-ends pogotter avec les punks à chiens. Comme me dira un mec à Rock en Seine, à qui je demandais gentiment d’arrêter de gigoter comme un taré devant moi parce qu’il était trop grand et que je ne voyais rien, « on n’est pas à la Salle Pleyel« . Boire une Tourtel en écoutant les Nashville Pussy, on a fait plus rock’n’roll… Cet incident de début de parcours, heureusement résolu, aura pourtant réussi à raviver ce débat sur « ces salles aseptisées pour bobos blancs ». Les vindictes sont nombreuses : pas assez de rap (comme si on avait envie de voir ce gros nase de Booba se radiner), pas assez de reggae (pas moi qui leur jetterai la pierre, notez), un timing trop serré pour les sets, un public de white-trentenaires pas très funky qui baille à partir de 22h30 en pensant qu’il faut pas traîner pour libérer la baby-sitter, un public de white-trentenaires qui roule en Scénic avec siège enfant à l’arrière, qui fume des cigarettes électroniques, qui porte des t-shirts Helvetica (NDA : tu m’expliqueras ce que c’est, un jour, Bester?), qui habite en banlieue mais pas trop etc. Bref, trop de gens en lin (bio), pas assez de Jenlain. Ces échos sont d’autant plus troublants qu’il est relayé en 2006 dans le Rapport sur le soutien de l’État aux musiques dites actuelles rédigé par le ministère himself, que « le rocker est toujours le rebelle, encore plus dangereux aujourd’hui s’il est rappeur, le public est perçu comme celui des jeunes de banlieues et des cités, vite assimilés aux casseurs à une époque passée, aux incendiaires de voitures aujourd’hui.«  Ah bon.

Du point de vue du musicien local amateur, le manque de lieux intermédiaires dans certaines villes moyennes de province est dénoncé ; le côté procédurier inhérent aux régies des SMAC diminue un peu le charme et la spontanéité du set. La première partie c’est 20h01-20h31 sharp. Hé mais attendez, c’est pareil dans toutes les salles de concert, non ? Malheureusement, on ne peut pas tous faire Chryde (patron de la Blogothèque, NdlR) comme métier et prendre l’apéro avec The National en les écoutant jusqu’au bout de la nuit sur une terrasse provençale. Oui, parfois les lumières se rallument un peu trop tôt, oui, parfois on rigolerait plus si plus de gens gueulaient « à poil« . Mais de là à préférer jouer dans des caves moisies à l’acoustique aléatoirement pourrie et prendre le risque qu’à tout instant une nana déchirée se prenne les pieds dans les jacks, ça donne quand même l’impression d’être de sacrément mauvaise foi.

Vers une uniformisation des SMAC ?

Alors oui, c’est vrai, dans ces nouvelles SMAC de province, ça ne sent pas trop l’urine, il y a du savon dans les toilettes (quoique pas toujours hein), le bâtiment est design et souvent labellisé jeune agence d’archi en vogue, et personne ne vomit vraiment beaucoup. Mais quid de la programmation musicale ? Puisqu’au delà de la forme, c’est quand même le fond du problème. À une époque où les ventes de disques ne suffisent plus à nourrir l’Artiste – ce qui peut être difficile à croire quand on voit les deux immeubles d’AZ à côté du Luxembourg, petit quartier pas cher – la scène s’impose comme un moyen de palier ce manque à gagner : les artistes tournent beaucoup plus et enchaînent les dates, à raison parfois de quatre concerts la même année dans la même ville (Paris le plus souvent). Et cela fait 20 ans que la rumeur ne cesse de colporter que la programmation des SMAC est partout la même. Dans un mémoire de recherche intitulé L’uniformisation des scènes de musiques actuelles [3], un étudiant en maîtrise de communication et information s’est intéressé de comparer la programmation de trois SMAC : le Chabada à Angers, l’Olympic à Nantes et l’Antipode à Rennes, ces trois salles étant à peu près de capacité équivalente et couvrant une population plus ou moins similaire. On vous fait grâce des calculs savants de recoupement, bref il est apparu que 89 % des soirées proposées étaient différentes sur une saison dans ces trois salles. Difficile de parler d’uniformisation, qui plus est quand les 150 SMAC du pays ont des capacités aussi diverses, des moyens différents, des programmateurs distincts.

Car bien évidemment, même en musique on ne vit pas d’amour et de bière fraiche : pour faire tourner la maison, il faut des bonnes gagneuses : « Les programmateurs doivent rentabiliser certains concerts (en équilibrant avec ceux qui perdent logiquement de l’argent) pour pouvoir continuer à faire leur métier (découverte, diversité). Et les maisons de disques doivent gagner de l’argent autrement que par le disque, donc en proposant des artistes « remplisseurs de salles » (grâce à la communication gigantesque mise en œuvre). Le risque, c’est bien évidemment que les maisons de disques prennent le pouvoir des programmations, au détriment des programmateurs dont c’est le métier. » C’est donc ici qu’il n’est plus question d’argent mais bel et bien de talent, finalement comme dans toute chose. On a beau avoir tout le pognon de l’agglo pour proposer Doré ou Brigitte sur des soirées institutrices friendly, il faut aussi avoir le talent de savoir programmer Damien Jurado (50 personnes max dans la jauge qui en compte 300), de faire une résidence avec Jeffrey Lewis, ou de faire venir Woodjen Ships ou Get Well Soon. Si supporter cette petite star rémoise habillée en Castelbajac de Yuksek me permet de voir Other Lives en bas de chez moi sans devoir aller à Bruxelles, je n’ai rien à redire.

Si ces projets sont à mettre au crédit de tel ou tel politique qui en voit son aura décuplée ? je m’en balance comme de mon premier soundcheck. Si les élus y connaissaient quelque chose en musique, il y a longtemps qu’une loi anti-Zaz aurait été promulguée.
A l’instar d’une certaine idéologie fondée sur la solidarité, la mission des SMAC me semble fondée sur une certaine redistribution des richesses : tirer profit des salles combles pour encourager l’indépendance, profiter des grandes rivières pour alimenter les petits ruisseaux, nourrir les petits plants en devenir. La musique comme les yaourts, ça fait du bien à l’intérieur et parfois, sur un territoire, ça se voit à l’extérieur.

Alors la SMAC, putain de la République ou bonne fé(e) du rock ? Au bout de ces 13 000 signes arrosés de trois vodkas sans cranberry, je commence à voir double : j’ai envie de dire les deux. La SMAC, c’est finalement la maman et la putain. Un peu le rêve de tout homme…


[1] Rapport sur le soutien de l’État aux musiques dites actuelles – Michel Berthod, Anita Weber – Juin 2006.
[2] Fédération des salles et clubs rock chargée d’organiser et de structurer les scènes de musiques actuelles/amplifiées.
[3] L’uniformisation des scènes de musiques actuelles – Rémi Lemaître, septembre 2007.