A l'image des Écumeurs qu'il interviewe régulièrement sur le Tumblr du même nom, Philippe Dumez est, dans tous les sens du terme, un curieux personnage. Tour à tour écrivain, photographe, journaliste ou un peu tout ça à la fois, il contribue à travers ses multiples projets à retenir encore un peu de cette "écume dorée, tremblante et fragile de nos jours sensuels et menacés qui s'enfuient".

T’as vu ce soir il y a au moins 4 écumeurs dans la salle ?” Depuis qu’on avait découvert ce tumblr, avec ma moitié d’écumeur, on jouait souvent à les reconnaître dans les concerts. C’est comme ça que j’ai connu Philippe Dumez: en lisant ses interviews d’inconnus qui partagent leur passion de la musique, parfois compulsive, parfois flippante mais touchante, toujours. J’avais trouvé la démarche géniale: ne pas ouvrir un blog pour parler de soi mais pour parler des autres. Ca devenait rare. J’avais l’impression qu’il était un peu comme ça Philippe: qu’il parlait tout de même un peu de lui à travers ce qu’il faisait dire aux autres. Et même s’il emploie souvent le ‘Je’ dans son autre tumblr iloveyougeorgiahubley où il publie un billet quotidiennement, il y met toujours un filtre: le plus souvent c’est la musique. Dans son livre Reprises, c’est un filtre photo.

Dumez laisse filer le tout-venant pour retenir le précieux: incarné autant par un musicien dans le métro que par l’histoire de la musique en gifs animés. J’aimais ce mec qui réussissait l’exercice difficile de parler quotidiennement de lui avec une extrême pudeur. Et puis, il aimait Thorgal: j’aurais donc pu l’interviewer sur la base de cette seule et unique raison. On n’a pourtant pas parlé de Thorgal, mais de musique, de temps qui passe et d’écriture.

P4K Paris, Philippe Dumez

Tu es un acteur un peu mystérieux du cercle des ces gens qui écrivent sur la musique sans y avoir vraiment un rôle professionnel. C’est sans doute pour cela d’ailleurs, à l’image par exemple d’un Kill me Sarah, que tu es intéressant et particulier. En quelques mots, quel a été ton parcours jusqu’à ces 39 ans et demi [1] (aujourd’hui révolus)?

arton1003-30739Je ne cultive pas le mystère, par contre j’aime la discrétion. J’ai horreur des gens qui se servent de la musique comme d’un prétexte pour se mettre en avant. J’ai commencé à écrire sur la musique au milieu des années 90, inspiré par cette phrase de François Gorin : “on écrit sur le rock parce qu’il laisse assez de place à celui qui parle“. Il m’a fallu des années avant de m’émanciper du style qui a rendu célèbre Les Inrockuptibles, et que je reproduisais de manière inconsciente. En découvrant les fanzines, je me suis rendu compte qu’on pouvait aussi écrire sur le rock à la première personne et ça ne m’a plus jamais quitté. J’ai édité pendant dix ans un journal intime qui s’appelait Plus jamais malade en auto, distribué chez quelques disquaires. J’y ai publié des chroniques et des interviews et puis, petit à petit, j’y ai glissé des textes plus personnels. Au milieu des années 2000, je me suis senti un peu dépassé par le phénomène des blogs, alors j’ai tiré un trait sur le fanzinat. La Blogothèque est venue me chercher, j’y ai publié quelques articles, mais j’ai vite senti un besoin d’indépendance et j’ai fini par ouvrir I Wanna be your blog en mai 2007. J’ai pris plaisir à le tenir, mais mon écriture s’est sclérosée à un moment et j’ai préféré baisser le rideau. Séduit par le côté intuitif de Tumblr, j’ai commencé à poster sur I Love You, Georgia Hubley en janvier 2010, en privilégiant des formats beaucoup plus libres qu’avant.

Dans quasiment tous les projets que tu mènes ou a menés, la musique est le fil conducteur. Dans 39 ans et demi pour tous, presque chaque souvenir est lié à une chanson, un groupe ou un artiste. Pourquoi as-tu ressenti le besoin d’écrire, et particulièrement d’écrire sur la musique?

La musique a été le révélateur de mon envie d’écrire. J’ai confessé le rapport obsessionnel que je peux avoir avec elle dans 39 ans ½ pour tous, aussi pour pouvoir l’exorciser. Aujourd’hui, je n’ai plus forcément besoin du prétexte de la musique pour écrire. C’était une bonne thérapie.

C’est drôle que tu parles du besoin d’exorciser ton rapport obsessionnel à la musique dans ton livre. Pourquoi parles-tu d’exorcisme? Est ce que la musique devenait une entrave a ta vie?

J’ai rencontré la plupart de mes amis actuels grâce à la musique mais parfois j’ai l’impression de passer complètement à côté d’eux. Un ami m’a écrit récemment : “J’espère que tu sais qu’on peut aussi se voir, déjeuner ensemble et pas seulement parler de musique ou des derniers blogs qu’on a lus”. C’est peut-être l’ami qui m’a sauvé la vie. La musique a pris une telle place dans ma vie qu’elle m’a aussi distrait de l’essentiel.

Tu parlais plus haut de ton besoin rapide d’indépendance suite a ton expérience avec la Blogothèque. Tu ne voulais pas te sentir attaché a une ligne éditoriale? Fondu dans un moule

La Blogothèque m’a permis de rencontrer des passionnés qui sont par la suite devenus des amis. Elle m’a aussi obligé à vérifier mes sources, car il y a toujours quelqu’un à l’autre bout de l’internet qui connaît ce dont tu parles mieux que toi et qui ne manquera pas t’aligner dans les commentaires si tu fais un pas de côté. Mais depuis le fanzinat, j’avais pris l’habitude de travailler seul, sans comptes à rendre, et cette indépendance m’a manqué.

Dans ton Tumblr Les Écumeurs, tu réalises des portraits de personnes qui vont voir des concerts a raison de trois à sept fois par semaine (je pense a Gilles qui avoue voir plus de deux cents concerts en un an). Outre leur passion commune évidemment, vois-tu un profil particulier qui se dégage de ces ‘écumeurs’?

Quand j’ai commencé cette série, j’avais peur de me rapprocher du profil des collectionneurs : des gens solitaires qui se gardent bien de “partager” leurs plans avec les autres. J’ai été surpris, dès le début de la série, de constater que la plupart des écumeurs non seulement se connaissaient, mais aussi se parlaient, même s’ils ont des goûts différents. Ils partagent leurs souvenirs de concert sur les réseaux sociaux… Ils sont dans l’échange et la générosité. Ca m’a tout de suite séduit. Mais ma grande frustration reste de ne pas avoir réussi à faire le portrait d’une écumeuse.  J’en croise souvent, mais elles sont plus timides que les garçons.

C’est marrant que tu emploies le mot ‘collectionneur’. Est-ce qu’il n’y a pas cette dimension dans le fait d’aller a des concerts de manière compulsive? (Parfois trois le même soir)

Pour moi, les écumeurs sont différents des collectionneurs dans la mesure où ils sont à la recherche d’une émotion, d’un frisson, quelque chose qui est par essence éphémère et insaisissable alors que les collectionneurs ne sont satisfaits que par le biais d’un support. Il y a le même rapport à l’accumulation, mais pas la même sensibilité. Mon rapport au disque a complètement changé depuis l’apparition du streaming. L’accès à la musique s’est tellement banalisé qu’il ne produit plus d’effet d’excitation, même si j’éprouve toujours le plaisir de la découverte. Quand je vais assister à un concert, j’atteins un degré de concentration que j’ai complètement perdu lorsque j’écoute un disque. Et cette expérience reste encore aujourd’hui sans pareil.

“Ça faisait combien de temps ? Trois semaines peut-être. Autant dire une éternité. Je tournais comme un lion en cage. Quand soudain une occasion se présente. Peu importe si c’est samedi soir, si c’est au bout de la ligne 5 et qu’il faut marcher 10 minutes en sortant. Je sens l’excitation monter dès le milieu de l’après-midi. Au fur et à mesure que je remonte l’avenue Simon Bolivar, mon pas se fait plus léger. En pénétrant dans la salle, je retrouve tout, immédiatement: l’obscurité, la chaleur, l’anonymat et surtout une concentration dont je suis bien incapable au dehors. C’était mon premier concert de l’année. J’en aurais rugi de plaisir” (8 janvier 2012)

C’est intéressant que tu mentionnes ce phénomène du streaming. J’ai constaté en lisant tes billets sur iloveyougeorgiahubley que tu mentionnais souvent le mp3, l’Ipod et par extension toutes ces nouvelles technologies avec un air de ‘vieux con’ que je remarque souvent dans notre génération (plus souvent chez les quarantenaires mélomanes) Es-tu un de ces ‘regretteurs d’hier’ (qui pensent que tout c’qu’on gagne on l’perd) ?

Quand j’étais enfant, j’ai été très impressionné par ces films de science-fiction pessimistes de la fin des années 70 comme Mondwest, Soleil Vert ou Zardoz. Je pense que j’en ai hérité une méfiance de principe envers la technologie. Ensuite, je me garde d’être un luddite. Je n’ai jamais eu de baladeur numérique parce que j’écoute très rarement de la musique au casque et que je préfère lire dans les transports en commun. Je n’ai jamais été sur Myspace parce que j’étais sur Friendster et que je ne voyais pas la raison de multiplier les inscriptions sur les plateformes sociales pour être ami avec les mêmes gens à des endroits différents. Par contre, je suis abonné à Spotify depuis plus de deux ans et je serai prêt à payer un peu plus cher pour bénéficier de la même qualité de service. Avant de passer à Spotify, j’avais un compte sur eMusic, où je téléchargeais des albums en mp3 tous les mois. Ils sont tous stockés sur un disque dur externe dont le câble d’alimentation ne marche plus et qu’il n’est déjà plus possible de remplacer. Ca me fait un très joli presse-papier.

J’ai lu sur ton ancien blog – I wanna be your blog – que tu t’étais débarrassé de la moitié de tes vinyles en 2007, puis sans doute de l’autre moitié ensuite. Besoin de repartir à zéro? Que penses-tu donc aujourd’hui du retour du vinyle? Effet de mode ou besoin de repères?

dumez-39ansetdemipourtous-web_0jbSi je me suis débarrassé de ma collection de vinyles sur un coup de tête, c’est parce que j’en étais arrivé à un stade qui devenait ridicule. Je rachetais en vinyle des disques que j’avais déjà en CD pour le plaisir de les avoir en vinyle, et je les rangeais directement dans ma bibliothèque sans les déballer puisque je les connaissais déjà par cœur. Deux ans plus tôt, j’avais assisté à la dispersion de la collection d’un copain, j’avais trouvé ça complètement fou et en même temps j’avais vu que c’était possible. C’est la raison pour laquelle je lui ai emboité le pas et je ne l’ai jamais regretté. J’ai passé dix ans à hanter toutes les foires-à-tout, les vide-greniers et les dépôt-ventes à la recherche de vinyles. C’était au milieu des années 90, les CD d’occasion étaient autour de 50 francs et les vinyles d’occasion autour de 10. Autant te dire que j’ai vite fait le calcul. Je suis content d’avoir passé la main. Aujourd’hui, il est beaucoup moins cher d’acheter un CD d’occasion qu’un vinyle d’occasion. Alors j’achète des CD d’occasion.

Aujourd’hui on rencontre beaucoup de gens qui trouvent que c’était mieux avant, qu’on est noyés sous le flot des sorties musicales, que tout n’est que redite, que tout est dématérialisé, etc. Est-ce que tu arrives à garder ta curiosité intacte par rapport aux nouveaux groupes? Disons ces dix dernières années, saurais-tu me donner les noms de ceux qui t’ont vraiment marqué?

Je suis beaucoup moins dans la découverte qu’il y a encore quelques années, parce que je m’y suis un peu perdu. Je téléchargeais tous les mois des mixtapes que j’avais à peine le temps d’écouter que déjà une nouvelle venait d’être mise en ligne. Aujourd’hui, l’exhaustivité est au prix de la superficialité et je ne suis pas sûr d’avoir envie de le payer. Mon écoute est très différente selon la pièce où je me trouve. Si je suis face à mon ordinateur, je vais écouter les coups de cœur de Claire Na sur Spotify ou la sélection hebdomadaire de Terry Watson. Si je suis au salon, je vais mettre un CD, donc l’écouter en entier sur une chaine hi-fi. J’accorde énormément d’importance à la première impression et la raison pour laquelle j’aime autant la pop-music, c’est parce que c’est une musique qui repose sur la spontanéité. Ensuite, pourquoi certaines choses me tirent les larmes et d’autres me laissent indifférents, je n’arrive toujours pas à l’expliquer. Ces dix dernières années, c’est un spectre large. Mais je dirai : Nils Frahm, Peter Broderick, Ben & Bruno, Peter & The Wolf, Stephen Steinbrink, Arnaud Fleurent-Didier… pour ne citer qu’eux. Cet été, j’ai découvert la pop africaine et je suis tombé à la renverse en écoutant la mixtape “Slow Music From Africa” parue sur le blog Awesome Tapes From Africa. C’est certainement mon disque favori de l’année… même si c’est un disque qui n’existe dans aucun magasin ni sur aucune plateforme légale.

Sur ton Tumblr, tu as organisé récemment une première session de BooksOff qui consiste à lâcher un cobaye dans une librairie d’occasion avec 10 euros en poche et 5 livres qu’il doit choisir. J’ai trouvé ça génial. C’est compliqué ici, mais si tu devais, là, maintenant tout de suite à 18h32, samedi 9 novembre 2013, me donner cinq titres d’albums que tu mettrais dans ton panier, lesquels seraient-ils?

Je suis incapable de te dire les cinq albums que je mettrais dans mon panier, ça dépendrait des stocks du magasin ce jour-là. Le jour où j’ai entrainé ma première victime chez BookOff, je suis allé fouiller parmi les disques pendant qu’elle faisait son choix et je lui ai offert “Chelsea Girls” de Nico et “Neon Golden” de The Notwist.

Tu disais dans un précédent message que la musique avait été un prétexte pour écrire. Et qu’aujourd’hui tu étais libéré de cette entrave quelle avait pu être parfois. As-tu de nouveaux projets de blogs, Tumblr ou autre? De livres?

J’ai écrit des nouvelles qui s’inspirent d’une série qui paraissait dans Strange  : Et si ?. Sauf que, au lieu que Spiderman rejoigne les Quatre Fantastiques, j’ai imaginé que Johnny Cash soit enlevé par des extraterrestres sur le chemin de la prison de Folsom, que Johnny Hallyday ait rejoint Magma dans les années 70, que Ian Curtis décide de reformer Joy Divison pour venir en aide à ses collègues dans la dèche… Une d’entre elles a été publiée dans le hors-série Elvis de Télérama, je pensais que ça me servirait de tremplin, mais aucun des éditeurs que j’ai sollicités ne m’a répondu. J’ai donc fait une croix sur la fiction. Je continue à publier sur Tumblr tout ce qui me passe par la tête, sans but précis. J’ai pour projet de lancer l’an prochain un Philippe Dumez Book Club : une souscription à une collection de fanzines que je vais éditer et dans lequel je publierai des inconnus. Ce sera uniquement par correspondance, il faudra payer pour voir, comme au poker.

“Chaque semaine, quand je passe la voir pour qu’elle oblitère ma carte et me donne un ticket, elle est pendue au téléphone et lève à peine les yeux sur moi. Et chaque semaine, quand j’attends mon ticket, je fixe cet autocollant posé sur son guichet : ici, le premier service, c’est l’accueil” (22 février 2012)

On sent tout de même une nostalgie assez présente dans ton univers; que ce soit le Tumblr ou bien ton livre Reprises ou tu remets en situation aujourd’hui de vieilles photos de famille la ou elles ont été prises des années auparavant. Est-ce que tu te sens bien dans ton époque? Musicalement, et en général.

Je ne suis pas nostalgique, mais je lutte contre la disparition. J’ai été très marqué par la lecture de Obsolete de Anna-Jane Grossman. Le sous-titre du livre est : “An Encyclopedia of Once-Common Things Passing Us By, from Mix Tapes and Modesty to Typewriters and Truly Blind Dates”. Je pense que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Ce livre n’a malheureusement jamais été traduit en français alors qu’il est, comme dirait Philippe Manoeuvre, séminal. L’idée de faire revivre des photos, comme j’ai pu le faire dans mon livre Reprises ou sur http://longbeforeinstagram.tumblr.com/, d’empêcher des images de disparaître. Exactement comme quand je scanne des pubs parues dans des vieux magazines sur un autre Tumblr.

http://lesecumeurs.tumblr.com/
Portraits : Romain Stéphane Donadio

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[1] Philippe Dumez a écrit un livre intitulé 39 ans et demi pour tous aux éditions Inmybed

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