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OSCAR ACOSTA
« La révolte des cafards »

Nuit de Noël 1969 à Los Angeles. Une légion de bestioles agitées à la peau sombre et urticante grouille autour de l'église flambant neuve de Sainte Basile, immonde édifice de verre et de béton dressé à coup de millions de dollars superflus sur Wilshire Boulevard. Ainsi débute "La Révolte des Cafards", second livre d'Oscar Acosta paru chez les convertis chicanos des Editions Tusitala. Les cafards, ces rampants qu'on dégomme au Baygon vert ou à la semelle de 44, ce sont ces Américains d'origine mexicaine qui se coltinaient de la pauvreté dans l'indifférence générale, jusqu'à ce qu'un bison prêt à la charge vienne y mettre les naseaux.

oza2fj1Dans son autobiographie Mémoires d’un bison paru l’année dernière, on avait laissé Oscar Zeta Acosta à moitié écrasé près de la frontière mexicaine, crade et lessivé sous le cagnard d’un patelin en cabanes détraquées ou n’importe quel endroit qui refoule un peu trop l’haleine chargée du vautour… Mais il restait des bouts de carapace brune qui n’avaient pas trop morflé, assez pour en faire une armure taillée pour la guerre de tranchées garantie pur gonzo. Car après l’épisode qui clôt le premier livre, Oscar Acosta promet de se consacrer à trouver l’histoire qui fera de lui un écrivain, un vrai. Il n’en demande pas plus. Encore faut-il la trouver cette histoire. Et si possible avec des mensurations à trois chiffres minimum. C’est dans le milieu des activistes chicanos qu’Acosta va puiser la matière – forcément inflammable – de sa légende. Une odyssée grandiloquente et débridée de bouffeurs de tacos en colère dont Acosta va devenir le porte-voix. Puis le totem.

A la fin des années 60 dans le far-west américain, des cow-boys au plus ou moins lointaines origines mexicaines se rassemblent pour protester contre la pauvreté, la discrimination raciale ou encore le manque de moyens alloués à l’éducation dont est victime leur peuple. Des laissés sur le carreau qui ont décidé de foutre leurs haillons sous le nez de l’ennemi, pour résumer. Il leur manquait juste un peu de bruit pour asticoter les tympans réticents. C’est là qu’Oscar Acosta entre dans le tableau. La bataille a déjà commencé au moment où le bison brun se pointe là-dedans, pas très loin du front, avec son costume XXL d’avocat rétamé qu’on dirait tout droit sorti d’une friperie de Raton, Nouveau-Mexique. C’est bien en tant que diplômé d’une école de droit miteuse de San Francisco qu’Oscar Acosta obtient son ticket d’entrée pour La Raza, bannière sous laquelle se rassemble tout ce qui transpire le jus latino. C’est qu’il peut défendre la veuve et le vaurien comme on distribue des cargaisons de Molotov au cœur d’une guerre civile, avec la verve à la dure des portés sur la castagne.

Mais un sauvage ne reste jamais bien longtemps dans l’enclos… surtout quand l’enclos s’appelle cour de justice et que ladite justice ne s’y montre pas toujours. Il ne faudra pas beaucoup patienter pour voir cet avocat chicano délaisser la robe et enfiler le treillis, histoire de canarder assez fort pour attirer l’attention des médias. La Révolte des Cafards, ce n’est pas seulement le témoignage d’une révolution, c’est l’avènement d’un personnage qui joue avec le feu d’autant plus aisément qu’il en a des cargaisons sur lui. Car celui qu’on connaît surtout en tant qu’avocat d’Hunter S. Thompson dans Las Vegas Parano est à la hauteur de sa légende. Un virtuose du rentre-dedans qui ne lâche jamais sa proie avant la rigidité cadavérique. Fini le mec avec des ulcères qui se camait au Whiter shade of pale dans son autobiographie, voici un Oscar Acosta qui signe d’un Z qui veut dire Zeta, mais au couteau de boucher. Un cauchemar pour visages pâles trop bien convaincus d’avoir désinsectisé le périmètre jusqu’à la dernière miette d’élytre.

Bison très futé

fearandloathing-10On reconnaît dans ce deuxième tome des aventures d’Oscar Acosta l’avocat samoan dépeint par Hunter S. à longueur de frénésie à Vegas. Un teigneux à haut voltage incapable de se tenir sage face à plus grand que lui et dont chaque apparition sur scène fait clignoter les panneaux danger à des kilomètres à la ronde. C’est la naissance bruyante d’un second couteau qui va mettre la main sur le magot et se construire son costume de personnage culte. Et c’est dans ce livre qu’on assiste à tout ça, aux premières loges, à portée d’onde de choc. On le voit tour à tour ordonner une autopsie et l’orchestrer lui-même en ne lésinant pas sur les détails, se présenter comme shériff à Los Angeles avec pour thème de campagne principal la dissolution de la police, ou bien encore tramer tout ce qui peut gratter dans le sens inverse du poil. Et s’il rechigne toutefois à prendre part à des actes qu’on pourrait presque qualifier de terroristes, c’est pour mieux défendre leurs auteurs devant les juges, tout en prenant bien soin de faire de l’œil à de belles jurées au passage. Car c’est au sein d’un tribunal, plus qu’ailleurs, qu’Oscar Acosta déploie sa démesure braillarde avec l’éloquence des atteints de la rage. La meilleure attaque, c’est la défense. Il suffit d’observer le Zeta pour s’en convaincre. Un bison trop grand pour sa cage, incapable de se laisser intimider par les crises d’autorité d’un putain de magistrat, incapable de ne pas faire de bruit quand on l’oblige à se taire. Il finit la plupart des séances par un séjour d’un jour ou deux en cabane pour outrage à la cour, mais ça ne l’empêche pas d’aller jusqu’à traîner quelques juges à la barre en les empêchant de respirer paisiblement. Oscar Acosta voulait être écrivain, mais son chef-d’œuvre est plutôt à chercher du côté de ses plaidoiries pleines d’insolence hussarde à l’épicentre du séisme chicano.

En lisant ce livre, on comprend mieux l’insistance sévère avec laquelle Hunter S. Thompson, à longueur de lettres énervées, conseillait à son complice d’écrire sur un événement d’envergure plutôt que s’entêter à rédiger une autobiographie sans grand intérêt. Car si Mémoires d’un bison est la tentative louable d’un écrivain qui cherche comment foutre la pagaille dans la fourmilière, La Révolte des Cafards n’est rien moins qu’une œuvre gonzo majeure, pied au plancher et nez dans la poudre, un reportage aiguisé dans le dingue et garanti sans ceinture de sécurité. Oscar Acosta est quant à lui un lieutenant gonzo qui tient la route tout au long de ces 300 pages écrites au lance fuego. Il finira par se cramer quelques années plus tard. On n’a jamais retrouvé les cendres, mais soyez sûrs que la couche d’ozone se souvient encore du feu d’artifice.

Oscar Zeta Acosta // La Révolte des Cafards // Tusitala. Trad. Romain Guillou
A lire dans Gonzaï n°7 un extrait du livre, introduit au poil par Thomas E. Florin

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