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MUSIC SOUNDS BETTER WITH YOU

"Music Sounds Better with You", le livre de Raphaël Malkin reprend l’histoire de la French touch autour de quelques grandes figures qui en ont forgé la légende. En attendant la suite - peut être une vidéo d’entretiens entre Cathy Guetta et le philosophe Slavoj Zizek ? - on revient sur les malentendus culturels qui parcourent cette belle histoire de France.

71sr-7l7tLLC’est une sorte de  jeu de 7 familles dont on n’aurait supprimé les grands-pères et grands-mères. Un jeu globalement interdit au plus de 50 ans pour les raisons qu’on imagine, l’âge de l’auteur et aussi, sans doute, la difficulté de raccrocher cette histoire de l’électro à des racines bien de chez nous. On parle et on s’adresse ici à des gens nés avec l’Internet ou presque. Et comme tout va forcément très vite au pays de ceux qui n‘ont pas inventé mais incarné la postmodernité, la mort du père se mélange avec celle du grand-père, c’est-à-dire du père du père. Un père catégorique, figure insaisissable du terreau de l’histoire de la musique en France : Dominique Blanc-Francard et Jean-Philippe Bonichon, le deux cadors du studio Marcadet, discrète génération Mitterrand qui accouchera de la french touch dont il est question ici : cette bande de mecs qui, approchent doucement de la cinquantaine sans être vraiment devenus millionnaires mais sans pour autant avoir franchement foiré leur life. C’est leur roman qui est raconté ici sur un peu moins de 300 pages divisées en 20 chapitres chronologiques. On va les citer sinon le livre perd cruellement de son intérêt ; il ‘agit du journaliste David Blot, du manager PR Pedro Winter, du fêtard-organisateur Frédéric Agostini et de deux musiciens Philippe Szdar et Dimitri from Paris. Cinq personnages emblématiques de l’affaire et avec qui l’auteur s’est gentiment embeddé pour mieux comprendre et tirer la matière première du bouquin. Et le boulot a suffisamment été bien fait pour que tout ce petit monde finisse par vraiment s’affoler en s’imaginant que l’auteur allait vraiment tout balancer. Vu de l’extérieur, il n’y a pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. Mais on jugera sur pièces.

Merci pour ce moment

On taira ici les détails triviaux pour soutenir les ventes de ce livre documenté qui veut raconter l’histoire d’un changement culturel à travers l’épopée perso de vrais gens. Du coup, c’est dommage que l’ouvrage soit publié sans index de noms propres. Mais bref, plus on lit, plus il est évident que l’irruption de nouveaux paradigmes est un phénomène qui est rarement l’œuvre de ceux qui se présentent comme  les plus éclairés en la matière A l’inverse, tout cela surgit généralement loin des sphères savantes, et même dans une espèce de dimension proto-kitsch là où le capital culturel ne semble activer aucun sésame. Les gens sont jeunes, ils sentent mauvais  et n’ont pas les codes. L’affaire commence autour des Halles, dans les studios NRJ où Smicky et Dimitri (from Paris)  font vibrer une jeunesse écervelée qui ne lira sans doute jamais Libération et encore moins les récits hallucinés du nightclubber Eric Dahan. Une jeunesse qui n’est pas gênée par le fait que la culture soit un divertissement plutôt qu’un sacerdoce. Pour résumer en une formule, cette jeunesse est celle qui est passée de la soirée « boum » à la culture « boum boum » qui faisait horreur à ceux qui considéraient le rock’n roll comme la seule « vraie » culture populaire.  L’histoire que raconte Malkin démarre en mars 1987 et elle en rejoint une autre à laquelle on peut la raccrocher au passage. Ce moment où l’intelligentsia rock jeta son dévolu sur « Psycho-Candy » de Jesus and Mary Chain (1985). Un disque à la fois novateur et crépusculaire dont le génie a consisté à rendre hommage aux aînés en jouant pop sous un mur de larsen façon « Metal machine Music » (un disque de Lou Reed sorti en 1975 qui se compose de « feedback de guitare joué à différentes vitesses, et ce pendant un peu plus d’une heure » cf. Wikipedia). Plus tard, il y a aura My bloody Valentine « qui prendra le lead sur cette histoire noire et romantique qui entraînera les aficionados du rock dans un monde de l’hommage permanent où il suffit de répéter ce qui est déjà écrit. Il me semble que c’est à partir de là que la « reprise » va vraiment devenir un geste d’artiste cultivé.  En attendant, en 1987, pendant que nous écoutions religieusement This Mortal Coil (« It’ll End In Tears », bien sûr) personne ou presque n’avait vu passer l’avant-garde des « imbéciles culturels » de la génération french boogie récemment immortalisée par Born Bad records qui tirait alors gentiment sa révérence après quelques années d’agit-prop.

« Direction le disc-Jockey, un pote à moi… ». Pour le coup, tout est déjà là, le wording, les boites à rythmes, le son dance et cette ambivalence avec le mainstream. «Ce qui arrive alors » Malkin finit par renouer les fils de l’histoire, c’est la jonction entre les ingénieurs, les astuces technologiques et une bande de potes qui visiblement n’écoutent pas spécialement du rock, ou pas que. Au studio Marcadet, ils  ne font pas de « reprises » mais des « remix » et c’est toute la différence. Dimitri déconstruit ainsi « couche par couche les titres que l’on lui soumet pour les purger de la musique pour à partir des voix, les fondre dans une nouvelle mélodie ».  En 1991, il finira par « arranger » la Zoubida chantée par le fameux Lagaff et qui restera onze semaines en tête du top50. On entrera alors franchement dans la crasse culturelle mais c’est sans doute le tribut à payer pour faire entendre la nouveauté dans un monde de plus en plus phagocyté par des clercs exclusivement branchés sur Radio France et – pour les plus audacieux – sur les Inrockuptibles. Et dans un pays qui s’affole vite à l’idée de voir vaciller ses « fondements», tout cela va évidemment très mal finir. En 1997, au moment de la sortie du premier disque de Daft Punk, David Blot pourtant doté de quelques codes de bienséance culturelle voit sa chronique pour les Inrocks suffisamment caviardé pour que l’on puisse penser presque l’inverse de ce qu’il en disait – en gros que Da funk était évidemment énorme. Après coup, c’est sûr, tout le monde sera sincèrement désolé. Mais l’incident montre combien il était alors difficile pour un cerveau formaté au rock’n roll d’envisager tout ça autrement que sous la forme d’une nouvelle crétinerie culturelle. Le « mépris » se conjuguait alors avec un dégoût pour le son FM et la variétoche du pauvre englobant plus généralement la musique électronique que les petits marquis du rock se chargeaient de dévaluer culturellement. Incrédulité, conformisme et peut être véritable incompatibilité d’humeur comme on pourrait le croire en regardant Iggy Pop quitter un chapiteau en jurant que cette musique est totalement fake.

Autant dire qu’il était difficile de ne pas se laisser tenter par ces petits gestes staliniens  Si même Iggy….  Après tout moi aussi, j’aurai pu acquiescer à ce marxisme de cours de récré qui se méfiait fortement de ces gens plutôt issus des classes aisés, férus de technologies et loin de l’énergie brutale des guitares. Si j’avais été là, j’aurai peut être profité de cette histoire de beat et de percussion pour écrire qu’à ce compte là, il valait mieux ré-écouter « Beetween the Buttons »,  l’album des Stones de 1967 piloté par Charlie Watts. Avant 2000, on n’en était pas encore complètement arrivé à la « fin de l’histoire » Les genres musicaux ne cohabitaient pas entre eux dans une ambiance peace et love mais, à l’inverse, se tiraient la bourre pour incarner le plus vraisemblable des sentiments de rébellion. Du coup, l’histoire de cette tech’ de riches, fils d’ambassadeurs et de prof de philo, devenait celle de petits blancs bien au chaud dans leurs beaux quartiers qui volaient le mojo du sex, drugs et rock’n roll à ses authentiques ouvriers. Et puis, pour un rocker, le monde des machines ne pouvait spirituellement dépasser New Order. Au delà, il y avait cette frontière interdite que la musique électronique avait franchie, cet abandon du lead guitar, qui valait hérésie. Il y a un mot que partagent le droit et la psychanalyse à ce sujet : c’est celui de forclusion.

Bouge de là

thomasEt puis, le rock devenu savant avait trop envie de parler d’autre chose que de musique, alors ici l’occasion était trop belle de sortir de son pré carré avec une belle excuse idéologique. Cette musique de sauvage, c’était quoi sinon une musique de banlieue, désincarnée par la technologie, défigurée par l’oppression socio-économique ? La musique des opprimés qui ne savent pas qu’ils sont opprimés … La techno affichait un style lisse et décérébré mais le rap à l’inverse cherchait sa Marseillaise, trifouillait les tripes du mouvement ouvrier. Le rap oui, c’était un sujet sérieux, mais plutôt pour les pages « Société » (je me souviens avoir interviewé Kool Sheen pour NTM en 1991 et constater que personne ne voulait du papier, sauf le Journal des magasins Carrefour, à Saint-Denis) … Quant à comprendre les liens entre rap et électro… Faiblement documenté sur les acteurs et leur style musicaux, il était, par exemple, bien difficile pour les journaux musicaux de s’intéresser à un Zdar qui en 1991 produisait le Bouge de là de MC Solaar qui lui-même faisait alors l’objet d’une certaine méfiance, son absence de radicalité formelle le faisant passer pour un social traitre. A l’époque, il n’y avait guère que le label Bondage qui envisageait des rapprochements entre le rap et l’electro. Il y avait surtout l’un de ses malentendus culturels internes à la gauche. Et celui-ci permet de lire en creux l’histoire qu’a entretenu la french touch avec le rap français (notez le jeu avec la langue) et sur lequel Melkin revient à plusieurs reprises avec clairvoyance. Entre les deux, en effet, le courant passe bien et ce que l’on pourra entendre avec Motorbass, la première mouture de Cassius montre qu’il y a convergence technologique et références musicales voisines. Liens qui d‘ailleurs permet de comprendre la proximité de radios aussi différentes que Nova et FG, celle des gros bras de la périphérie avec les invertis du centre ville. Lien également avec cette culture du Do it Yourself qui permet de relier les musiques électroniques aux premières heures du Punk. Melkin passe d’ailleurs beaucoup temps à décrire les successifs ordinateurs portables de Pedro Winter qui « envoyait des mails » avant tout le monde. Et d’insister sur la geste Geek de la plupart des musiciens. Mais là encore, la grammaire marxiste restera inopérante. Ici, pas de révolte des masses, pas de communauté éclairée et révolutionnaire non. Juste des mecs qui profitent des manifs étudiantes pour piller des magasins. Juste des types un peu grincheux qui font les DJ et d’autres encore, qui chantent en Français mais qui n’ont rien à voir avec Etienne Daho ou Georges Brassens. Zdar de son côté ne parviendra pas à consolider le lien avec un milieu hip hop volatile, trop en prise avec la délinquance avant que le destin ne se charge de couper net ce qui aurait pu « refaire » l’histoire : la rencontre prometteuse entre le Ed Banger de Pedro Winter et la musique de DJ Medhi dont le brutal décès en 2011 marque à plus d’un titre la fin de l’histoire.

Hypothèse toute bête : se voyant a priori refuser le droit d’être savante ou politique la culture electro basculera par soustraction dans la sphère du divertissement, avec plus ou moins de bonheur économique d’ailleurs, jusqu’à ce que la nouvelle génération du Social club et du Silencio arrive aux affaires et reprenne les actifs d’une french touch qu’ils géreront en bon père de famille (au commande, l’agence Savoir Faire… ça ne s’invente pas). Avant cela, au moment où Malkin achève son histoire, l’explosion de la bulle Internet provoquait un court-circuit durant lequel chacun se retrouva comme un canard décapité qui continue de danser. Daft Punk ou la métaphore d’un peuple sans tête à tous les sens du terme avec, au bout du chemin, « Random Acces memory » et C2C c’est-à-dire le triomphe de la technologie. De populaire, la french touch n’avait finalement pas grand-chose sinon une subtile filiation beauf. Le hip hop à l’inverse a pu jouer de son style imagé, à la fois prolétaire et commerçante, opportuniste et apolitique. Et fasciner les nouveaux porte-paroles de la culture savante – des Inrocks à France Culture- qui font aujourd’hui de Drake ou de Jay Z de véritables sujets d’herméneutiques. Rétrospectivement, il est quand même rigolo de revenir là-dessus, alors que le hip hop est devenu le genre musical le plus prisé de la planète. Sur ce point précis on ne sait pas ce qu’en pense Iggy sinon qu’il semble préférer acheter ses guitares sur le Bon Coin.

Raphael Malkin // Music sounds better with you // Les mots et le reste, novembre 20115

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