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Les intellos précaires, quinze ans après

En 2001, les auteurs Anne et Marine Rambach ont théorisé le phénomène dans leur ouvrage "Les Intellos précaires" – véritable bombe à fragmentation lumpenprolétarienne - avant de remettre le couvert huit ans plus tard avec "Les Nouveaux intellos précaires", révélant la cruauté d'un constat encore plus sombre : oui, nous sommes tous potentiellement devenus des Gregor Samsa, le personnage de "La Métamorphose" de Kafka.

Un jour nous pouvons tous nous réveiller dans la peau d’un cancrelat, un cafard-zombie aux yeux de la société. Ce dernier terme comprend bien évidemment ceux qui vous employaient la veille encore, que vous soyez précaire correspondant local de presse, traducteur, chercheur, architecte, stagiaire, scénariste, éditeur, auteur, écrivain, photographe ou autre poussière d’image d’Épinal. « Concernant le statut du correspondant local de presse, c’est un exemple très parlant confient Anne et Marine Rambach, car il montre bien le dévoiement d’un statut qui est présenté au départ comme annexe et qui ne l’est en réalité souvent pas. Il nous avait déjà marqué à l’époque où on écrivait le premier livre ». Mais avant d’en savoir plus grâce à leur interview plus bas, une petite mise en pattes s’impose.

Intello précaire mode d’emploi

Le 3 février dernier, je me suis moi-même réveillé dans la peau de ce genre d’animal-on-est-mal. Entrez dans le rêve… Pendant dix ans, vous êtes logé à bonne enseigne dans une firme nommée Sage (prononcez Seïdge, à l’anglaise, nous sommes dans la filiale française d’un groupe international), tel un bon Julien Lepers à sa mémère (toute proportion salariale gardée), quand soudain, fini le luxe, swag et volupté. Enfin, luxe entre guillemets : celui des prestataires précaires, que d’aucuns appellent « intellos précaires » pour reprendre la notion popularisée par Anne et Marine Rambach en 2001. Pour moi, tout a déraillé le mercredi 21 décembre dernier, à 18H58. L’interlocuteur direct de la boîte pour laquelle je suis (j’étais) prestataire en tant que correcteur/relecteur – depuis pile 10 ans – ne m’a pas souhaité de bonnes fêtes de fin d’année. Et pour cause : j’ai eu le malheur de lui envoyer mes dernières corrections le mercredi 21 décembre avec trois heures de retard sur une deadline pas annoncée clairement. Ne voyant rien venir dans sa boîte mail, le décideur a sans doute fait un burn-out. La vengeance est un plat qui se boit comme un café froid, puisque je n’ai pas reçu ses vœux en janvier.

Le lendemain, vous vous réveillez donc dans la peau de Gregor Samsa et il y a de quoi grimper aux rideaux. Vous découvrez que vous n’existez plus, sans même en avoir été informé. Un « changement de processus » est invoqué et si vous avez l’insolence de souligner l’incorrection de la méthode, on vous rétorque que « ce que vous qualifiez d’incorrection n’a pas lieu d’être mis en avant dans une relation qui se veut commerciale et professionnelle. » Une réponse signée du Head of Purchasing Dpt France, Belgium & Morocco, Global Procurement Lead for Marketing… qui a sans doute obtenu ses galons à la Winner Society Corporation of Publicité des Inconnus.

« Dans une société avec un taux de chômage important, le « job » devient souvent votre vrai travail » (Anne et Marine Rambach)

Bien sûr, le phénomène de la cafardisation soudaine ne touche pas seulement les prestataires précaires. Morandini et Fillon, pour prendre deux exemples médiatiques récents, se sont eux aussi réveillés un beau matin dans la peau de Gregor Samsa, en pleine lumière pour ce qui les concerne. Ils ont beau se débattre, rien n’y fait, tout les maintient dans les cordes de l’opprobre. « Comment se débattre sans être marginalisé ? Plus une mouche essaie de se dégager de la toile d’araignée qui l’enserre, plus elle se prend dans les fils. » notait Jean-Edern Hallier dans Les Puissances du Mal (Ed. du Rocher, 1996). Fillon peut toujours essayer de retomber sur ses pattes comme Morandini avant lui, la cause semble entendue, les stigmates resteront même s’il ressuscite sur le plan médiatique.

La journaliste Florence de Changy a très bien formulé ce processus dans son livre Le Vol MH370 n’a pas disparu (Les Arènes, 2016) : « C’est une règle classique : la première information est la meilleure, la plus forte. Non seulement le cerveau est plus accueillant à l’égard d’une première information mais, de surcroît, il se l’approprie et s’y attache. Si l’on entend d’abord, de son voisin, qu’il va faire beau demain, puis de Météo France qu’il va faire mauvais demain, on aura quand même tendance à penser qu’il fera peut-être beau demain… […] Même si la seconde information est de meilleure qualité que la première, le cerveau va naturellement la mettre en doute au bénéfice de la première. » Si votre voisin communiste vous dit un matin que Poutou va gagner les élections présidentielles, alors que Jean-Pierre Pernaut vous informe le jour même que Macron est le grand favori des sondages, vous aurez tendance à croire aux possibilités du Grand Soir pour le premier tour. Un grand soir pour Poutou s’entend.

Intellos précaires ou fantômes subliminaux ?

Mais revenons à nos Gregor Samsa du pauvre et à notre chère et sage World Company, cette multinationale dont « le but est de faire le maximum d’argent possible sans aucune considération pour les personnes qu’elle emploie » (définition Wikipédia de la World Company). Malheureusement, un détail nous a échappé : la World Company est une entreprise imaginaire. Car bien sûr, tout cela n’existe pas. Anne et Marine Rambach n’ont pas manqué de le souligner dans leur ouvrage : « Les intellos précaires n’existent pas. D’où leur invisibilité. Une planète qui n’existe pas ne se voit pas au télescope (du moins, on suppose). CQFD. » Du moins surtout dans le télescope des sociologues accrédités. L’existence des intellos précaires relèverait de la fiction également parce qu’ils n’intéressent pas davantage les politiques (les bousiers ne votent pas, c’est bien connu). Pourtant, ce livre a trouvé une large audience, il a été édité en poche en 2002 et une suite est sortie en 2011 : Les Nouveaux intellos précaires, avec autant de succès…

S’ils n’existent pas, seraient-ils aux frontières du réel ? À quatre pattes dans la quatrième dimension ? In fine, aux yeux des officiels, cette notion confine à la fiction kafkaïenne, une belle fable innocente comme La Métamorphose, qui présente l’avantage d’être courte (comme les meilleures blagues). Et l’on sait à quel point l’univers de Kafka est éloigné de notre réalité orwellienne. Intellos précaires de toute planète imaginaire, unissez-vous ! Punaise, on dirait du Poutou… Et sans plus de bavardage, Anne et Marine Rambach ont gentiment accepté de répondre à nos questions, sur l’évolution du terme « intello précaire », plus que jamais à la mode.

Anne et Marine Rambach

Les « intellos précaires » travaillent le plus souvent sans contrat de travail, alors que la plupart d’entre eux dépassent allègrement les 35 heures par semaine. Les intermittents du spectacle ont réussi à s’organiser, mais pas eux. Est-ce l’oxymore « intellos précaires » qui empêche ces travailleurs d’être pris au sérieux par les politiques ? 

Anne et Marine Rambach : Quand nous avons écrit notre premier livre sur la question au début des années 2000, l’oxymore n’avait pas d’impact sur les politiques mais d’abord sur les intéressés eux-mêmes. Le paradoxe d’avoir à la fois réussi et échoué plongeait cette population dans l’indicible, l’impossibilité de décrire de manière convaincante sa situation (« Je suis journaliste et pauvre, je suis architecte et pauvre, etc ») et surtout à assumer cette situation. D’où d’ailleurs d’hilarantes méthodes pour cacher la réalité de leur statut et de leur rémunération. Cette invisibilité empêchait naturellement toute action collective. On a vu, peu de temps après, ce tabou s’effriter dans le sillage, par exemple, du mouvement Sauvons la Recherche qui n’avait pas pour premier objet la défense des précaires mais qui a été l’occasion pour certains d’entre eux de « sortir du placard » et de protester sur leurs conditions de travail. Ces premièrs frémissements, les mouvements contre l’abus de stagiaires, pour la titularisation des contractuels de l’Éducation Nationale, etc, n’ont cependant pas porté de fruits suffisants parce qu’ils ont rencontré un mouvement inverse : la précarisation de l’ensemble des travailleurs. Aujourd’hui la précarité est partout, elle n’a aucune raison d’épargner les milieux de l’enseignement, de la culture, de la recherche, etc.

Pensez-vous qu’Internet ait accéléré le processus de précarisation des « intellos précaires » et engendré une nouvelle forme de travail au noir de la matière grise ?

Anne et Marine Rambach : Difficile de savoir, en tout cas avec nos compétences, quel phénomène a le plus d’impact sur le précarisation. Ce qui cependant est évident est la montée en puissance d’une idéologie et de pratiques qui font du travail une sorte d’activité complémentaire, occasionnelle, dérégulée qui rentre en concurrence avec des emplois encadrés et dont la rémunération assure à la fois un revenu minimum et une couverture sociale. Dans une société avec un taux de chômage important, le « job » devient souvent votre vrai travail, pour longtemps, voire pour toujours, même s’il rapporte moins que le SMIC horaire et/ou qu’il ne vous assure ni sécu, ni chômage, ni retraite. L’autre héritage d’Internet est la montée en puissance d’une idée du gratuit qui n’interroge pas les conditions de sa gratuité. L’info, c’est du travail. La musique, c’est du travail. Le livre, c’est du travail. La photo, c’est du travail, etc. Si on a de l’info (quasi) gratuite, de la musique (quasi) gratuite, etc., c’est que soit quelqu’un paye pour toi (publicité par exemple mais en réalité ces revenus sont souvent bien moins importants que le revenu de l’acte d’achat individuel du consommateur), soit que quelqu’un a décidé de faire don de son travail, soit que quelqu’un est exploité. Quand vous achetez la tomate à 1 euro le kilo, vous pouvez vous douter que le paysan n’est pas en train de rembourser son tracteur grâce à vous. Dans certains métiers, la précarité est extrême, ou l’amateurisme obligatoire, car le consommateur (ou le public, le spectateur, etc.) ne contribue plus au revenu de ceux qui ont produit, inventé, ce qu’il consomme.

« Les premières victimes du népotisme dans les secteurs intellectuels, ce sont tous ces diplômés des universités, issus des milieux populaires ou de la petite classe moyenne qui ont mérité à l’école, mais qui n’ont pas de réseau »

Tous les « intellos précaires » n’ont pas la chance de s’appeler Pénélope Fillon (5 000 euros bruts mensuels pendant 20 mois pour deux uniques notes de lecture). Ne pensez-vous pas que les « intellos précaires » soient les premières victimes collatérales du népotisme français ?

Anne et Marine Rambach : Non. Les premières victimes du népotisme dans les secteurs intellectuels, ce sont tous ces diplômés des universités, issus des milieux populaires ou de la petite classe moyenne, qui ont mérité à l’école mais qui n’ont pas de réseau, et qui ne peuvent même pas être intellos précaires, mais précaires seulement. Magasiniers, livreurs, serveurs, postiers, etc., qui ont une licence, un DEA, etc. Ils et elles ont joué le jeu de l’école, ils ont montré leur valeur, mais à la sortie il n’y a pas d’emploi pour eux. Ils sont obligés de se rabattre sur des emplois où leurs compétences ne sont employées (ou le sont sans être reconnues et valorisées). En revanche, les intellos précaires sont victimes d’un autre phénomène : le fait que leur réseau (personnel ou familial) qui leur fournit leur travail les empêche d’entrer avec leur employeur dans une relation véritablement contractuelle, car trop basée sur la connivence intellectuelle, artistique. Ils ont une relation complice avec ceux qui leur fournissent le travail. Comment demander à être correctement payé(e) quand votre copain si sympa vous explique qu’il ne peut vraiment pas vous payer plus ? Et pour cette raison, ils ne contestent pas leurs conditions et rémunérations. En cela ils participent souvent à leur propre exploitation. Quant à Pénélope Fillon, l’exemple paraît cruel pour tout le monde. Diplôme ou pas, boulot ou pas, que vous soyez en train d’imprimer votre 1251ème CV ou de compter vos sous à la caisse du magasin ou de prendre votre RER au début d’une grosse journée de boulot.

Est-ce que le phénomène se vérifie dans les autres pays, avec la même ampleur ?

Anne et Marine Rambach : Absolument, c’est un phénomène international avec des variations culturelles, juridiques et économiques mais c’est un phénomène qu’on trouve dans toute l’Europe, aux États-Unis, mais aussi au Brésil ou au Japon par exemple.

Votre livre Les Nouveaux intellos précaires vous a permis en 2009, huit ans après votre premier essai, de constater une nette aggravation du phénomène. Aujourd’hui, même Mediapart consacre des papiers à la situation précaire des correspondants locaux de presse. Le sujet est sur la place publique, grâce à vous. Envisagez-vous de donner une nouvelle suite à votre travail de défrichage ?

Anne et Marine Rambach : Non. Pour nous, le deuxième livre a été un travail passionnant parce que, dans le premier, nous étions un peu dans la découverte du concept et du phénomène, une première description et les premières analyses politiques. C’est d’ailleurs, il faut le dire, un livre assez drôle. Intellos précaires nous-mêmes, nous assumons une certaine autodérision. Intello précaire, ce n’est pas toujours l’enfer. C’est aussi la créativité, les rencontres, l’apprentissage permanent par exemple. Le deuxième livre est plus sombre, car il creuse le sujet, il cherche ses logiques profondes, et les raisons de sa puissance. Maintenant, ça suffit pour nous. Il y a des centaines de milliers d’intellos précaires en France. Ce sont des hommes et des femmes malins, productifs, curieux. À eux d’écrire la suite, de dire ce que nous n’avons pas encore compris, ce qu’ils pensent de ce qui nous arrivent à tous.

3 Comments

  1. antoine couder

    21 avril 2017 at 23 h 23 min

    j’avais adoré ce livre …

  2. emmanuelle aime les macarons

    23 avril 2017 at 20 h 52 min

    les SCALP chez les SOVIETS! Maintenant!

  3. l'herbe est bleue, blanche, rouge

    25 avril 2017 at 16 h 08 min

    je fume pas du hashtag depuis ce soir.

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