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LA FERME ELECTRIQUE
Le bonheur underground est dans le pré

Pourquoi se taper deux jours de canicule à la Ferme électrique et supporter l’humanité et son odeur de sueur alors que j’aurais pu voir tous les concerts de l’affiche rue Oberkampf à Paris ? Cette dernière édition du seul festival rock de Tournan-en-Brie fut l’occasion de tester mes compétences de survie en milieu hostile et d’admettre que si le rock n’est toujours pas mort, c’est qu’il existe encore des niches pour lui permettre de faire son nid. En 2015, tu auras de la chance si tu es né à la campagne, c’est la prophétie du jour.

L’été à la campagne, à Sélestat, à Avignon, tu te souviens ? Du temps où les camegirls n’existaient pas encore, on allait s’acheter des bières au casino du coin. On s’asseyait dans un champ avec une radio et une gratte et on faisait des reprises du top 50 de MTV en hurlant.

Ca, c’était du temps où la culture underground s’élaborait surtout en ville, et il fallait attendre tes 25 piges avant de t’installer dans un studio pourri, rue Oberkampf (par exemple). Heureusement, les acteurs culturels locaux se sont rendu compte que la musique indépendante, c’était un bon filon pour le ‘’rayonnement régional’’ et c’est ainsi qu’une ville comme Tournan-en-Brie a accueilli la Ferme électrique, un de ces festivals trop rares qui mettent à l’affiche des groupes peu connus du grand public (Besoin Dead, Charles de Goal, Taulard, Regal, Joey Molinaro) ou encore, trop radicaux et complexes pour qu’on puisse tomber dessus par hasard sur Youtube (Le Prince Harry, Colombey, Ventre de biche, VvvV…). Allez balancer autre chose que du Tryo à un barbecue, vous risquez de dormir seul. L’incroyable prodigalité du net ne résout pas tous les écarts culturels.

Sors un peu de cette chambre et va te bourrer la gueule dans le champ d’à côté, voilà ce que pourrait te dire ta mère si tu étais jeune à Tournan-en-Brie, en 2015. Et pour une fois, tu vas l’écouter, ok ?

JOEY MOLINARO
Les jeunes pousses et les couples en rut

Ils étaient tous là ces deux jours, dans la Grange, l’Etable ou la cour. Pas d’animaux mais une bande de musiciens aussi différents que les espèces de poules. D’un bout à l’autre du festival, on naviguait entre ces deux extrêmes : les spectacles hyper prenants et intenses, parfois inécoutables à moins d’avoir tué huit bébés (Jean-Louis Costes et Fantasio, Mother Fakir, le mec qui se plante des aiguilles dans la bouche ) et les trucs plus ‘’gentils’’ mais non moins énergiques (Aquaserge, Sofia Bolt…)

Dans cette dernière catégorie : le groupe des très jeunes Ropoporose (les préférés du patron du festival, à en croire certaines rumeurs…). Bons élèves, ils s’habillent bien, s’excusent ‘’de ne pas avoir de maracas sur scène’’ et annoncent chacun des morceaux, ballades pop ou performance rock quasi nirvanesque d’une petite voix timide. Impossible de voir venir l’explosif contenu dans le bonbon sucré à souhait Ropoprose, et c’est ce qu’il fait sa force. J’ai adoré les cris étouffés de Pauline (ou Popo) et son duo de batterie hyper entraînant avec Romain (ou Ro ?). Ils sont aussi punk que des gamins qui jouent avec des casseroles (et qui auraient fait plusieurs années de conservatoire par contre). Belle petite pousse, très prometteuse donc, et qui ne souffre pas encore de trop de professionnalisme.

ROPOPOROSE
Dix ou quinze ans plus tard, on peut espérer que les Ropoporose se métamorphoseront en chardons ardents, un peu comme Peter Kernel. Eux ont choisi d’associer la banalité (Peter, un prénom distribué à la chaîne dans leur pays, la Suisse) avec la science de l’atome (Kern, c’est le noyau nucléaire). C’est ce que m’explique Barbara Lehnhoff dans les backstage, alors que je suis en train de m’étouffer avec le pollen. Son partenaire, Aris Bassetti ajoute plus tard qu’ils essayent de résoudre leurs problèmes de couple et leurs conflits sur la scène. Et je veux bien les croire : sur la scène de la Grange, Peter Kernel et son double se font face pendant toute la performance. Ils testent l’extrême limite de la conversation amoureuse, s’envoient des riffs et des paroles incendiaires à la tronche comme un bon vieux couple qui aurait su rester sexy. Le coup d’envoi final, High Fever, a contribué à aggraver la canicule de plusieurs milliers de degrés. On les excusera : c’était la meilleure explosion nucléaire de l’année.

« Dis moi papa, où sont passés les nazis ? »

Un duo de rock réussi, ça ressemble beaucoup à un match de catch. Tout est faux et puissant à la fois. C’est la catharsis de la cruauté humaine. Rien d’étonnant à ce que les groupes qui dépassent le chiffre binaire soient les plus soft, parfois malheureusement les plus gris. En tant normal, j’adore Steeple Remove, Aquaserge, Sofia Bolt. « Le rock, c’est ce qu’il y a de plus libre comme forme », c’est ce que me dit Amélie Rousseaux (Sofia Bolt) elle-même. Et la bassiste du groupe ajoute « Et puis le rock, c’est un truc facile, accessible, on peut commencer avec ça quand on sait pas très bien jouer. ». Curieusement, c’était justement le problème de ces groupes très ‘’pros’’ : dans un contexte aussi foutraque que la Ferme électrique (dont le décor est digne du Emmaüs d’Erstein), leur performance semble un peu lisse, trop appliquée. Profs de musique trentenaires, sortez de ce corps et brûlez vos guitares fender !

BEBES PENDUS
Pour ce qui est de ce gros surdoué de Christophe Chassol, j’ai franchement envie de tuer le pianiste. Pourquoi être virtuose et le montrer, alors même que la contre-culture musicale sert à assassiner les profs de conservatoire ? Certes, j’ai été charmée, envoutée par la représentation live du principe d’ultrascore. Quand Chassol improvise une composition à partir de la mélodie d’un chant d’oiseau, c’est quasi surréel, incritiquable au possible. Mais n’est-ce pas là le pouvoir du joueur de pipeau : faire taire les langues ? L’étranger, le black, bref, l’exotisme est sublimé, érotisé. Il est la musique, il est la cadence mais il ne dit plus rien d’intelligible. Il y a de quoi faire fantasmer de petites blanches de gauche comme moi. Le voilà le bon côté du sauvage, son côté blues, funk, hip hop, amusant quoi, apprivoisé par la maîtrise impeccable de l’expert Chassol.

« Finalement, les gens de gauche, ils aiment bien les immigrés tant qu’ils ressemblent pas à leurs voisins. On n’aime pas l’Arabe ou le black quand il devient un beauf », ça, c’est Fantasio qui me la dit, alors qu’on parlait du voyage en Afrique de Jean-Louis Costes, visiblement déçu par les Pygmées. « Ils sont aussi cons que nous ». Sur scène, J-L Costes est une petite boule de nerfs hurlante, un de ces résidus réussis de la première vague des punks, celle qui faisait peur aux enfants. « Dis-moi Papa, où sont passés les nazis ? ». Voilà une phrase qui aura marqué les festivaliers cette année. Le fou du roi et son joueur de flûte étaient tous les deux présents au même endroit. J-L Costes a tué le pianiste pour moi, ce qui est une bonne nouvelle, parce qu’en matière d’art comme de choucroute, les morceaux les plus différents sont aussi les mieux assortis.

Telescopés

Tu vas profiter du bon air de la campagne. Tout gonflé de bière, tu partageras l’air caniculaire chargé de décibels en compagnie d’une centaine d’inconnus à moitié à poil que tu aurais tué en d’autres circonstances. Le nuage électrique formé d’une infinité de particules élémentaires dangereusement explosives s’est évaporé dimanche dernier, à 3 heures du matin. Les gars du groupe The Telescopes avaient propagé les dernières ondes magnétiques, à coup de transes psyché et de bourdons. « Ce sont des hommes des cavernes », lâche un pote dans le public. Je le suis pour cette remarque, ils sont complètement mystiques, comme en atteste leur live assez prenant pour attirer des centaines de festivaliers sur les rotules, et leur affection étrange pour les ours en peluche à lunettes noires.

http://www.la-ferme-electrique.fr/

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