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ALEX CAMERON
Tout est mal qui finit bien

Face A, la vie d’Alex Cameron est un échec fait de morceaux qui n’auraient jamais du sortir et de chaussettes qu’on retourne parce qu’on n’a pas de paire de rechange. En retournant la K7, c’est l’histoire d’un Australien finalement signé chez Secretly Canadian après avoir enjambé tous les requins du music system. Si les derniers doivent vraiment finir premiers, alors Céline Dion est une putain de chanteuse de karaoké et Alex Cameron un sacré born again.

Samedi 14 juin, extérieur jour sur la terrasse de la Maroquinerie (Paris). C’est désert comme un parking de Franprix en plein mois d’aout, c’est la deuxième soirée d’un festival imaginé par Gonzaï. Au centre d’une foule clairsemée, un Dracula en imper’ cuir transpire littéralement ce qui aurait dû être le single de l’année. Le titre, Happy Ending, est un bon résumé du film qui tarde à démarrer. Alex Cameron, la trentaine crevassée, vient de Sydney, où il a tout plaqué pour tenter d’imposer des mélodies synth-pop et une country de téléphérique sur le vieux continent. Ce soir-là, face à même pas 30 personnes dont la moitié qui se retient de pouffer face au ridicule de la situation, on se dit que c’est complètement foiré. Certains possèdent la carte, d’autres passent leur vie à courir après. Ce soir-là, on espère surtout qu’Alex Cameron a de bonnes chaussures.

Au départ, c’est donc l’histoire d’un hit mondial que personne n’a entendu et qui plus est publié sur un disque dont la planète pop ne voulait pas. Ce disque, ‘Jumping The Shark’, contient dans son nom tout ce qui va suivre : une sortie prématurée en 2014, une célébrité sur répondeur et puis, finalement, à force de croire en sa bonne étoile, un chanteur qui parvient à se faire signer sans le vouloir sur l’un des plus prestigieux labels indépendants au monde (Secretly Canadian). Happy Ending. Voilà, vous avez compris.

Avant ça, Cameron a d’abord fait partie d’un groupe électronique insipide (Seekae). Au début des années 2010, il décide de s’embarquer pour une carrière en solo qui le verra finalement distribuer plus de cartes de visite que le Saint Père d’hosties. À la porte, personne ne frappe. Tant d’autres auraient raccroché les gants ; surtout que le physique de Cameron n’est pas celui de George Michael. Engagé dans son combat contre la destinée, lui, persiste. Peste contre l’industrie du divertissement qui ne veut pas d’un grand dadais livide de deux mètres qui fait peur aux enfants. S’embarque avec une caméra VHS à South By South West où il filme à la manière d’un docu Striptease sa pitoyable trajectoire d’artiste-showcase dont personne ne veut. Et écrit cet album divinatoire où chaque chanson ou presque raconte en filigrane ses années d’errance (Real Bad Lookin’), l’envie d’une revanche à la Rocky chantée par Springsteen (The comeback) et la difficulté de devenir quelqu’un quand on est personne (Take care of your business). Quand on est capable d’hurler : « Je ne suis pas la moitié de l’homme que je voulais être », en clôture de son disque, c’est évidemment qu’on n’a plus grand chose à perdre. Et, c’est précisément là qu’on devient dangereux. Même en (re)sortant avec deux ans de retard, ce disque l’est. Les huit chansons évoquent autant le parfum synthétique des années 1980 que les bedroom recordings de Jeremy Jay, il y a du War on Drugs sur le papier peint et même un peu d’Alan Vega (son idole) dans l’air. De là à parler de Suicide commercial, il n’y a qu’un pas qu’on occupera surtout à danser tout seul sur ce grand disque de l’année, euh, 2014-2016.

Trop d’histoires n’en sont pas et trop d’albums se vendent sur la foi d’un mensonge pour qu’on hésite à saluer cette prophétie accidentelle sur l’autoroute de l’échec. Ici, tout est vrai et ça rend l’histoire qui suit encore plus incroyable. Bon, on me fait signe que c’est à mon tour pour l’interview. « Tu vas voir, prévient l’attaché de presse, on dirait Nick Cave qui fait les blagues de Louis CK. » Une sorte de blague qui commencerait par la fin alors.

Salut Alex. Est-ce que tu te rappelles de notre première rencontre ?

Euh, c’était où ?

À la Maroquinerie, en 2014. On t’avait proposé de faire un showcase sur la terrasse.

Ah ouais ! J’avais bien aimé ce moment, un peu étrange, y’avait pas grand monde.

Le fait est qu’à l’époque, ‘Jumping The Shark’ était déjà sorti, confidentiellement j’entends. Et pif paf, deux ans plus tard, le disque ressort officiellement via Secretly Canadian. Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

Bon, voici l’histoire : j’ai pas mal galéré jusqu’à ce concert à Paris. Quelques mois plus tard, je me suis retrouvé à l’affiche à l’after du Pitchfork Festival et Jonathan Rado de Foxygen, après avoir vu mon show, m’a proposé de les suivre aux USA pour assurer leurs premières parties. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à faire 30 shows en un mois avec Roy Molloy, mon compagnon de route saxophoniste. À la fin de la tournée, on a rencontré Chris Swanson [co-gérant du label Secretly Canadian, où est signé Foxygen] et on a commencé à discuter d’une collaboration, jusqu’à finalement décider de sortir ce disque chez eux. Bref, ça a été un long, long chemin pour en arriver là. Mais à aucun moment je n’ai été surpris par ce qui est arrivé, car j’avais confiance en mes chansons. Le plus difficile, ç’aura été de les faire écouter au public ; je ne compte plus le nombre de proches qui m’ont conseillé de tout plaquer. Moi, j’étais certain que mes morceaux pouvaient être écoutés par des millions de personnes.

Pour paraphraser ce qui aurait justement dû être le tube de 2014, Happy Ending, c’est plutôt un bon dénouement non ?

Ouais, ah ah. Sauf qu’en tant que musicien, tu ne penses pas comme ça. Une fois que tu as atteint un objectif, tu penses déjà au suivant. Moralité, je bosse déjà dur sur la suite.

Tu as l’air très détendu avec tout ça, mais cette signature inespérée chez Secretly Canadian, ça ne sonne pas à tes oreilles comme un doux son de la revanche ?

[Rire sardonique] Un peu, j’avoue… J’apprécie surtout le fait d’avoir eu foi en ma stratégie de l’échec. Une partie de moi est heureuse de pouvoir affirmer qu’elle n’avait pas tort de croire en elle ; mais le fait d’être signé sur un label ne va pas changer ce que je suis. Encore une fois, pendant toutes les années de galère, pas une seule fois je n’ai eu de doutes sur la qualité de mes chansons. Même si je n’en faisais pas partie, j’étais parfaitement au courant de comment l’industrie fonctionnait et tout ce qui s’est passé par la suite n’a fait que le confirmer. Pendant des années je suis resté coincé à Sydney en ayant parfaitement conscience que ma musique ne passerait jamais à la radio ; j’étais pas le genre de mec à être supporté par le mainstream australien ; donc je savais qu’il fallait partir là où ça se passait vraiment, à Berlin, Londres et Paris. Pour un artiste, tout est question de convictions. Si cinq personnes viennent me féliciter après un show pourri à New-York à deux heures du matin, ça a plus de valeurs que 15.000 personnes faisant une standing ovation. Les petits moments comptent toujours plus que les grands.

Puisqu’on en parle, j’ai vu ton documentaire de la lose au South By South West, réalisé en 2014. On t’y voit galérer avec ton pote Roy, à dormir dans des hôtels pourris éloignés du centre-ville et donner des showcase encore plus pourris qui n’intéressent personne. C’est un document qu’on devrait diffuser dans toutes les écoles de musique pour apprendre ce qu’est la vie d’artiste sans réseaux d’influence. Quel était ton état d’esprit au moment où tu as décidé de prendre la camera ?

J’étais un peu barré à l’époque, on était paumés. On jouait 3 concerts par jour dans 3 lieux différents à chaque fois, on n’était jamais payés, on était crevés, les hôtels étaient miteux… du coup on a eu envie de capter chaque moment pour se souvenir de la folie de cette période, euh, toxique.

C’est-à-dire ?

Essentiellement un mélange d’alcool, de marijuana synthétique, de fatigue et de jetlag. Mais on se sentait galvanisé par le fait d’être là, au Texas, là où tout était sensé se passer. On a dû faire 8 concerts en 3 jours, mais on a rapidement compris que tout ce bordel avait un sens. À notre arrivée à New-York, on avait que 18 dollars dans les poches, il fallait se contenter d’un petit déjeuner le matin. Et s’excuser auprès de la serveuse parce qu’on n’avait pas de quoi lui laisser un pourboire. On a clairement vu l’autre versant de la montagne. On a compris ce qu’était être un musicien vraiment indépendant, sans pognon, sans rien. Et la vidéo raconte tout ça. C’est effectivement un document, une sorte de mode d’emploi laissé en libre consultation.

Et pourtant, deux ans plus tard, te voilà signé sur l’un des labels indie les plus influents au monde. Quelle relation entretiens-tu aujourd’hui avec le music business ?

Lucide, je dirais. Je me suis habitué à son fonctionnement. Et je fais présentement confiance aux gens de Secretly Canadian pour faire en sorte que ‘Jumping the Shark’ fonctionne correctement. Quand chacun fait de son mieux, que l’artiste a vraiment tout donné pour son album et que le label s’est crevé le cul pour faire en sorte qu’il soit entendu, alors je crois qu’on peut voir ça comme deux lignes parallèles qui vont dans la même direction.

Jusqu’à septembre dernier, ‘Jumping The Shark’ était disponible en téléchargement gratuit sur ton site au design très Windows 95. Est-ce Secretly Canadian qui t’a forcé à le retirer ?

Non, c’est moi. Si je voulais être crédible, il fallait respecter un minimum le travail du label qui venait de me signer. Le truc que j’ai compris, dans ma stratégie de l’échec, c’est que si tu veux que les gens t’écoutent, il faut leur donner envie. Donc voilà, l’album ne ressortira qu’en aout chez Secretly Canadian et jusque-là, les gens devront l’attendre.

Sais-tu combien de gens l’ont téléchargé depuis sa sortie en 2014 ?

Ouaip.

Et donc ?

Je te dirai pas le chiffre. Ce que je peux te dire, c’est que le jour où mes amis de Mount Kimbie ont partagé l’info sur leur page Facebook, le site a planté à cause du nombre de téléchargements et ça m’a vraiment surpris. Enfin bon, je te dis ça, mais c’est exactement ce que j’espérais.

N’as-tu pas l’impression, avec tout ce qui t’est arrivé, d’être un cheval de Troie dans la matrice ?

En anglais, on dit « underdog »… Disons qu’on s’est mis dans une position telle qu’on peut désormais maitriser le succès et faire en sorte de revenir en arrière ou d’aller vers l’avant, fonction de notre désir. J’y reviens, mais on a vraiment réussi à conjurer le sort.

Revenons à Happy Ending. Ça aurait dû être le carton de l’année 2014 et ça reste une superbe réminiscence du Roxy Music période ‘Avalon’.

Oh merci, ça me touche.

Crois-tu que le morceau puisse être le véritable hit de 2016 ?

Ah ah ! J’aimerais bien… Pour moi c’est un morceau qui accroche, inévitablement. Sincèrement, rien ne me surprendrait avec ce titre… Aussi étonnant que cela soit, au départ Happy Ending a été inspiré par l’histoire d’un ami qui avait un problème avec l’alcool, c’était une histoire de rédemption, un truc positif qui t’explique qu’à force de te tirer vers le haut tu finis par voir le tableau dans son intégralité, en repérant les erreurs et les moments où tu as merdé.

Tu as conscience que c’est aussi un peu l’histoire de ta vie, non ?

Complètement, à 100%.

Autre chanson au titre prémonitoire, The Comeback, très inspirée par le Bruce Springsteen des années 1980.

Bien vu. Celui de la période ‘Nebraska’ alors ; le seul moment où il a pu s’approcher d’Alan Vega de Suicide, qui reste certainement la plus grosse influence pour moi. Cette chanson, je l’ai écrite comme un énorme hymne de stade qu’on pourrait regarder au microscope pour finalement découvrir qu’il ne s’agissait que d’un énorme cendrier. The Comeback, c’est du petit Springsteen tout tristounet.

Pour conclure, j’aurais aimé citer une phrase de la bio qui accompagne ‘Jumping the Shark’ : « We’re reclaiming failure as an act of progress » [nous revendiquons le droit à échouer pour progresser, NDLR]. Deux ans plus tard, avec tous les rebondissements qui ont accompagné ce disque, as-tu plus l’impression d’avoir échoué ou progressé ?

Mmmh… Aujourd’hui, mon challenge dans les interviews, c’est d’affirmer que je vais bien et que j’ai gagné. Disons que c’est un processus en cours, mais j’ai l’impression d’aller mieux.

Alex Cameron // Jumping The Shark // Secretly Canadian (sortie le 19 aout)
http://alexcamerononline.net.au/

4 Comments

  1. DC

    28 juin 2016 at 12 h 56 min

    C’est excellent… Le lien avec Roxy Music est très pertinent. Bien…

  2. Marin Brousse

    10 octobre 2016 at 23 h 56 min

    Whaou ! Super ITW
    Hate de le découvrir au Pitchfork nouveaux talents

  3. Denis

    24 octobre 2016 at 21 h 16 min

    Première écoute . impossible de zapper , les 5 titres sur youtube . Ça ne m’arrive plus ….à suivre

  4. Jumpy

    5 janvier 2017 at 11 h 04 min

    Alex Cameron (https://fr-fr.facebook.com/ALKCM/) et Trazaac (http://www.mp3trazaac.com) sont mes artistes préférés !

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