Principe de précaution? La règle d’or qui interdit à tout rédacteur de parler de trip-hop chez Gonzaï sous peine de licenciement sans préavis. Dans mes rêves, j’ai pourtant cru entendre un ce serait cool que tu chroniques le nouvel album de Tricky vu qu’on l’a interviewé cet été. Alors, je me lance. Un peu à contrecœur au départ (car l’ex-terreur de Bristol ne fait plus partie de mon quotidien depuis plusieurs années), et finalement avec plaisir. La jouissance de détruire. Avant de se rendre compte qu'on fait fausse route. Surprise.

couv-635-trickyCes quelques lignes auraient pu s’intituler : Ceci est mon épitaphe ou Ci-gît feu Albert Potiron. Le lieu de l’inhumation ? Le pays des guitares distordues, du fuzz en tous genres et des larsens à te rendre sourd. Aux manettes de l’enterrement : Tricky, l’ex teigne de Bristol dont il fait bon se gausser depuis pas mal de temps. Annonce donc à tes amis que tu aimes son dernier disque, et tu verras les réactions que tu parviens à déclencher. Succès assuré. Tricky, MC d’obsèques inévitables.

Au fond, peu importe. Car ce genre de considérations, ce que pense monsieur Durand de son nouveau disque, Tricky s’en fout comme de son premier sampler. Le voilà qui revient par la fenêtre avec « Adrian Thaws », son véritable nom au civil. Une manière comme une autre de boucler la boucle d’un cercle vertueux parfois franchement vicelard. Pour enfin passer à autre chose ?

Vingt ans après son premier LP « Maxinquaye » (patronyme de sa défunte mère), évacuons d’emblée les quelques images d’Epinal liées au kid : le gamin difficile pratiquant assidu de boxe (il en fait encore chaque jour) ; le type désagréable jouant dans le noir, dos au public et expédiant ses concerts en trente petites minutes ; le type insaississable, terreur des journalistes… Tout ça appartient au passé. En 2014, Tricky est devenu un contemplatif. Ce nomade (qui a vécu à New York, Los Angeles, Paris) revient au bercail et réside désormais à Londres. Même s’il trouve que Paris est loin d’être une ville excitante pour sortir, Tricky lui trouvait une qualité surprenante : le spot idéal pour les anthropologues de café. Comprendre celles et ceux (nous tous, quoi) qui aiment se poster à une terrasse de café et examiner leurs pairs, leur attribuer des notes et surtout, surtout, les critiquer. Bref, pour Tricky, le français est un connard arrogant, imbu de sa personne et doté d’une capacité sidérante à juger les autres pour éviter de disséquer son propre nombril. Pas un scoop. Mais quand c’est un étranger qui le dit, on l’écoute. D’autant que celui qui parle a passé pas mal de temps à Paris avant de retourner au pays des Beatles.

Revenons à l’instant Wikipédia. Tricky vient donc de Bristol, une ville qui lui colle à la peau, boulet parmi les boulets, parpaing parmi les parpaings. Bristol, berceau du trip-hop, le nom en permanence associé à Portishead, JD Beauvallet, Nik Kershaw ou…Tricky dans la moindre feuille de chou. Peu importe son statut de grand voyageur planétaire, Bristol restera ad vitam son code-barres.

Quand il a déboulé sans prévenir personne, il s’est rapidement vu affubler du statut irréel de « petit génie ». Une entrée en fanfare (son premier LP sera album de l’année pour le NME et sera nommé au Mercury Prize) pour un type cabossé pour qui l’expression « écorché vif » relève du sur-mesure. Avant de se lancer à toutes berzingues dans une carrière solo qui connaîtrait des hauts et pas mal de bas, Tricky était un membre de Massive Attack et surtout la voix d’un tube, d’un titre qui illustre à merveille la période où il fut produit. Karmacoma, c’était avant tout lui. Nonchalance, morgue, élégance de dépravé, stupre, dope, sexe…Tout était là, en creux, dans quelques punchlines balancées à la coule.

Fan de la première heure recherche plaisir avec homme de Bristol.

Les années 2000 sont passées par là, et je ne vais pas vous mentir : Tricky pendant une décennie ne m’a pas intéressé. Pourquoi ? De mauvais albums ? Une inspiration en berne ? Franchement, je n’en sais rien. Notre vieux couple ne tenait plus. Ce type aurait pu à l’époque sortir les meilleurs albums du monde (après vérification, ce n’était pas le cas même s’il n’a jamais rien sorti d’honteux), je n’avais plus envie de l’écouter. Ne restait plus qu’à déposer un sticker « Avis de recherche » sur un vieil exemplaire de « Maxinquaye » soldé en vide-grenier.

Mais rien à faire. Le kid et moi n’étions plus en phase, puisque je portais des Converse et que mes disques Trojan moisissaient dans l’appart. Inexplicablement. Piétiné par le retour du rock, le Tricky post-2000 se faisait dévorer par les Strokes, les Stripes, et tous les groupes en The dont je vous ferai grâce (pour la bonne et simple raison, que vous comme moi, on les a tous totalement oublié et qu’on a aucune envie de les exhumer). L’énergie avait changé de camp, et les médias ne bandaient plus sur le kid. Ce quasi boycott médiatique aurait dû m’exciter, me donner envie, puisque les groupes sortent souvent leurs meilleures productions quand on commence à leur lâcher la grappe. Mais rien. Nada. L’effet bromure.

Et puis ce fut la rédemption inattendue.

Cet été, j’ai reçu en avant-première « Adrian Thaws », le nouvel LP de Tricky. Traduction : un CD-R avec une pochette factice. A ce stade des opérations, je ressentais comme une violente envie de lui faire plaisir et d’incarner le frenchie, ce connard arrogant qui allait détruire son disque, l’émietter track by track avant de tirer la chasse et de revenir ensuite à des choses plus sérieuses. J’avais en tête un plan sans accrocs. Ne restait plus qu’à écouter cette nouvelle production et trouver quelques métaphores sanglantes. La réception d’un CD-R (j’en parlerai bientôt à mon psy) n’avait fait que conforter mon envie de me faire le kid de Bristol. Mais ce serait pour plus tard, car j’avais du pain sur la planche (des châteaux de sable, les courses au Shopi, ce genre de priorités). Par crainte de rencontrer quelques problèmes d’érection en le découvrant, j’ai donc posé le bout de plastique dans un coin et j’ai temporisé.

De toute façon, Tricky avait poursuivi sans moi son bonhomme de chemin et son éventuelle rédemption pouvait bien attendre encore un peu. Régulier, métronome, l’enfant de Bristol vieillissait et parvenait pourtant à sortir des albums très régulièrement, sur des labels différents, changeant de manager comme un footeux change de bas. Rien de très lisible. Ni visible. Dans les salons parisiens, dans les fêtes de province, dans les apéro lounge ou chez Kiloutou, plus personne n’évoquait Tricky. Et qu’y-a-t-il de plus affreux que l’ignorance crasse de celles et ceux qui pensent tout savoir ? Tricky n’était même pas mort pour bons et loyaux morceaux rendus. Mais mort quand même. Refroidi. Et pas prêt de se réveiller à notre bon souvenir. Jusqu’à ce nouveau disque qui injecte des piles neuves dans la montre à quartz.

Pourtant sur « Adrian Thaws », rien n’a vraiment changé.

Après une première écoute, on se dit d’ailleurs que les morceaux de Tricky ont tous un point commun : n’importe quel auditeur attentif parvient aisément à retrouver leur construction exacte, à dépieuter le mille-feuilles sans rencontrer de difficultés. Les amateurs de Godard en seront pour leurs frais, ceux d’Henri Decoin apprécieront. Sa recette ? Une couche, puis une autre, une autre et parfois une quatrième. Rarement moins, jamais plus. Tricky ne sera jamais les Beach Boys. Et c’est pas grave, puisqu’il n’a jamais prétendu l’être. Et qu’on ne lui a jamais demandé d’incarner un nouveau Brian Wilson (il faudra quand même que je parle aussi à mon psy du traumatisme causé par sa brève apparition dans le terrifiant 5ème élément du « génial » Luc Besson) ou le futur John Holt. Tricky reste Tricky. Intègre et honnête. Pas le genre de mec à se décoiffer pour faire croire qu’il vient de tomber du lit.

Un rapide coup d’œil au tracklisting permet de s’assurer qu’on est toujours en terrain miné et pas chez Maison du monde : Gangster Chronicle, My Palestine Girl, Keep Me In Your Shake…Autant de promesses alléchantes que ce sniper historique allait devoir tenir, sans quoi je me ferai un plaisir pervers de le fracasser à coups de crosse en plastique de mon pistolet à eau. Deuxième constat : les featurings. Depuis son premier album avec son ex Martina Topley-Bird, le kid blinde ses albums d’invités. « Adrian Thaws » n’échappe pas à cette règle. Se succèdent ainsi au micro (avec le taulier ou sans lui) : Francesca Belmonte, Nneka, Mykki Blanco (Un MC américain qui porte parfois minijupe et talons hauts sur scène et qui officie ici sur l’impeccablement tendu Lonnie listen), Bella Gotti, Tirzah, Blue Daisy ou encore Oh Land.

Enregistré à Londres dans son home-studio, cet album serait selon son auteur un album de club. C’est peut-être aller un peu vite en besogne mais en poussant le volume au-delà des limites autorisés, l’efficacité de la bête est réelle. Que ce soit sur le nouveau matériel ou sur des oldies revisitées. Passé maître dans l’art de la reprise, Tricky jette son dévolu sur un classique de Janet Kaye (Silly games, un bon vieux rock de 1979) ou sur un titre plus attendu de London Posse (Gangster Chronicle, sorti au tout début des 90’s). Et transforme l’essai. Insidieusement, contre mon gré, ce disque a pris possession d’une platine qui n’en attendait pas tant. Bien sûr, l’objet n’est pas parfait et souffre de quelques essoufflements (le raté I had a dream, l’autoroute d’ouverture Sun down) mais le constat est là, accablant : je ne cesse d’y revenir. My Palestine Girl ou Gangster Chronicles sont des pilules à consommer en masse jusqu’à internement.

Alors au prochain qui t’assènera que « Tricky n’est qu’un has-been. Il ne reviendra jamais au (trip) top », ne lui distribue pas de coup de boule même si l’envie est là. On n’est pas chez Youporn. Je voulais me faire Tricky. Finalement c’est l’inverse. Impossible de comprendre comment. On devrait parfois accueillir les CD-R avec le respect qui s’impose.

Tricky // Adrian Thaws // False Idols (La Baleine)
http://www.trickysite.com/

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2 commentaires

  1. J’aimerais bien croire à ce retour de flamme (sic) mais pour l’avoir vu (subi?) en 2013 en concert, je crois pouvoir dire que c’est la pire expérience live vécue depuis un bail avec un type qui m’a définitivement vacciné contre toute envie de fumette tant le show était proche d’une session de folk acoustique en cure de desintoxication.

    1. Tricky n’a jamais été une bête de scène, c’est entendu. On peut même s’interroger sur le « pourquoi s’inflige-t-il ça? ». Par contre, je te soupçonne d’être partial sur ces disques, et ce dernier en l’occurence, qui n’est vraiment pas si mauvais. Je crois que tu ne supportes pas les artistes de rue.

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