Tentative sort « La Fille Pharmacie », bande-son new wave chimérique qui irrigue le film spectral de sa chanteuse Charlie Perillat. Composé par Sacha Got de La Femme, l’album inaugure son label Rideau Records.
Un homme en toge (Valentin Lamour) comme une apparition fantomatique fait virevolter des branches de céleri au-dessus de son crâne dégarni avant de les catapulter, une à une, en direction d’un public hagard. À ses côtés, une chanteuse à la dégaine de cabaret burlesque (Charlie Perillat) déblatère sur la chlamydia ou des journées trop chargées. De part et d’autre, une guitariste (Alexia Charoud) et une claviériste (Anne-Sophie Le Creurer) structurent les morceaux sans trop se mettre en avant afin que l’attention de l’auditoire reste focalisée sur les chorégraphies suggestives de la vedette.
Même si les concerts de Tentative marquent les esprits pour leur singularité, leur nouvel album vient certainement redéfinir ce projet hybride qui a maturé dans les jupons de La Femme. La proximité de Charlie Perillat et Sacha Got a conduit Tentative à sillonner le monde pour les premières parties de ce groupe qui a prouvé que la pop française du XXIᵉ siècle n’était pas que ronflante avec, en point d’orgue, l’ouverture pour l’ultime concert à Bercy.
Une « Fille Pharmacie » soignée
Le film s’ouvre avec des arpèges atmosphériques qui résonnent pour un générique de présentation au néon. Plan aérien sur Charlie Perillat, accompagné par des nappes distordues de synthé. Perchée sur ses talons hauts immaculés comme son ensemble de science-fiction inadapté au climat polaire, elle marche sur une route isolée avec une détermination nonchalante. La caméra suit ensuite la réalisatrice et principale protagoniste du film qui s’écarte de l’unique voie pour traîner péniblement sa valise à roulette à la croix scintillante sur une neige poudreuse, cape vert pâle floquée de l’insigne des pharmaciens au vent. La séquence s’arrête devant un sombre bâtiment à l’architecture brutaliste, jouxté d’un lampadaire à la croix de Galien sur lequel un écriteau indique en lettres capitales : « CLUB DES SUICIDES RATÉS ».
Hormis la narration surréaliste d’introduction, l’instrumentation d’arrière-fond langoureuse comme enchanteresse contribue à planter le décor. Des sonorités qui inspirent l’attente d’une certaine banalité dans l’émerveillement et la candeur de l’ennui au sein de ce paysage frigorifique.
Surement inspiré par Ennio Morricone, Angelo Badalamenti ou François de Roubaix, Sacha Got ouvre l’album avec le thème du film dont il est également coproducteur. Après tout, avant l’ultime « Rock Machine », les derniers albums de La Femme s’attachaient déjà au travers d’orchestrations grandiloquentes à poser un talon dans une approche musicale taillée pour l’image. Suite à l’annonce de la séparation du groupe, alors que Marlon Magnée poursuit en solo dans sa zone de confort, Sacha Got semble quant à lui s’immiscer dans la musique de cinéma.
Asile pour freaks incurables
La présentation des chansons et chapitres oscille entre narration inspirée des classiques de Jean-Luc Godard et du conte fantastique pour enfants. Une fois la trame plantée arrive Garçon Glaçon qui parachève l’univers d’une candeur onirique et d’une étrangeté fantasmagorique. Dans cette première chanson de l’album qui n’en comporte que trois, l’instrumentation côtoie les grands jours de La Femme. Charlie Perillat et Cyril Pansal l’ont habillé de textes de poésie absurde et calembours, proches du cadavre exquis ou de l’écriture automatique, qui passent du français à l’anglais ou à l’italien sans autre justification que la recherche de rimes translinguistiques.
S’ensuit la Valse du thé, un interlude musical sous forme de ritournelle sortie d’une boîte à musique. L’homme à la clé invoque une deuxième créature du bestiaire chimérique de Charlie Perillat. Hormis l’histoire incongrue de cet homme anxio-dépressif qui avala une clé sur une batterie sans variation, mise en sourdine et réactivée, et ses croches de basse bourdonnantes, on retiendra l’espèce de yodel robotique après le refrain qui suit le solo de saxo. La phrase de conclusion : « La nature, c’est dégueulasse », ne peut qu’imposer à l’esprit les répliques culte de Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle.
Après la planante Valse de l’huître s’élance l’ultime chanson. L’amant nu sur un divan avec des plumes de goéland, plus vivace que les précédentes avec son solo de guitare électrique, comporte également son lot de savoureuses extravagances. L’album comme le moyen-métrage se conclut sur des impressions de marche funèbre avec ce Panique en cabine marqué par les roulements de tambour et les chœurs célestes qui s’entremêlent au thème funeste. En bonus, une version acoustique du Garçon Glaçon clôt l’album de manière plutôt folklorique.
Une ambition maladive
Adepte de cinéma expérimental et passionnée par les collages et le dadaïsme, Charlie Perillat n’aspirait qu’à creuser son sillon dans les milieux arty. Adolescente, elle est mordue de punk, de Brigitte Fontaine mais aussi de Mylène Farmer. Fervente lectrice de littérature russe, son projet musical se voit baptisé en référence au poème « Tentative de jalousie » de Marina Tsvétaïeva.
Originaire d’Annecy, Charlie Perillat met les bouts pour la capitale à 17 ans où elle se débrouille pour devenir assistante dans une société de production documentaire qui l’amène à voyager autour du globe et notamment sur la banquise. Mais elle se rêve surtout artiste pluridisciplinaire. Elle lance avec des amies le collectif Woops Experimental pour organiser des soirées où performances artistiques, musique et arts visuels se télescopent et s’oriente vers la vidéo.
Tentative prend forme avec un premier EP en 2020 : « 06h37 ». L’expérience du confinement semble la marquer durablement puisqu’elle explique à propos de son film que « l’idée de départ était de parler d’angoisse, d’hypocondrie, de maladie. Tentative est né en plein Covid. Je voulais écrire sur le milieu hospitalier pour sublimer cette peur de la mort et de ces lieux ; parler de la négation de la mort dans notre culture ; de cette manière de s’en débarrasser si rapidement ; évoquer aussi le manque de temps et de place dans les hôpitaux… »
Diverses collaborations rythment alors l’aventure de Tentative, notamment avec des remixes de son EP par La Mverte, Apollo Noir ou Vox Low. En 2023 sort son premier album, Statue-moi, qui occasionne un duo avec l’artiste Orlan sur le titre Les corps de métiers m’excitent. L’irrévérencieuse performeuse des années 70 invite par ailleurs Charlie à participer à sa pièce Le slow de l’artiste. La chanteuse lui rend la pareille via une apparition dans son film La Fille Pharmacie où Orlan répète à la manière d’une incantation : « cuit, cuit, cuit », lors d’une grillade sur barbecue.
En somme, ce film qui prend la forme d’une comédie musicale et relève souvent du songe halluciné semble cristalliser le parcours comme les obsessions de Charlie Perillat. Ses figures tutélaires y apparaissent et, même si Tentative ne s’est pas complètement émancipé de La Femme avec cette bande-son d’une appréciable synth-pop déjantée, un nouveau chapitre semble s’ouvrir avec, qui sait, Sacha Got comme maestro.
Pour célébrer la sortie de l’album, une soirée est organisée le mercredi 28 janvier à Paris avec à 19h30 la projection du film au cinéma Brady puis, à 21h30, un DJ set de Charlie Perillat et Sacha Got à l’Hôtel Grand Amour. RSVP : lafillepharmacie@gmail.com
Mouais, ça sonne vraiment comme la Femme 👩 mais l’idée et l’ambition sont là 😌