L’ancien Spacemen 3, aux commandes de Spiritualized depuis plus de 30 ans, remonte dans sa navette spatiale direction un nouvel album intitulé « Everything Was Beautiful ». Si vous êtes déjà fan : rien de nouveau. Et si vous ne savez pas qui est Jason Pierce, alors continuez la lecture.

Il est presque 15 heures, mais pour Jason, c’est le matin. Il commande un thé, assis dans une salle tristoune d’un hôtel parisien qui l’est tout autant. Ca devrait l’aider à se réveiller. Enfin, on espère. La promo a du retard. L’attaché de presse fait au mieux avant que l’Anglais ne reparte en Grande-Bretagne en fin de journée. On attend. On attend. Et puis Jason apparaît. Voilà, c’était le moment « vis ma vie de journaliste musical qui donne envie d’avoir un CDI chez Gifi ». On passe bientôt à l’interview.

Condamné à flotter dans les airs depuis plus de 30 ans, et à déverser depuis l’espace des mélodies où s’entremêlent drones, feedback et distorsion sur la planète rock, Jason Pierce n’a pas l’air d’avoir envie de revenir parmi nous. L’ancien Spacemen 3 est bien là où il est, quelque part dans un monde parallèle où le temps s’est figé, et où le parti démocratique du rock a gagné les élections à vie. Au sein de cet univers, l’Anglais continue de faire à peu de chose près la même tambouille, c’est-à-dire des disques grandioses et grandiloquents aux orchestrations soignées, et où des chorales, des centaines de milliers de couches de guitares et des sons de fusées spatiales viennent renforcer une sensation tangible. Vous savez celle d’avoir l’impression que le monde va s’écrouler sous vos pieds à n’importe quel moment. Pour Pierce, c’est ça le rock : des émotions, du fracas, de l’adrénaline, mais aussi une part d’inexplicable.

Sur le nouvel album « Everything Was Beautiful », Jason vous prend la main, vous assoie dans un manège et appuie sur le bouton « marche ». La machine se met en route. L’album oscille entre la douceur, la délicatesse, la spiritualité et l’élévation. Ce disque, c’est un grand huit. Il y a des montées (Always Together With You ; Let It Bleed), des passages plus calmes (Crazy), des petites frayeurs (Mainline), du déjà-vu (The A Song) et un peu de lassitude (I’m Coming Home Again, qui ressemble bizarrement à du mauvais Dylan). Ces sept morceaux, pas tous nouveaux ni au même niveau, et pour la plupart issus des mêmes sessions que « And Nothing Hurt » sorti en 2018, ont mis trois ans à voir le jour. On ne lui en veut pas. C’est le temps nécessaire à Jason, quand il est en forme, pour fignoler un album, le dégrossir, le malmener, le raboter et l’ajuster afin qu’il soit pile comme il faut. Un résultat plus convaincant que son prédécesseur, et qui sonne comme la re-re-renaissance d’un homme qui a failli y passer quelques années plus tôt (il est médicalement mort deux fois en 2005 à cause d’une double pneumonie).

Après l’interview (à lire un peu plus bas) et durant l’écriture de cette introduction (que vous êtes en train de lire), je me suis rendu compte que le nom de ses deux albums les plus récents composait en fait un seul disque, mais écrit par Moby. En effet, l’Américain a sorti en 2018 l’album « Everything Was Beautiful And Nothing Hurt ». Un hommage de Jason à Moby ? Un pur hasard ? En fait, la phrase Everything Was Beautiful And Nothing Hurt est tirée du bouquin, Abbatoir 5 ou la croisade des enfants, de l’Américain Kurt Vonnegut publié en 1969. Les deux artistes se seraient simplement inspirés du même roman. Fin de l’intro, début de l’interview dans 3, 2, 1, 0.

Je sais que « Raw Power » des Stooges est le premier disque qui t’a marqué. Mais en fait, qu’est-ce qui t’as plu dans la musique que tu as découvert avec ce disque ?

Je l’ai découvert par accident quand j’étais petit. Au début, ça n’avait rien à voir avec la musique, car pour moi, ça ressemblait à du heavy metal. J’aimais juste cette pochette avec cet homme torse nu. Et surtout, ce disque était à moi. D’ailleurs, quand j’en parlais aux autres, ils pensaient que j’avais inventé le nom d’Iggy Pop.
Ensuite, je n’arrivais pas à sortir ces chansons de ma tête, notamment I Need Somebody et Raw Power. Elles avaient cette simplicité, cette énergie, ce fracas. Et plus j’écoutais, plus j’avais cette sensation d’adrénaline. Je retrouvais ces émotions – cette précipitation et ce frisson -, avec les Cramps ou les compilations Nuggets. Quand j’écoute les Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service ou Cream, je ne l’entends pas. J’ai essayé de m’y mettre, mais pour moi ce n’est pas du rock’n’roll. Et c’est quoi, le rock ? Est-ce que c’est de la musique avec des guitares ? Dans ce cas, tu ne peux pas mettre Suicide dans le rock’n’roll. Est-ce que ce sont des musiques qui viennent des classes sociales les plus pauvres ? En fait, il n’y a pas de règle, mais dès que je ressens certaines émotions, alors je sais que c’est du rock.

« Avec les trois confinements, j’ai à peu près 500 démos et idées que j’ai enregistrées sur mon téléphone. Mais je suis chanceux si j’en tire onze chansons à la fin »

Tu parles de simplicité. Est-ce une quête pour toi ?

Je dirais que c’est dur d’atteindre une forme de simplicité. J’aimerais que ce soit plus facile. La grande majorité des chansons s’appuient sur une belle voix ou un refrain et je n’ai pas ces éléments-là dans mes musiques. Les miennes reposent sur une tonalité, et sur le fait d’essayer de forcer cette tonalité à aller là où elle ne devrait pas. J’aime quand t’as l’impression que tout va s’effondrer, mais qu’en fait, ça résiste juste ce qu’il faut. C’est à ce moment-là que la musique est excitante.

À quel moment sais-tu qu’un album est prêt ?

Je ne suis pas très prolifique, donc je dirais dès que j’ai onze titres. Beaucoup d’artistes doivent choisir les chansons qu’ils veulent garder, moi je fais l’inverse : j’ai cinq bons morceaux et six moyens, mais je dis à tout le monde qu’ils vont tous être super. Avec les trois confinements, j’ai à peu près 500 démos et idées que j’ai enregistrées sur mon téléphone ou ailleurs. Mais je suis chanceux si j’en tire onze chansons à la fin.

Tu as mis combien de temps à mettre en boîte les chansons de l’album ?

Ça dépend, mais là en l’occurrence trois ans. Et ça, c’est quand je suis en forme haha.

Dans le documentaire sur les Beatles par Peter Jackson, Paul McCartney explique que la carrière du groupe se résumait à entrer en studio pour faire un album, et que c’est toujours comme ça qu’ils ont fonctionné. Ma question, c’est : est-ce que la définition de faire un disque a évolué pour toi avec le temps ?

Ce qui est intéressant dans le documentaire sur les Beatles, c’est que leur manière de faire un disque est proche de la mienne. Je ne suis pas assez con pour me comparer aux Beatles : leur talent de songwriter est hors du commun et à chaque fois qu’ils jouent un truc, même en rigolant, c’est génial. Mais dans l’écriture, je fonctionne de la même manière : tu gratouilles ta guitare, tu chantes en yaourt… ce sont tous les trucs que tu fais quand tu t’ennuies, en fait. Ce qui m’a toujours perturbé dans le fait d’être un artiste, c’est que je prends une guitare en main comme d’autres prendraient un magazine pour le feuilleter : tu le fais en attendant qu’il se passe quelque chose d’autre. Les Beatles font pareil : ils chantent jusqu’à ce qu’ils trouvent le mot qui correspond, et c’est ce que tout le monde fait.
Il y a eu certaines critiques en Angleterre en disant que le documentaire était ennuyeux, mais c’est le processus créatif qui est ennuyeux. C’est comme si on faisait une chronique du championnat d’échecs en écrivant que ce sont des mecs qui jouent à un jeu de société. C’est tellement rare de convier d’autres personnes dans ce processus… N’importe quel groupe serait chanceux ne serait-ce qu’une seule personne capable d’être créatif comme l’étaient les Beatles. Et Billy Preston, waouh.

[Jason continue de me parler du documentaire : il pourrait passer la journée à discuter de ce sujet.]

L’idée de ce disque était d’avoir un son live. Pourquoi ?

La plupart des artistes et musiciens de mon âge sortent un disque qui leur permet de refaire une tournée durant laquelle ils jouent des vieilles chansons. Le nouvel album n’a pas vraiment de valeur à part être un objet qui permet ce retour sur la route. Je me suis dit que ce disque (« And Nothing Hurt ») devait avoir de la valeur et qu’il devait être entendu. C’est ce qu’on a fait.
Avec ce nouvel album, j’avais envie qu’on sente que l’on joue de la musique. Et j’avais en tête tous les enregistrements du Velvet Underground en ma possession, et où on peut entendre une version de Sister Ray puis une autre complètement différente, puis encore une autre… La plupart des morceaux sur ce disque sont basés sur une ou deux notes, donc quand on les joue, on improvise, un peu comme un morceau de John Lee Hooker. Ces chansons sont écrites pour ne pas avoir de formes fixes, tu peux les ralentir, les accélérer.

« Le soir, je monte sur scène pour la dernière chanson et au milieu de celle-ci, le guitariste de Nick Cave vient me voir pour me dire que je joue le titre à l’envers »

En interview, tu as dit que la « bonne musique » devait être physique à écouter. Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Franchement, je ne sais pas.

Pas grave. C’est quoi l’histoire de Let It Bleed [clairement le meilleur titre de l’album] ?

C’est laquelle celle-là ? Ah oui, je vois. Il y a une histoire, mais je ne vais pas te le dire haha. Je pense que c’est bien que certaines chansons n’aient pas vraiment d’histoire.

Bon par contre, tu peux nous parler de ce concert avec Nick Cave où tu avais deux accords à jouer, mais où tu as réussi à te foirer ?

On assurait la première avec Spiritualized, je me souviens plus vraiment où c’était, peut-être en Australie. À un moment il m’a demandé si ça me plairait de venir jouer de la guitare sur l’une de ses chansons sur scène, et idem, je ne me souviens plus laquelle. Je sais ce qui me plait chez Nick Cave mais je ne pourrais pas te dire « tel morceau est super ou tel disque est incroyable ». Donc il me demande et je lui dis que je ne suis pas très bon pour ce genre de chose. Il me répond : « mais c’est deux accords, qu’est-ce qui te semble compliqué ? ». Alors je lui dis : « je pourrais les jouer à l’envers ». J’ai balancé ça comme ça, en rigolant. Le soir, je monte sur scène pour la dernière chanson et au milieu de celle-ci, le guitariste de Nick Cave vient me voir pour me dire que je joue le titre à l’envers. Bien évidemment, on n’avait rien répété avant, mais en même temps, à quoi bon répéter deux accords ?

En 2022, ce sont les 30 ans du premier album de Spiritualized « Lazer Guided Melodies ». Tu te souviens comment s’est déroulé la transition de Spacemen 3 à Spiritualized ? 

Je me souviens avoir une crainte, la peur de devenir un « frontman ». À la fin de Spacemen 3, c’est Pete qui s’occupait des interviews et de la presse : il aimait bien cet exercice. Moi, moins. Mais à côté de cette peur, il y avait une forme de libération et un sentiment de liberté.
Jusqu’à ce moment-là, on avait enregistré tous nous albums à Rugby dans un petit studio. Et j’ai aussi réalisé que je pouvais aller ailleurs, travailler avec d’autres personnes, plein de musiciens, et surtout des musiciens qui maîtrisent des instruments dont je ne sais pas jouer. Après, j’ai été étonné à quel point les gens aiment ce disque. Je l’adore aussi, mais je ne m’attendais pas à un tel engouement. Ça m’a aidé pour la suite.

Dernière question, il y a une tournée qui arrive : tu vas jouer assis ou debout ?

Je ne sais pas encore.

Comment tu choisis ?

On a répété en étant assis. On en revient aux Beatles, ils sont souvent assis quand ils répètent. En fait pour tout te dire, c’est plus facile de jouer assis. Ça fait moins mal aux jambes.

L’album « Everything Was Beautiful », sortie le le 22 avril.

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