Quiconque n’a jamais foiré une interview et ramé pour voir des réponses monosyllabiques de plus de trois mots ne peut comprendre l’impression de solitude qui peut parfois parcourir le corps mou d’un journaliste musical. Vérification immédiate avec le duo de synthpop glauque de Boy Harsher, un groupe qu’on pensait français et qui, en fait, vient du Massachusetts. Merde, ça commence mal.

La typologie des interviews musicales se divise en trois grandes catégories :

– celle où les artistes n’ont absolument rien à dire parce qu’ils n’ont jamais rien vécu de passionnant et se retrouvent là un peu par hasard, comme les musiciens du métro.

– celle absolument passionnante parce que le musicien est vieux, dispose d’une tonne d’anecdotes croustillantes qui souvent font oublier que son dernier album est à se vomir dessus.

– et enfin celle où le groupe, en tournée, a autant envie de répondre à des questions avant son concert que de s’enfoncer une bouteille plastique au fond du rectum (évidemment, s’il s’agit de Jean-Louis Costes, c’est différent).

Ce soir là, à Nancy, où Boy Harsher a prévu de faire tomber la foudre, inutile de vous préciser que les deux premières options sont exclues. En amont de cette date à l’Autre Canal, salle emblématique de la ville, une paire de mails avec le label a permis de caler un vague horaire pour une rencontre filmée. Dix-huit heures en backstage. OKAY.

Dans le train qui nous amène dans la ville de l’est français, petite préparation consistant à taper le nom du groupe de Gus et Jae pour comprendre qui se cache derrière Pain, tube euro-déprimant matraqué dans tous les clubs de moins de 100 personnes. C’est étonnant, on trouve très peu d’interviews de Boy Harsher sur le web. Quant aux fun facts, au regard de la musique qui évoque autant Soft Moon en version techno que le Chrisma déviant des seventies en version minimale, il faudra se brosser. N’ayant pas réellement réussi à comprendre comment aborder le problème Boy Harsher, je décide de m’en remettre, comme à peu près à chaque fois, à l’importance de la seule première question : « vos fans les plus hardcore trouvent que votre nouvel album, « Careful », est nettement plus insipide que le premier. Vous avez envie de leur dire quoi ? ». Bien évidemment, en descendant du train, j’ai déjà oublié cette question.

Il est maintenant 18H15. L’interview aurait du commencer voilà quinze minutes ; nous sommes en retard à la salle où, à notre arrivée, le groupe termine à peine ses balances. Elle : blonde décolorée type junkie en survêt égarée dans un mauvais téléfilm des années 80 sur la drogue à Miami. Lui : fringues casual de mecs hyper normcore achetées chez Jules au rayon tueur en série. Croisement de regards avec Jae, la chanteuse qui évoque Alice Glass, la chanteuse destroy de feu Crystal Castles. Je bredouille : « on était censé se voir à 18H00 pour une interview ». Jae soupire, dans ce qui ressemble à un mélange entre la fatigue et l’exaspération. Ca doit pas être facile tous les jours de coller à l’image batcave qu’on devine sur les photos presse. N’empêche que ce soir là, c’est sacrément réussi.

Dix minutes plus tard, backstage. Le tour manager, une espèce de dealer italien croisé avec un vendeur de churros, débarque : « alors la bonne nouvelle, c’est que le groupe est okay pour interview, mais la mauvaise, c’est ce que ce sera pas filmé ». Ah bon. On pensait que tout avait été correctement ficelé, putain de label qui a pas fait son boulot. Négocations, tractations… c’est niet. Mais qu’importe : c’est parti pour dix minutes à pagayer avec Boy Harsher qui, comme moi, semble impatient que cette douleur se termine. Il y avait certainement de meilleures questions à poser ; j’ai évidemment choisi les pires. C’est parti pour une séance de roulette chez le dentiste.

Je suis désolé de commencer par cette question, mais pourquoi refusez-vous les interviews filmées ? Vous voir à l’image, c’est un problème ? Ou alors refusez-vous de faire partie du show internet ?

Gus : Y’a tellement de contenus partout, d’interviews, de concerts filmés.. A vrai dire, je ne suis pas convaincu qu’on reflète vraiment QUI ON EST en interview. Et c’est encore pire devant une caméra ; nous ne sommes pas à l’aise avec cet exercice. Le fait d’être filmé nous rend insincère.

C’est tout de même paradoxal : une caméra ne peut pas mentir alors qu’à l’inverse, un journaliste peut à l’écrit vous faire raconter n’importe quoi.

Gus : Oui certainement… [regard appuyé] heureusement ils ne le font pas, hein ?

“On a commencé par presser 50 K7 parce qu’on pensait que ça n’intéresserait personne.”

Est-ce que les événements personnels que vous avez traversé depuis 5 ans ont eu une réelle incidence sur la création de « Careful » ?

Gus : En fait quelque chose a merdé sur le communiqué de presse qui accompagne l’album. Avec Jae on s’est séparé en 2014, pile quand on a démarré le groupe. La référence à « Careful » n’a donc rien à voir avec ça, mais plutôt avec nos familles respectives et… plein d’autres choses.

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Parlons de votre « tube », Pain. Quand on regarde le nombre d’écoutes sur Spotify [Plus d’un million à ce jour] on a l’impression qu’il y a un avant et un après.

Jae : C’est l’un des premiers morceaux qu’on a sorti, donc on ne peut pas vraiment parler d’un avant… [PAN, dans ta gueule] Mais oui disons que c’était inattendu, complètement inattendu. Très flatteur aussi, un peu choquant presque. Pardon, je suis en train de perdre ma voix là, faut que je fasse attention [« careful » en anglais] à ne pas parler trop fort. Avec nos premières chansons, franchement, on ne s’attendait à rien. Au début, on a pressé 50 cassettes et basta.

Gus : C’était fait innocemment, histoire de, pour accompagner nos concerts autour de chez nous. Pourquoi 50 cassettes et pas plus ? Parce qu’on pensait que ça n’intéresserait personne.

Ouais donc autant dire qu’elles doivent maintenant se balader à prix d’or sur Discogs.

Gus : Peut-être. Elles doivent trainer quelque part dans un autoradio ou dans une cave.

Parlons de l’impact des années 80 sur Boy Harsher. J’ai cru lire sur internet – mais peut-être était-ce une fake news – que cette décennie vous avait profondément marqué par son minimalisme.

Gus : Ca, c’est complètement vrai. Les eighties pour moi, ça représente un moment où la musique se met à poil et surfe sur un mouvement minimal, avec très peu d’instruments ; ce qui est parfait pour raconter des histoires personnelles. De nos jours, tout est saturé, avec trop de pistes, ça vomit de partout.

Dur de ne pas penser à Chris & Cosey quand on écoute Boy Harsher.

Jae : Bien sûr.

Gus : Evidemment. Quand on a débuté, leur musique ne nous parlait pas du tout. A force d’être comparé à eux, on a fini par écouter plus attentivement ; on est complètement tombé dedans.

Jae : C’est devenu une grosse inspiration [elle regarde Gus avec l’envie de développer puis finalement, préfère se taire].

Chris & Cosey, et plus globalement le mouvement de la musique électronique industrielle, sonne plus européen qu’américain. Avez-vous la même impression ? Et l’accueil pour Boy Harsher est-il différent en Europe et chez vous, aux Etats-Unis ?

Gus : C’est tout sauf intentionnel pour nous. Surtout pas pour le premier album, « Lesser Man », enregistré de façon très naïve, avec plein de références à Suicide ou à la minimal techno. Mais clairement pas à Chris & Cosey et tous les groupes synthétiques affiliés. Quant à l’accueil, franchement, c’est un peu identique partout. C’est marrant de jouer dans des villes dont t’as jamais entendu parler avant, comme ce soir à Nancy. C’est cool d’explorer l’Europe, actuellement.

Jae : On a beaucoup de chance.

Tourner de ville en ville dans des hôtels pourris quand le public croit encore – un peu – au mythe héroïque de la rock’n’roll star, c’est vraiment une chance ?

Jae : Oui, ça reste dur. Tu tombes malade, t’es crevé, mais t’as pas le choix, il faut continuer, empiler les dates.

Gus : En ce moment on joue quasiment tous les soirs. Comme tu peux le voir, Jae est malade comme un chien ; ça met de la pression avant de monter sur scène, c’est stressant. Mais même avec ça, on s’estime chanceux. [Note pour toi, le lecteur : sache que le point Godwin d’une interview est souvent atteint lorsque le journaliste, à bout d’idées, demande au groupe quels sont ses projets pour la suite. Pour moi, la bande d’arrêt d’urgence est arrivée à la 8ème question]

C’est quoi vos plans pour la suite ?

Jae : On n’a rien planifié pour l’instant ; aucun album n’est programmé.

Gus : Uniquement des concerts pour les 6 prochains mois. Et puis un peu de repos.

Au moins la prochaine fois, vous pourrez prévoir de presser un peu plus que 50 cassettes.

Jae : J’avoue que ça me démange de represser les premières démos de Gus ; ce serait très embarrassant pour tout le monde.

Gus : Ouais, j’avais un projet solo avant Boy Harsher ; j’ai récemment retrouvé des enregistrements sur cassette… J’avais fait presser 20 copies.

***

Le soir même, le duo comateux livrera une performance sauvagement conforme à l’idée qu’on aurait pu s’en faire ; la salle, pleine à craquer, dansera en rythme sans trop se soucier de mes galères backstage et Jae assurera plein pot son rôle de femme dépressive dopée aux synthés. Après tout, c’est bien là tout ce qu’on demande à un groupe comme Boy Harsher.

Par acquis de conscience, je profite d’une accalmie dans les lamentations post-punk du groupe pour vérifier dans mes échanges avec le label qu’il était bien question d’une interview filmée. Evidemment pas. Je suis vraiment une merde.

http://boyharsher.com/

4 commentaires

  1. Moi, moi, moi c’est pareil mais à l’envers. Brase à l’envers si c’est ton truc. cache ton champs obligatoire à la virgule de sénateur. Remets une cheville de huit et fais pas semblant. Tes tâches de rousseur sont éternelles. Ton couscous est maudit mais je te remets ma tournée. Sans Rank. Bébé relève un peu tes dessous, j’te vois pas bien. C.

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