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4 février 2025

Queen : La naissance de la Reine

En 1973 sortait le premier album de Queen. Le disque a fait l’objet d’une réédition super deluxe de six disques avec un magnifique livre de photos inédites. Loin d’être anodin, la naissance musicale de Queen marque un tournant dans l’histoire du hard-rock, qui décide de prendre ses distances avec ses racines blues et explorer une musique plus orchestrale, pour le meilleur comme pour le pire.

Septembre 1968. Un grand jeune homme fin aux cheveux bruns bouclés et son ami, plus petit, aux cheveux mi-longs et au visage déjà mature attendent, les mains fourrés dans les poches de leurs vestes. Ils tentent de se réchauffer sur le parvis du Royal Albert Hall, en face de Hyde Park. Un vent frais souffle dans les grands arbres centenaires voisins, et le ciel gris est bas. Brian May et Timothy Staffell attendent dans la froidure automnale londonienne un prétendant au poste de batteur de leur futur groupe. Il arrive avec un manteau en fausse fourrure. Il est blond, le cheveux mi-long, et possède une belle gueule. Il s’appelle Roger Taylor, et il a répondu à une annonce sur le tableau de l’Imperial College voisin :

« recherche un batteur type Mitch Mitchell/Ginger Baker ».

Les trois musiciens vont boire un thé dans le pub voisin afin de se réchauffer, et conviennent d’une audition. Taylor est pris dès les premiers titres. Smile vient de voir le jour. Il est composé outre Taylor à la batterie de Tim Staffell à la basse, de Brian May à la guitare et de Chris Smith aux claviers.

Les quatre musiciens sont de brillants étudiants anglais issus de la petit classe moyenne londonienne. May étudie l’astrophysique et est le fils d’un technicien et dessinateur au Ministère de l’Aviation. Taylor est étudiant dentiste, et Staffell est au Ealing Art College. Ils ne sont pas des débutants, puisque leur précédent groupe, 1984, formation blues-rock, a notamment enregistré quatre reprises pour la télévision publique anglaise en 1967. Mais accaparé par leurs études, 1984 se sépare. Cependant, l’envie de faire de la musique est la plus forte, et le duo May-Staffell a donc décidé de relancer un groupe. Il commence à tourner fin 1968 dans le circuit des universités et des clubs londoniens. En plus de ces petits concerts, Smile joue en première partie de Pink Floyd, des Troggs et de Jimi Hendrix Experience, acquérant une solide expérience scénique.
Chris Smith est débarqué de Smile juste avant leur plus important concert au Royal Albert Hall en première partie de Free et Bonzo Dog Doo-Dah Band le 27 février 1969. Le désormais trio décide de passer la vitesse supérieure et signe un contrat avec Mercury US. Ce dernier les envoie enregistrer trois morceaux en juin 1969 pour un premier simple aux Trident Studios avec l’aide des ingénieurs du son John Anthony et Lou Reizner : Earth, Step On Me, et Doin’ Allright. Une seconde session suivra en septembre aux De Lane Lea Studios sous la houlette Fritz Freyer : April Lady, Blag, Polar Bear. Le simple ne sortira qu’en décembre 1969 et qu’aux Etats-Unis, alors que le groupe commence à percer à Londres.

Le sourire s’efface, la reine arrive

Face à ces échecs successifs, Tim Staffell décide de partir. Taylor et May se retrouvent seuls. Ils restent cependant fermement soutenu par un ami d’école d’arts de Staffell avec qui ils partagent un appartement depuis plusieurs mois : Farrokh Bulsara, qui se fait appeler Freddie. Le jeune homme est un de leurs premiers fans, et notamment du jeu de guitare exceptionnel de Brian May. Ce dernier est un OVNI sonore. Il a fabriqué sa propre guitare en 1963 avec l’aide de son père dans un bloc d’acajou, un instrument qu’il nommera la Red Special. Celle-ci imite un peu la Fender Stratocaster dans son architecture, avec trois micros et un vibrato. Mais le bois massif de son corps lui donne un son chaud comme une Gibson Les Paul. May utilise un amplificateur Vox AC30, et des pièces de un penny comme médiators. Sur des titres comme Blag, le son est déjà complètement effarant pour 1969, presque plus sale et puissant que Led Zeppelin. Freddie Bulsara aimerait bien rejoindre Smile, mais May reste fidèle au trio mené par Tim Staffell à la basse et au chant. Mais ce dernier étant parti, une opportunité s’ouvre pour le jeune Freddie.
Taylor et May acceptent de faire équipe avec lui. Freddie Bulsara est un jeune homme entreprenant, extraverti, qui ne s’est jamais privé de donner des conseils à Smile même quand il n’en avait pas besoin. Un peu mal dans sa peau, pas encore conscient de son homosexualité, il compense par son intérêt pour l’art et son apparente assurance. Il est le fils d’une famille d’origine parsi-indienne, mais il va naître à Zanzibar dans la future Tanzanie. Il s’agit alors d’un protectorat britannique où Bomi Bulsara, son père, est guichetier au British Colonial Office. Né en 1946, Farrokh Bulsara se passionne pour les timbres comme son père. Il admire ces petites vignettes colorées et pleine d’imagination. C’est de là que vient la vocation du jeune homme pour les arts, le graphisme et le dessin.

Bulsara décide de se renommer Mercury, allusion au messager de Zeus.

La famille Bulsara déménage en 1964 en Grande-Bretagne, à Feltham dans le Middlesex pour fuir la révolution contre le Sultan de Zanzibar. Nés dans les colonies, les Bulsara sont officiellement citoyens britanniques. Mais l’arrivée en Grande-Bretagne est loin d’être facile. Le train de vie de la famille baisse drastiquement, le salaire de guichetier de Bomi étant désormais loin de faire partie des meilleurs en Grande-Bretagne. Il permet néanmoins de permettre à Farroukh et à sa sœur de faire des études. Le jeune homme opte pour le Ealing Art College, et il obtient en 1969 son diplôme d’art graphique et de design. C’est lui qui va concevoir les premiers logos de Queen, dont celui inspiré des armoiries héraldiques pour le futur premier album, et celui du groupe, à la calligraphie de l’époque victorienne.
Farrokh Bulsara gagne un peu d’argent en vendant des vêtements d’occasion sur le marché de Kensington et joue dans un groupe nommé Ibex, qui devient Wreckage lorsqu’il opte pour le blues lourd à la Cream/Jimi Hendrix. Mais il ne rêve désormais de rien d’autre que d’intégrer Smile. Le départ de son ami Tim Staffell est sa chance, et il la saisit. Le trio Bulsara-May-Taylor n’a pas envie de poursuivre sous le nom de Smile par respect pour Staffell. Et cela ravit le jeune chanteur qui propose immédiatement Queen, avec le logo qui va avec. Cela donne une image très princière, avec une petite connotation sexuellement ambigüe alors que le rock commence à entrer dans l’ère glam-rock avec les premiers albums de David Bowie et de T-Rex. Bulsara décide par ailleurs de se renommer Mercury, allusion au messager de Zeus.

File:Queen @ Imperial College campus - 1970.jpg - Wikimedia Commons

Le poste de bassiste est plus compliqué à compléter. Mike Grose est recruté. Dès leur premier concert le 18 juillet 1970, Queen attire l’attention du producteur John Anthony, qui s’occupe de Van Der Graaf Generator et de Genesis. Mais il pense que le bassiste est vraiment mauvais et ne donne pas suite. Après trois concerts, Grose est remplacé par Barry Mitchell. Ex-membre de Crushed Butler, un trio proto-punk, il semble tout désigné pour se fondre dans Queen. Mais après une douzaine de concerts entre août 1970 et janvier 1971, il quitte le groupe. Il est suivi par Doug Bogie pour deux petits concerts avant de partir à son tour.

Le problème, outre le niveau technique, c’est qu’il faut un élément posé pour contrer la volubilité de Mercury, la ferveur musicale de May, et la grande gueule ouvrière de Taylor. Une audition est lancée, et après quelques essais, un jeune homme un peu taciturne à l’épaisse chevelure nommé John Deacon semble faire l’affaire. En plus d’être un bassiste simple mais technique à la John Paul Jones, il a fait des études d’électronique, et maîtrise donc bien le matériel de sonorisation. Par ailleurs, son tempérament calme et patient apporte un vrai plus de calme dans le groupe. Par ailleurs, il chante aussi plutôt bien, et les quatre musiciens commencent à travailler de vrais harmonies vocales inspirées autant des Beatles, de Crosby Stills Nash And Young que de l’opéra classique. Smile avait déjà tenté cela, mais le niveau vocal de Tim Staffell n’était pas suffisant. Cette fois, un titre comme Doing All Right prend une toute autre dimension.

Une fleur éclot

Sans le sou, Brian May décide de faire jouer ses maigres connaissances dans le milieu. Il appelle Terry Yeadon qui travaillait aux Trident Studios où Smile avait enregistré en juin 1969. Yeadon est parti pour les De Lane Lea Studios, et ils viennent d’installer une toute nouvelle console et tout un équipement nouveau de prise de son. Yeadon a tenté de faire appel aux Kinks, mais le groupe, en difficulté commercial, passe l’essentiel de son temps à tourner aux USA. L’ingénieur propose alors un deal à May : Queen teste le matériel et en échange, il leur enregistre une démo. Les quatre musiciens se ruent sur l’opportunité. Non seulement ils peuvent tout tester, mais le nouveau matériel est à leur entière disposition pour enregistrer leurs premières chansons, et donc élaborer des arrangements de toutes sortes. Et Queen ne s’en prive pas.

Doués d’un niveau artistique, intellectuel et technique largement supérieur à la moyenne, les quatre musiciens mettent à l’épreuve le nouveau studio au point d’en connaître les subtilités aussi bien que Yeadon. Ils alignent cinq morceaux déjà magnifiquement arrangés avec overdubs de guitare acoustique et choeurs : Keep Yourself Alive, The Night Comes Down, Great King Rat, Jesus, et Liar. Le son de Queen est déjà parfaitement en place en juillet 1971. Le producteur John Anthony, qui a travaillé avec Smile en 1969, et Roy Thomas Baker passent pour voir le résultat du nouveau studio. Ils sont impressionnés par ce qu’ils entendent, en terme de studio, mais aussi en terme de musique. Rapidement, ils parlent autour d’eux de ce qu’ils ont entendu.

Queen poursuit les concerts, mais les choses tournent mal. Au Bedford College, seulement six personnes se sont déplacées.

Le promoteur Ken Testi de Charisma Records leur propose une fabuleuse avance de 25 000 livres sterling. Mais Queen voit que Genesis, qu’il manage également, est en train de devenir prioritaire, et ils décident de refuser l’offre. Finalement, Norman Sheffield leur propose une belle opportunité en apparence. Via sa société Neptune Productions, une filiale des Trident Studios, le groupe doit tester leur nouveau matériel, et peut en disposer comme bon lui semble.
Queen poursuit les concerts, mais les choses tournent mal. Au Bedford College, seulement six personnes se sont déplacées. Le groupe décide d’arrêter de se disperser dans les petits concerts, et passe huit mois à travailler sa musique dans son nouvel environnement. Queen assiste à l’enregistrement de nombreux albums mythiques aux Trident Studios comme « Ziggy Stardust And The Spiders From Mars » de David Bowie. Parallèlement, Queen assemble son premier album avec John Anthony et Roy Thomas Baker. Les deux hommes professionnels sont déstabilisés par la solidité des positions de Brian May et Freddie Mercury.
En janvier 1972, Queen a finalisé l’enregistrement de son premier album, mais n’a en fait aucun contrat discographique. Trident organise des concerts de promotion à destination de la profession, dont celui du Marquee Club le 20 décembre 1972. C’est ce soir-là qu’est saisie une photo de Freddie Mercury dos au public dans un halo de projecteurs, les bras tendus avec son bout de micro et une de ses premières combinaisons glam-rock. Elle sera retravaillée pour créer la pochette du premier album.
En février 1973, Trident obtient une première session à la BBC pour Radio One avec John Peel. Elle permet à Queen de signer un contrat avec EMI, le label des Beatles et de Pink Floyd. Le groupe réussit à négocier une liberté artistique rare et la propriété de leurs masters, équivalente à celle des Beatles et de Led Zeppelin.

Queen to remix, remaster and expand 1973 debut album in various formats - Goldmine Magazine: Record Collector & Music Memorabilia

Un album époustouflant

Magnifiquement remasterisé de frais par les soins de Brian May et Roger Taylor, la richesse du disque se révèle totalement. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire, mais de révéler la puissance brute de l’enregistrement d’origine. On a la sensation d’être derrière la console, et de voir et d’entendre jouer Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon, en direct devant nous.
Ce premier album a une saveur particulière. Il est le fruit de trois années de travail, depuis en fait les premiers enregistrements de Smile. La preuve en est la présence de Doing All Right qui date de cette époque. Si Queen bénéficie de conditions d’enregistrement extrêmement favorables par rapport aux débuts de Led Zeppelin ou Black Sabbath, les morceaux ne sont pas surchargés d’arrangements. Ils conservent leur saveur live, cette fraîcheur d’interprétation, cette excitation de la création du premier album, l’aboutissement d’un patient travail d’élaboration d’un répertoire et d’un groupe. Bien sûr, les musiciens de Queen sont déjà exigeants, et les overdubs sont déjà présents : piano, guitares, chant. Mais ils sont limités au strict minimum pour permettre aux chansons de donner leur parfaite expression.

Ce qui a le plus plu à John Peel dans Queen, c’est précisément l’énergie hard-rock qui se dégage de leur répertoire à l’époque. Keep Yourself Alive, Great King Rat, Liar, Son And Daughter sont autant de brûlots heavy, que la guitare de May magnifie. Sa sonorité est très particulière pour l’époque, s’éloignant en fait du blues-rock pour aller vers un son plus métallique qui annonce les années 1980. L’étendue vocale de Freddie Mercury est l’autre atout majeur du disque. Capable d’aller d’un chant à la fois éloquent mais un peu rauque, à la finesse aigüe quasi-opératique, Mercury dénote clairement dans le spectre musicale de 1973. Il n’a nullement besoin de forcer sa voix, de lancer des cris animaux comme Robert Plant de Led Zeppelin ou Ian Gillan de Deep Purple. Il module magnifiquement, faisant le contre-point avec les séquences de guitare de May. Deacon et Taylor assurent un travail rythmique solide et inventif, parfaits soutiens aux deux tenants du devant de la scène.

Queen I : Queen, Queen: Amazon.fr: CD et Vinyles}

Le coffret en édition super deluxe de « Queen I » est un superbe objet, avec six disques, la reproduction du vinyle original, des photos inédites, et un superbe livre très documenté. Parmi les disques, on trouve l’album remixé par Brian May et Roger Taylor, des prises alternatives, les démos originales, les sessions BBC de l’année 1973 et début 1974 au nombre de quatre, et un disque des morceaux de l’album en live en 1974, 1976 (avec une rare version d’un morceau des débuts du groupe jamais enregistré sur album, Hangman), mais aussi deux titres issus du concert à l’Imperial College en août 1970, au son un peu bootleg, mais historiques. On y entend notamment Queen jouer le blues avec une reprise de I’m A Man de Muddy Waters.
« Queen I » est publié le 27 juillet 1973, et s’installe à une 24ème place des ventes anglaises. Il atteint la 83ème dans le Billboard américain, et la 34ème au Japon. Ce succès prometteur pousse EMI à commander rapidement un second album. Fort logiquement, il s’appellera « Queen II », et se montrera bien plus ambitieux, ouvrant la voie qui mènera au prestigieux « A Night At The Opera » en novembre 1975, premier immense classique de la discographie de Queen.

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