2 août 2025

Les sept vies d’Ozzy

Le Prince des Ténèbres n’est plus. Deux semaines seulement après un ultime concert à Birmingham, Ozzy Osbourne est décédé. Très mal en point, malade, il avait jeté ses ultimes forces dans deux prestations, une en solo, une avec Black Sabbath, toutes deux déchirantes. Si son destin était scellé depuis quelques années, la disparition de cette icône de la pop-culture en général, et du heavy-metal en particulier, nous a brutalement rappelé combien il avait été important.

Black Country

Birmingham, 1948. Si la guerre est finie, le calvaire des anglais n’est pas pour autant terminé. Le pays est détruit à plusieurs endroits névralgiques, bombardé successivement par la Lutwaffe en 1941 puis par les missiles V1 et V2 en 1944. Si Londres a été visé, c’est le Nord industriel qui a été particulièrement touché. Liverpool, Birmingham, Sheffield, Newcastle, Cardiff… abritent toute l’industrie sidérurgique, les charbonnages, ainsi que les fabriques de véhicules militaires, les avions, les navires de guerre… La population largement ouvrière se relève au milieu des décombres, manquant de tout, sous régime de coupons de rationnement. L’économie britannique s’effondre, car entièrement tournée vers la guerre désormais terminée. Il faut réorienter tout le pays vers la production de produits de consommation courante.


John Thomas, dit Jack, et Lilian Osbourne vivent à Aston, dans l’un des quartiers les plus pauvres de Birmingham. La misère imbibe toute la vie locale. Le secteur baigne dans un brouillard de poussières industrielles qui lui donnera son surnom de Black Country, et dans le bruit constant des machines-outils et des presses hydrauliques qui tournent jour et nuit pour redresser le pays. John Thomas travaille à GEC, une usine d’outils en acier. Il travaille à la chaîne de nuit, car c’est mieux payé, mais c’est épuisant, d’autant plus qu’il fait un maximum d’heures supplémentaires pour subvenir aux besoins de sa famille. Lilian n’est pas pour autant mère de famille. Elle a un emploi dans l’usine d’équipements automobiles Lucas, où elle fabrique toute la journée des circuits électriques.

Le couple vit dans une petite maison de briques rouges avec une petite cour devant, un petit salon, une cuisine et deux chambres. Elle loge Jack, Lilian, et leurs trois filles, qui sont rejoint le 3 décembre 1948 par un premier garçon : John Michael. Il y en aura deux autres par la suite, montant la fratrie à six enfants.

Ozzy passe régulièrement au tableau pour que l’instituteur se moque de lui avant de le renvoyer pétrifié de honte à sa place. Bien des années plus tard, Ozzy se fera diagnostiquer de la dyslexie chronique et des troubles sévères de l’attention, tous aggravés par son milieu d’origine.

A l’école, John Michael se fait rapidement surnommé Ozzy, une contraction de son nom de famille. C’est un enfant perturbé. Timide, manquant totalement de confiance en lui, il est aussi dissipé, il n’arrive pas à se concentrer. La lecture est une épreuve terrible, et l’enseignement de l’époque n’est pas à la bienveillance. Ozzy passe régulièrement au tableau pour que l’instituteur se moque de lui avant de le renvoyer pétrifié de honte à sa place. Bien des années plus tard, Ozzy se fera diagnostiquer de la dyslexie chronique et des troubles sévères de l’attention, tous aggravés par son milieu d’origine.
Car la famille Osbourne manque de tout, et tout est compté précieusement : la nourriture, les vêtements, les produits de toilette. La famille n’a pas d’autre loisir que de chanter des chansons populaires qui passent à la radio. En semaine, le père dort la journée pendant que sa femme s’occupe des enfants et de la maison. Cette dernière pleure régulièrement dans sa petite cuisine, éreintée par une vie de privations et de labeur infini. Le week-end, son père va au pub retrouver ses copains, et y emmène son fils. C’est le seul moment de joie de la semaine. Il y voit son paternel rire, s’amuser, chanter, et repartir curieusement guilleret. Ozzy va aussitôt assimiler le pub et la bière comme étant une source de joie. Il ne sait pas encore que c’est surtout pour oublier sa condition d’ouvrier que Jack boit. Et comme tous les hommes de cette époque, la violence n’est jamais très loin. On règle les problèmes à coups de beigne, que ce soit sur sa femme ou sur ses enfants. Ozzy va en ramasser régulièrement, car son comportement dissipé et ses bêtises à répétition en offrent les occasions.

De ce climat sombre et pesant, le jeune garçon développe des cauchemars atroces et des pensées morbides. Il voit en la Mort une sorte de lumière, la seule issue à ses problèmes. C’est ainsi qu’il pensera enfant que son père était mort en le voyant profondément assoupi après sa nuit de travail, il tentera de tuer sa grande sœur Gillian car elle ne l’aime pas, ou il tentera de se pendre pour voir ce que ça fait avec une corde à linge, sauvé de justesse par son père. Le jeune Ozzy est traversé de pensées terribles, de forces négatives, dont il n’arrive pas à comprendre l’origine. Outre ses troubles psychologiques, qui semblent être de famille, puisque plusieurs de ses oncles et cousins sont également atteints des mêmes symptômes, ainsi que d’alcoolisme, il est évident que le cadre terrifiant dans lequel il grandit pèse lourd sur son psychisme. A quelques rues de là, un jeune garçon du nom d’Anthony Iommi souffre également de terreurs nocturnes.

Après 18 mois à l’abattoir, Ozzy démissionne. Lilian ne supporte pas de voir son fils glander à la maison en écoutant les Beatles, elle lui trouve un job chez Lucas : testeur de klaxons.

Ozzy Osbourne est un cancre à l’école, et sa scolarité s’arrête vite, à quinze ans. Il devient ouvrier-plombier et passe les premières semaines à réparer des canalisations gelées par le froid glacial de l’hiver 1963-1964. Puis il va passer dix-huit mois comme ouvrier dans un abattoir. Il découvre un travail terrifiant, mais à l’aspect morbide curieusement plaisant. Les tâches sont éreintantes, mais Ozzy aime bien ce qu’il y fait, même si les odeurs sont insoutenables et vont lui soulever le coeur jusqu’au vomissement pendant les premières semaines. Malgré la douche, il sent les tripes et les excréments, ce qui déclenche des réactions de dégoût immédiates dans le bus qui le ramène chez lui. Mais Ozzy est déjà habitué à être un pestiféré.

Iron Void

Au début des années 1960, Ozzy Osbourne découvre le rock’n’roll. Il est d’abord un Teddy Boy, fan d’Elvis Presley et d’Eddie Cochran. Et puis arrivent les Beatles qui transforment sa destinée. Outre les chansons merveilleuses, Ozzy peut s’identifier aux quatre musiciens. Ils sont de Liverpool, une ville industrielle difficile comme la sienne, ils ont un accent du Nord comme lui. Et surtout ils montrent que l’on peut être d’un milieu ouvrier et défavorisé, mais que l’on n’est pas condamné à finir sur une chaîne de production. Les Beatles seront le fil conducteur de sa vie, même si il aura aussi sa période Mods vers 1965.

Après 18 mois à l’abattoir, Ozzy démissionne. Lilian ne supporte pas de voir son fils glander à la maison en écoutant les Beatles, elle lui trouve un job chez Lucas : testeur de klaxons. Le jeune garçon se retrouve dans une pièce insonorisée. Il doit poser sur un support avec un contact électrique un klaxon fraîchement fabriqué et l’essayer, puis le démonter et l’envoyer à l’emballage, avant de passer à un autre. Alors qu’il débute, il se retrouve à côté d’un autre ouvrier, plus âgé que lui. Ils discutent, et Ozzy découvrent que le pauvre gars est là depuis trente ans, voûté sur son tapis roulant, à tester des klaxons.
Ozzy se fait virer, et décide de se lancer dans la délinquance. Aussi doué pour celle-ci que pour l’école, il se fait rapidement serrer après quelques rapines. La dernière est un peu plus importante : il a tenté de braquer la boutique de vêtements où travaille une de ses sœurs. Il se fait arrêter avec un butin de vingt-cinq livres sterling. Il est condamné à une amende de quarante livres qu’il n’a pas. Son père refuse de la payer, et pour lui donner une leçon, le laisse partir trois mois à la Winson Green Prison, un des pires établissements pénitentiaires du pays. Ozzy Osbourne va vivre une des expériences les plus terrifiantes de sa vie, même si les autres prisonniers sont plutôt bienveillants envers ce gamin de dix-sept ans visiblement perturbé. Le jeune homme se voit confier le service de la soupe quotidienne. Il va assister à quelques scènes d’une brutalité inouïe, à commencer par la torture physique et psychologique d’un prisonnier pédophile par les autres taulards et les gardiens qui font semblant de ne rien voir. Lorsqu’il sort de geôle, Ozzy est vacciné de la délinquance.
Il tente de se faire intégrer à l’armée anglaise, mais lorsqu’il débarque avec un haut de pyjama et un robinet avec une ficelle autour du cou en guise de bijou, l’officier-recruteur éconduit Ozzy. C’est finalement vers la musique que le jeune garçon se tourne. Il ne sait jouer de rien,mais il aime chanter. Un ami le recrute au sein du groupe Approach. A cette époque, on paye les artistes, et Ozzy gagne un peu d’argent en jouant de la musique.

Etonnament, son père Jack fait preuve de soutien pour la nouvelle activité de son fils, visiblement heureux qu’il ait trouvé quelque chose d’honnête qui lui plaise et lui rapporte un peu d’argent. Il encourage ce talent en l’aidant à financer un petit amplificateur et deux microphones. Désormais équipé, Ozzy Osbourne devient un chanteur professionnel. Jack remplacera également le robinet autour du cou par une croix métallique dorée sur laquelle est gravée Ozzy. Jaloux, les autres musiciens du futur Black Sabbath voudront la même avec leurs prénoms. Jack s’exécutera avec plaisir.
Ozzy Osbourne sillonne entre les rares groupes du coin, avant de trouver un allié solide : un jeune guitariste du nom de Terence « Geezer » Butler. Ce dernier est venu sonner chez ses parents pour lui demander si il voudrait bien rejoindre son groupe : Rare Breed. Il ne jouera aucun concert avec eux, et ne fera que quelques répétitions, mais l’amitié avec Geezer Butler est née, et les deux garçons restent en contact. Ozzy Osbourne passe alors une annonce dans l’unique boutique de musique de la ville : George Clay’s.
Deux garçons répondent et viennent sonner chez les parents d’Ozzy : le guitariste Tony Iommi et le batteur Bill Ward. Lorsque le jeune homme ouvre la porte, le visage de Iommi s’assombrit. Ozzy et Tony ont été camarades de classe, mais plutôt du genre bourreau et victime. Tony Iommi s’est forgé un caractère de dur-à-cuire qui répond par la cogne. Ozzy a été son souffre-douleur à l’école. L’apprenti-chanteur est prêt à oublier tout cela, le guitariste pas vraiment. Il a gardé en tête l’image de ce gamin fragile à l’air idiot. Désormais musicien professionnel, il n’a pas de temps à perdre. Il tourne les talons et s’en va, Bill Ward s’excuse pour le dérangement.
Quelques semaines plus tard, c’est le duo Butler et Osbourne qui débarquent à la petite épicerie des parents de Tony Iommi. Ce dernier et Bill Ward, devenus inséparables depuis leur rencontre au sein de Mythology, sont en train de manger dans l’arrière-boutique qui sert de stock et de salon. Butler cherche un batteur, Ward annonce qu’il ne se séparera pas de Iommi. Il est décidé que les deux duos vont s’associer.
Le groupe cherche un nom, et tous les musiciens se grattent la tête. Ozzy Osbourne pense à Iron Void. Il trouve le nom bon, mais saoul au retour du pub, il décide de le graver sur une des briques de la porte d’entrée de chez ses parents pour s’en souvenir. Presque soixante-ans plus tard, « Iron Void » est toujours gravé dans l’encadrement de la porte d’entrée.

Black Sabbath

Le quatuor décide de se nommer Earth, une idée d’Ozzy. Le groupe joue régulièrement dans le secteur de Birmingham, mais peine à se produire plus loin. Ils ont un engagement au club Henry’s Blues House. Il est mené par Jim Simpson, qui manage déjà des groupes locaux, dont Bakerloo et Locomotive, dont il fait d’ailleurs partie en tant que trompettiste. Le 22 novembre 1968, Earth fait la première partie de Jethro Tull. Le groupe star est en retard, et le quatuor de Birmingham tient fermement la scène jusqu’à leur arrivée. Ian Anderson, chanteur et leader de Jethro Tull, est très impressionné par ce qu’il voit. Il propose à Tony Iommi de faire une audition pour remplacer leur guitariste Mick Abrahams. Il est pris, et doit annoncer la mauvaise nouvelle aux autres Earth. Ils sont ravis pour lui, mais leurs carrières respectives repartent au point de départ.
Iommi ne reste pas longtemps au sein de Jethro Tull, juste le temps d’apparaître dans le « Rolling Stones Rock’n’Roll Circus » filmé pour Noël 1968, et de d’apporter sa touche non créditée sur quelques morceaux du futur album « Stand Up ». Il n’aime pas le leadership d’Anderson, et revient à Birmingham. Il rassemble Earth, et leur propose de repartir ensemble. Tout le monde est ravi de la nouvelle, mais cela ne se fera qu’aux conditions du guitariste. Il a en effet découvert le rythme d’une vraie formation professionnelle, avec des répétitions à heures précises. Etant le seul à avoir le permis de conduire, il viendra récupérer tout le monde avec la camionnette du groupe pour être à neuf heure précise au local de répétition, tous les jours.
A ce rythme, Earth progresse, et des morceaux originaux font leur apparition. Jim Simpson, qui les manage, leur fait enregistrer les morceaux d’un ami. Le groupe n’est jamais allé en studio, mais ces bandes resteront sur une étagère. Earth a désormais un son bien distinct, qui est dû à ses quatre composantes.
Tony Iommi, guitariste gaucher, a perdu deux phalanges de la main droite sous une presse. Après avoir modifié son accordage, changer ses cordes, et réappris à jouer avec deux embouts de doigts artisanaux bricolés avec une bouteille de shampoing et un vieux blouson, il a créé un son de guitare monstrueux. Ne pouvant être trop mobile sur les cordes, se gardant la chose pour les solos, il joue en accords barrés avec un accordage bas et des micros sensibles qui saturent. Geezer Butler était au départ un guitariste. Il a appris la basse en supprimant deux cordes à sa Fender Telecaster avant de s’acheter une vraie basse. Il a un toucher totalement original, fait d’attaques aux doigts particulièrement puissantes, héritées de sa période Telecaster où il devait frapper fort les cordes pour se faire entendre. Bill Ward est un ami proche de John Bonham, lui aussi originaire de Birmingham. Les deux gamins ont appris la batterie ensemble, et notamment à cogner fort sans s’épuiser pour se faire entendre, les batteries ne bénéficiant alors pas de sonorisation. Enfin, il y a Ozzy Osbourne, dont le timbre étrange mais toujours juste apporte une personnalité unique aux chansons. Ces dernières sont l’oeuvre essentielle de Tony Iommi pour les idées de riffs, et de Geezer Butler pour les textes, le tout étant assemblé à quatre.

Jim Simpson devient officiellement leur manager en janvier 1969, et il se démène pour leur trouver des concerts. Le 11 mars 1969, Earth joue au Marquee de Londres avec Bakerloo et Locomotive. La prestation est un désastre. Le quatuor ressemble à une bande de clochards, avec leurs fringues sales et rapiécées, Ozzy avec son robinet autour du cou. La patron du Marquee est furieux. Le public londonien ne comprend pas ce qu’il se passe dans la salle.
En août, Jim Simpson a décroché une résidence d’une semaine au mythique Star Club de Hambourg en Allemagne de l’Ouest, là où les Beatles ont joué avant leur triomphe. La veille, Earth décide de changer de nom. L’actuel sonne trop hippie, alors que le groupe joue désormais une musique violente, désenchantée et ésotérique. Ozzy Osbourne déteste par ailleurs les hippies. Il n’a jamais compris comment on pouvait chanter l’amour, le soleil, la Californie et la paix en vivant dans le merdier d’Aston. Les Stooges auront cette même réflexion à Detroit au même moment.
Le groupe travaille alors un nouveau titre, un blues lent et menaçant. Le texte est très important, signé Geezer Butler. Alors fasciné par l’occultisme jusqu’à l’obsession après avoir été un sage catholique irlandais pratiquant, il finit par faire un semi-rêve en voyant une figure noire s’asseoir au bout de son lit. Il raconte l’histoire aux autres, et Ozzy a l’idée des premiers vers : « What is this that stands before me ? / Figure in black which points at me. » Cette chanson va s’appeler Black Sabbath car son titre est aussi inspiré d’un film de Mario Bava de 1963 avec Boris Karloff, nommé en France « Les Trois Visages De La Peur », et en Grande-Bretagne : « Black Sabbath ». Juste avant le périple à Hambourg, Earth devient donc Black Sabbath.

 

Fin 1969, Black Sabbath se retrouve en studio avec le producteur Rodger Bain et l’ingénieur du son Tom Allom. En quatre jours, ils enregistrent et mixent un album qui sort le vendredi 13 février 1970 : « Black Sabbath ». Il est n°8 en Grande-Bretagne. Il est enveloppé dans une pochette iconique avec une magnifique photo représentant une étrange sorcière au crépuscule dans un décor boisé, devant une grande bâtisse, le moulin de Mapledurham. A l’intérieur, la pochette est noire, avec une croix inversée et un étrange texte à l’auteur inconnu, peut-être Geezer Butler. Les musiciens ne sont au courant de rien, ni de la pochette, ni des effets sonores ajoutés sur le morceau Black Sabbath : le tocsin, la pluie, l’orage, qui renforcent l’effet macabre du morceau d’ouverture « Black Sabbath ». Ils sont ravis du résultat, excepté Geezer Butler, qui n’apprécie pas la croix renversée.

Black Sabbath entame rapidement son odyssée musicale, alternant albums et tournées à un rythme fou. « Paranoid » sort à la fin de l’année 1970 avec le morceau-titre qui sera un tube. Les musiciens de Black Sabbath ne veulent pas être étiquetés comme des artistes à tubes, mais bien comme des musiciens proposant de vrais albums, à l’instar de Led Zeppelin et de Pink Floyd. « Paranoid » est numéro un en Grande-Bretagne, et rejoint son prédécesseur dans le classement américain à la 12ème place. Black Sabbath obtient la ferveur quasi-immédiate du public américain, le pays étant empêtré dans le conflit au Vietnam. « War Pigs » et ses références au complexe militaro-industriel fait immédiatement mouche.

 

Bien que le succès commercial soit là, la presse musicale étrille Black Sabbath. Littéralement désignée comme de la musique pour débiles mentaux, les albums sont massacrés autant en Grande-Bretagne qu’aux USA. Le groupe se voit affublé l’étiquette de « heavy-metal », alors qu’il n’a aucune notion de ce que cela représente. Black Sabbath s’est inspiré du blues anglais de John Mayall, de Fleetwood Mac, de Cream, de Led Zeppelin, et leur jeu a fait le reste. Ils n’ont aucunement conscience d’être violents ou satanistes.

Les interviews se passent globalement mal, on les harcèle sur leur satanisme prétendu, on leur demande sans cesse pourquoi ils jouent une musique violente et quel est leur public. Les Black Sabbath n’ont les codes de rien en termes de promotion. Ils jouent de la musique et essaient d’en vivre, c’est tout. Issus des milieux ouvriers, ils ne savent pas poser sur une photo, ni répondre à une interview. Mal habillés, mal coiffés, ils posent un peu voûtés, l’air gêné. Ils ont l’attitude de jeunes gens qui viennent du monde du travail. Ils commencent seulement à manger à leur faim. Les journalistes de la presse musicale sont pour la plupart originaires de la classe moyenne supérieure et ont fait des études de lettres. Ils se gaussent de leur accent du Nord, le brummie, et de leur manière de répondre. La plupart du temps, c’est « je ne sais pas ». Les Black Sabbath ne sont pas Pete Townhend des Who ou Mick Jagger. Ils n’ont pas à offrir de grandes théories ou de références intellectuelles. Ils jouent leur musique, ça leur vient comme ça, certains textes ont un sens politique, d’autres non, et ils jouent pour se défouler et s’amuser. Ce qu’ils savent par contre, c’est que le public qui vient les voir leur ressemble.

Black Sabbath enchaîne les albums géniaux : « Master Of Reality » en 1971, « Vol.4 » en 1972, « Sabbath Bloody Sabbath » en 1973, « Sabotage » en 1975. Le succès commercial est constant, avec à chaque fois des disques de platine aux USA. Le groupe vit alors une vie cent pour cent rock’n’roll à base d’enfilades de concerts interminables, de sexe, d’alcool et de drogues. Les musiciens ont découvert la cocaïne avec Mountain alors qu’ils faisaient leur première partie sur la tournée de promotion de « Paranoid » début 1971. En bons lads qu’ils sont, les Black Sabbath font tout à l’excès, et consomment des kilos de cocaïne et de marijuana.
Deux camps commencent également à se dessiner, entre Butler et Iommi qui voyagent en avion, et Bill Ward qui préfère se déplacer en camping-car avec Ozzy. La pression commence aussi à être forte sur les épaules de Tony Iommi, qui album après album doit trouver les idées de base aux chansons avant que les trois autres ne se greffent dessus et que Butler écrive les paroles.

En 1975, Black Sabbath traverse une période difficile. Le groupe a viré Jim Simpson en 1971 comme un malpropre et a embauché un type plus ou moins mafieux du nom de Tony Meehan. Le premier a entamé un procès, le second ne va pas tarder à le faire. Il s’avère que les Black Sabbath se sont rendus compte que leur manager vivait la grande vie sur leur dos, dépensant sans compter leur argent, s’attribuant tous leurs droits et leur distribuant au compte-goutte du liquide pour s’acheter une maison, des vêtements ou une voiture. Ce n’est jamais non, mais c’est en fait très en deçà de ce que le groupe génère financièrement. « Sabotage » est assemblé littéralement avec les avocats dans le studio. L’album transpire la haine et la rage. Le travail a une vraie valeur pour eux, et ils ont finalement charbonné pour un patron qui les a roulé. Le groupe perd par deux fois. A Jim Simpson, ils lui devront une forte somme d’argent, à Tony Meehan, ils perdent les droits de leurs six premiers albums pour une durée de sept ans.

Le déclin

En 1976, Black Sabbath est repris en main par Don Arden, un des moguls du business musical. Cette fois bien managé, Black Sabbath reprend le chemin des studios. Mais les musiciens sont rincés par six années de travail épuisant. Il n’aspire qu’à se reposer. Installés en Floride dans une grande maison, Ozzy, Bill et Geezer passent l’essentiel de leur temps au bord de la piscine ou dans les bars. Tony Iommi tente tant bien que mal de rassembler des idées, qu’il développe avec le claviériste du groupe depuis 1975 : Gerald « Jezz » Woodroffe. Iommi est à la recherche de la reconnaissance critique. Il n’arrive pas à accepter qu’on insulte son travail en permanence alors que Black Sabbath a fait des progrès gigantesques depuis son premier album. Des éléments un peu progressifs ont fait leur apparition depuis « Vol.4 » et surtout « Sabbath Bloody Sabbath », avec la participation remarquée du claviériste de Yes Rick Wakeman. Mais cela ne suffit pas. En 1974, on l’a comparé dans un article du Melody Maker à un violoniste tzigane jouant dans une pizzeria. Pour la presse, les Black Sabbath sont des imposteurs.

Iommi se lance alors dans des morceaux plus orchestraux, secondé par Woodroffe, et lorsque les autres Black Sabbath découvrent son travail, ils sont déstabilisés. Le guitariste a une grande ambition pour ce disque. Butler, Ward ne sont pas en position de se plaindre, et travaillent sur les nouvelles chansons. Osbourne se montre plus revêche : il n’aime pas ce qu’il entend. Il vit également dans un grand doute personnel. Lors de l’enregistrement de « Sabotage », il a réalisé des performances vocales exceptionnelles, mais il n’a pas su se montrer capable de les reproduire sur la même tonalité sur scène, obligeant Black Sabbath à les jouer un ton plus bas pour éviter à Osbourne de se détruire la voix. Le chanteur a perdu confiance en lui, et a le sentiment que finalement, la presse musicale a raison : il n’est pas un bon chanteur. Il s’enfonce alors de plus en plus dans l’alcool et la cocaïne, devenant peu à peu un fantôme dans le groupe.

« Technical Ecstasy » n’est pas un nouveau chef d’oeuvre, mais il est un très bon album, avec de superbes morceaux comme Back Street Kids, You Won’t Change Me ou Dirty Women. Lorsque l’album sort en octobre 1976, l’album n’est hélas plus dans l’air du temps. Le punk arrive en Grande-Bretagne, les Etats-Unis vibrent au son de Fleetwood Mac, Eagles, Foreigner et Boston. Le rock progressif est en train de s’effacer. La critique ne fait pas plus d’éloges à « Technical Ecstasy » qu’aux précédents, cette fois avec le bon argument du groupe qui n’est plus dans le coup. Il est à peine disque d’or aux Etats-Unis, avec une modeste 51ème place. Le groupe n’a d’autre choix que de reprendre la route pour défendre son album.

 

Mécontent, Ozzy Osbourne décide de quitter Black Sabbath en novembre 1977 pour fonder son propre groupe de rock dont il a déjà trouvé le nom : Blizzard Of Ozz. Pris de cours, Black Sabbath tente de poursuivre avec un autre chanteur : Dave Walker. Originaire de Birmingham, il a notamment fait partie de Savoy Brown et Fleetwood Mac. Il sera en poste trois mois, le temps pour le groupe d’assembler quelques morceaux.
Pendant ce temps, Ozzy Osbourne ne fait pas grand-chose de plus que quelques répétitions entre deux beuveries. Persuadé qu’il n’arrivera à rien, il décide de revenir dans Black Sabbath. Il prend le train en cours, et part au Canada pour l’enregistrement de « Never Say Die ! ». Une fois encore, Osbourne n’est pas convaincu de ce qu’il entend, et refuse de chanter sur Breakout et Swinging The Chain co-composée par Bill Ward. « Never Say Die ! » est un nouvel album décrié par les fans, encore assez progressif bien que la guitare ait retrouvé sa place première. Les scores sont encore une fois mitigés. Le groupe décide de fêter ses dix ans avec une grande tournée mondiale évènement. Si la partie européenne se passe bien, le volet américain frise la catastrophe à chaque instant. Ozzy Osbourne est ingérable, et les musiciens sont tous épuisés. Par ailleurs, ils ont en première partie la nouvelle sensation du heavy-metal : Van Halen. Le jeune groupe a faim, et même si il révère Black Sabbath, il donne tout et la différence avec la star de la soirée est cruelle.

A peine a-t-il terminé sa tournée fin 1978 et pris un peu de repos que Don Arden veut un nouvel album afin de relancer les ventes. Le groupe s’installe en Californie pour se mettre dans les meilleures conditions possibles de travail. Mais l’ambiance au sein du groupe est exécrable. Geezer Butler est en plein divorce et s’absente souvent. Bill Ward est en couple avec une femme complètement alcoolique qui ne fait qu’aggraver son propre état. Quant à Ozzy Osbourne, il a atteint un stade d’alcoolisme et de toxicomanie critique. Tony Iommi se laisse absorber par l’ambiance délétère, et tente de trouver de nouvelles idées en sniffant toujours plus de cocaïne. La maison des Black Sabbath ressemble à une sorte d’orgie de superstars avec des filles nues partout, de la cocaïne sur toutes les tables, et des bouteilles d’alcool dans chaque main. Mais de tout ça, il ne sort pas grand-chose au niveau créatif, à part quelques ébauches de morceaux comme Children Of The Sea qu’Osbourne critique sévèrement sans rien proposer en retour.
Les tensions entre Tony Iommi et Ozzy Osbourne atteignent un niveau de non retour en avril 1979. Conscients que le chanteur n’est plus capable de rien et ne fait que dénigrer le travail des autres, le guitariste charge Bill Ward, qui est alors celui qui a encore de bonnes relations avec Osbourne, de lui annoncer son licenciement. Le batteur vivra par la suite cet évènement comme une trahison de sa part, ce qui va l’enfoncer un peu plus dans l’alcoolisme, rongé par la culpabilité. De son côté, Osbourne plie son sac et s’en va.

Blizzard Of Ozz

Après avoir encaissé son dernier chèque de l’ère Black Sabbath, Ozzy Osbourne s’enferme dans une suite du Le Parc Hotel à Los Angeles à West Hollywood. Il se drogue, boit, mange des pizzas en regardant la télévision. Il sort pour acheter de l’alcool, et de temps en temps, il va au Rainbow Bar & Grill pour se saouler au bar, et ramène une fille à l’occasion. Il passe l’essentiel de son temps à ruminer tout seul, réfléchissant à ce que sont en train de faire les autres Black Sabbath.
Quelques amis viennent encore le voir dans sa chambre, mais Ozzy Osbourne est désespérément seul. Il est de plus un homme encore marié, bien que sa femme Thelma l’ait mis dehors à cause de son comportement empoisonné d’alcool. Il ne voit donc plus ses enfants. Sharon Arden est encore là pour s’occuper de ses affaires. Elle est la fille de Don, et travaille dans sa société de management tout comme son frère David. Sharon Arden a grandi dans un univers familial difficile, ballottée au gré des tournées organisées par son père, et dans un climat totalement dénué d’affection parentale. La jeune femme a donc développé un caractère dur, mais aussi un syndrome boulimique lié à son enfance difficile. Elle compense ses troubles en se noyant dans le travail. Elle veut prouver à son père qu’elle est capable même si elle est une femme. Il lui a confié la destinée de Electric Light Orchestra pour se faire la main. Elle sait aussi se faire des relations mondaines, capable d’avaler autant d’alcool qu’un bûcheron canadien.

Elle a sympathisé avec Ozzy Osbourne lors de ses derniers temps au sein de Black Sabbath. Elle l’a tout de suite trouvé drôle, attachant et sensible, même si il est un peu fou. Leur relation reste cependant des plus chastes, mais leur affection l’un pour l’autre est réelle. Alors qu’Ozzy croupit dans sa chambre d’hôtel, Sharon Arden vient le voir. Alors que le chanteur se voit confier de l’argent à remettre à la jeune femme de la part d’un ami musicien, il dépense tout en alcool et en drogue. Cette fois, Ozzy Osbourne va découvrir une autre facette de Sharon Arden : ses colères. Elle explose littéralement de rage en apprenant la nouvelle. Elle le roue de coups, lui jette tout ce qui lui passe par les mains. Puis elle s’engage fermement : elle va le sortir de son trou, de gré ou de force. Elle ne peut plus le voir se détruire de la sorte.

Remonté par cette tempête, Osbourne annonce à Don Arden qu’il veut monter un groupe. Quelques essais sont faits avec Gary Moore et Glenn Hughes, et le manager lui met à disposition les studios de Frank Zappa pour auditionner des musiciens. Osbourne n’a pas encore beaucoup de motivation, mais il se lie d’amitié avec un jeune bassiste du nom de Dana Strum. Le chanteur n’a comme repères musicaux que la scène britannique des années 1970. Il ne connaît rien à ce qui se passe alors sur le Strip de Los Angeles. Dana Strum commence alors à sortir Osbourne. Avec la bénédiction de Sharon Arden, il l’emmène chez le coiffeur, le rhabille. Ils vont se promener en voiture au bord de la plage, et traîner dans les clubs. Ozzy commence à remonter la pente.
C’est Strum qui lui conseille d’auditionner un jeune guitariste américain du nom de Randy Rhoads, membre de Quiet Riot. Le bassiste organise tout. Il réussit à convaincre Rhoads de passer l’audition, lui qui n’en a jamais faite. Comme à son habitude, Osbourne s’est saoulé toute la journée, et Strum a le plus grand mal à le traîner à l’heure dite au studio. Lorsque Rhoads commence à jouer, le chanteur sort brusquement de sa léthargie. Il est impressionné par ce qu’il entend. Rhoads est embauché, et le résultat des recherches est présenté officiellement à Don Arden et à sa fille Sharon lors d’une jam avec Frankie Banali de Quiet Riot à la batterie. Le groupe se permet même de présenter deux ébauches de chansons nouvelles. Ozzy les a fredonné à Strum et Rhoads qui ont aussitôt traduit cela en mélodie. Sharon Arden est évidemment très fière, mais Don Arden n’est pas content. Ce jeune Dana Strum s’est beaucoup trop investi, et le manager ne veut pas l’avoir en travers de son chemin. Il fait rapatrier Osbourne en Grande-Bretagne, bientôt suivi de Randy Rhoads qui a obtenu son permis de travail. Dana Strum, lui, est abandonné à Los Angeles.

Ozzy saisit la gorge de sa femme et tente de l’étrangler en ânonnant que « nous voulons que tu meurs ». Plongé dans un delirium-tremens lié à l’alcool, il entend des voix. Sharon réussit à actionner l’alarme de la maison qui est reliée au poste de police le plus proche.

Osbourne et Rhoads s’installent vers Birmingham, et descendent régulièrement sur Londres pour assister à des concerts et des soirées. Le vent a tourné, et le heavy-metal est revenu à la mode avec la New Wave Of British Heavy-Metal (NWOBHM) qui inclut notamment Iron Maiden, Def Leppard, Saxon… Même les formations antérieures comme Motörhead, Budgie, Judas Priest ou Thin Lizzy bénéficient de ce nouveau souffle métallique. Osbourne retrouve des têtes connues, à commencer par le bassiste Bob Daisley. Ce dernier a officié dans Chicken Shack, Widowmaker puis Rainbow. Il accepte de venir travailler avec Rhoads et Osbourne pour ce qui doit être un nouveau groupe.

Ils se réunissent aux Rockfield Studios au Pays de Galles, et essaient plusieurs batteurs avant d’engager Lee Kerslake, ex-Uriah Heep. C’est cet équipage qui enregistre l’album « Blizzard Of Ozz ». Le disque est publié chez Jet Records, le label de Don Arden. Osbourne apparaît en parfait provocateur, un crucifix à la main et une tête de bouc à ses côtés. Il semble ramper comme un démon sur le sol d’un grenier baignant dans une sorte de halo lumineux. Le groupe part en tournée en Grande-Bretagne et décroche la 7ème place des ventes britanniques, faisant mieux que « Heaven And Hell » de Black Sabbath, 9ème en mai.

Cette petite victoire regonfle tout le monde. Avant de partir en tournée américaine, Don Arden exige un nouvel album afin de battre le fer tant qu’il est chaud. « Diary Of A Madman » est rapidement mis en boîte mais va attendre que le groupe ratisse les Etats-Unis. Sharon Arden a réussi à décrocher un contrat de distribution avec CBS, mais le budget promotionnel est minable, la major ne voulant pas trop investir dans un loser de la scène rock. L’argent va donc permettre de sortir « Blizzard Of Ozz » aux USA, et les Arden avancent l’argent de la tournée, qui se fera en tête d’affiche dans des salles de deux à trois mille place. Sharon refuse que son Ozzy s’abaisse à faire des premières parties.
Mais pour cela, il va falloir rajeunir l’image du chanteur. Il se voit affubler d’une coupe à la mode avec de petites mèches blondes. Ses costumes à franges sont remplacés par des pantalons de couleurs en spandex. Et il faut aussi rajeunir le groupe, car Bob Daisley et surtout le bedonnant Lee Kerslake ne font pas très sexy. Ils sont remplacés respectivement par Rudy Sarzo, et Tommy Aldridge.

Auparavant, le duo Sharon et Ozzy sont invités le 15 avril 1981 à une soirée organisée par CBS pour présenter les nouveaux artistes du label. Si la manageuse a mis un tailleur, Ozzy arrive avec une vieille veste à carreaux, un jeans et des baskets. Considéré comme un vieux cheval par les pontes du label, il décide de faire un petit effet en mettant trois colombes blanches dans ses poches de veste. Il les fera s’envoler dans la salle pour créer un effet qui lui permettra de se faire remarquer. Sharon valide et la soirée débute. Ozzy ingurgite évidemment de plus en plus d’alcool, et lorsqu’il pense que c’est le moment il décide de libérer les oiseaux. Deux s’envolent dans l’exclamation générale, le troisième tombe inanimé. Le chanteur le ramasse alors et le décapite avec les dents, avant de recracher la tête sur la table en souriant comme un dément, un filet de sang à la bouche. Tout le monde crie à l’horreur, le couple est mitraillé par les photographes présents. Sharon et Ozzy doivent alors s’enfuir, mais la manageuse est morte de rire dans le taxi : l’effet va être maximal.

Les jours suivants, la presse se fait les gorges chaudes de l’affaire, faisant d’Ozzy Osbourne un dangereux détraqué sataniste, comme en atteste la pochette de son nouvel album et son passé avec Black Sabbath. Don Arden est furieux de cette mauvaise pub, mais le coup a marché : les salles se remplissent à une vitesse folle. Les gamins américains des années 1980 se mettent à adorer ce type qui dérange la bonne société américaine. L’album « Blizzard Of Ozz » devient disque de platine à sa sortie américaine en mars 1981, et Blizzard Of Ozz joue à guichets fermés d’avril à septembre 1981. « Diary Of A Madman » sort en octobre 1981, juste avant Halloween et devient lui aussi disque de platine. Le groupe reprend la route, mais des dates européennes sont annulés. Ozzy Osbourne, quoique plus affûté, est exténué. Il vient en effet en deux ans de se faire virer de Black Sabbath, de déprimer, de remonter un groupe, d’enregistrer deux albums et tourner pendant une année entière.

 

Se venger de Black Sabbath

Après un petit mois de repos bien mérité, Osbourne et son Blizzard Of Ozz reprennent la route. Sharon Arden veut faire de son Ozzy une star et ne lésine pas sur les moyens afin d’enterrer Black Sabbath qui connaît lui aussi une résurrection avec le chanteur Ronnie James Dio. Elle met en place un décor de scène type château hanté, de la pyrotechnie, des lasers. Il y a même un nain déguisé en moine détraqué qui vient servir des verres à Ozzy sur scène. Il est surnommé Ronnie pour se moquer de la petite taille du vocaliste de Black Sabbath, Dio et Osbourne se détestant par presse interposée. Il est même organisé un concours de lancer de bidoche dans le plus pur esprit des films gore. Osbourne dispose d’une catapulte, le public vient avec sa marchandise et jette toutes sortes de projectiles sanguinolents sur scène. L’enthousiasme atteint son paroxysme lorsqu’un fan est arrêté à l’entrée d’un concert avec une tête de buffle. Le 20 janvier 1982 à Des Moines dans l’Iowa, un fan jette une chauve-souris de laboratoire sur la scène. Pensant à un jouet en plastique, Ozzy fait mine de la décapiter comme pour la colombe. Le public gronde, mais la pauvre bête se réveille et bat des ailes. Le chanteur prend peur et n’a d’autre réflexe que de la décapiter avec les dents à son tour. Il est aussitôt évacuer de scène pour subir un traitement antirabique à l’hôpital le plus proche. Mais ce nouveau coup va faire encore grandir la réputation white-trash d’Ozzy, au point que la chauve-souris va devenir son emblème. A ce scandale viendra se greffer un autre outrage : celui d’uriner sur Fort Alamo. Sharon a caché les vêtements d’Ozzy pour qu’il ne sorte pas du bus se chercher à boire. C’est mal connaître l’animal qui revêt les vêtements de sa femme, et part dans la ville pour boire quelques verres avec un photographe et un journaliste. Ayant besoin de se soulager, il le fait sur un mur, qui n’est autre que celui de Fort Alamo, le tout en photos. Il sera emmené au poste, et Sharon ne réussira à le faire sortir qu’en menaçant la police d’une émeute si le concert du soir est annulé.

Tout n’est pas rose malgré le succès. Don et Sharon Arden ont en tête d’enregistrer un double live avec uniquement des titres de Black Sabbath. En effet, Iommi, Butler, Osbourne et Ward viennent de récupérer leurs droits sur leurs chansons. Black Sabbath est en train de préparer un double live avec Ronnie James Dio au chant, Sharon veut coiffer au poteau ce dernier. Mais Randy Rhoads est réticent. Il considère qu’ils ne se sont pas donnés autant de mal pour redorer le blason du chanteur et lui créer un répertoire moderne pour venir s’embourber dans un passé désormais révolu. Le chanteur et le guitariste se disputent à ce sujet, mais aussi sur la consommation épouvantable d’alcool et de drogues d’Ozzy, qui sont son véritable fuel. Rhoads, qui ne boit que du Coca et fume une cigarette de temps en temps ne comprend pas ce besoin de se détruire. Finalement, il accepte de faire ce fameux live avec des titres de Black Sabbath, un album supplémentaire et les tournées qui vont avec, avant de se retirer pour se consacrer à l’enseignement de la musique dans l’école de sa chère maman Dee. Osbourne sait donc qu’il va perdre son guitariste prodige dans un délai relativement court, mais il ne sait pas à quel point.
En effet, alors que la caravane de tournée fait une pause à Leesburg en Floride, le chauffeur du bus Andrew Aycock, également pilote d’avion, emmène en balade tous ceux qui veulent venir. Il s’est arrêté à côté du terrain d’aviation où il pratique. Le premier vol emmène le claviériste Don Airey et le tour manager Jack Duncan. Andrew Aycock fait quelques figures au-dessus des bus et des hangars pour impressionner. Il se pose et fait de même avec Randy Rhoads et la maquilleuse Rachel Youngblood. Sauf que l’aile de l’avion touche le toit du bus où se trouvent Ozzy et Sharon et s’écrase dans la maison voisine. Lorsque le chanteur descend du bus, réveillé de sa cuite par le bruit et la fumée, il constate un avion en flammes encastré dans une maison et l’équipe technique en larmes. Randy Rhoads, Rachel Youngblood et Andrew Aycock sont morts.

Pour continuer la tournée, Bernie Tormé dépanne, remplacé ensuite par Brad Gillis. Sharon Arden devient officiellement Sharon Osbourne en juillet 1982, mais à leur retour d’Hawaï, Don Arden a un mauvais coup en réserve. Il veut sortir un live avec Randy Rhoads, histoire de capitaliser sur l’accident. Ozzy et Sharon s’y opposent, refusant de faire de l’argent sur le dos de leur ami fraîchement décédé. Ils ont par contre une parade mûrement réfléchie. Black Sabbath est en train de mixer un double live destiné à sortir en novembre 1982. Ils vont effectivement enregistrer un double live de morceaux de Black Sabbath pour les coiffer au poteau et montrer qui est le vrai chanteur de Black Sabbath. Mais ce sera leur ultime contrat avec Jet, car Sharon Osbourne a décidé de prendre seule en charge la destinée d’Ozzy sans avoir son père Don et ses coups bas dans les pattes, celui-ci étant également toujours le manager de Black Sabbath. La manageuse a déjà sous le coude un contrat avec Epic. Don Arden est au pied du mur, mais n’accepte de donner leur indépendance au couple qu’en échange de la somme d’un million et demi de dollars. L’argent chèrement gagné passé et à venir va donc servir à rembourser Don Arden. « Speak Of The Devil » sort avant « Live Evil » de Black Sabbath, et est un nouveau succès commercial. Dès lors, le clan Osbourne et Don Arden vont se livrer une guerre dont Black Sabbath va subir les dommages collatéraux.

Ozzy Osbourne la superstar

Brad Gillis ne reste pas à la guitare et rejoint son groupe Night Ranger. Des auditions sont passées, et le jeune Jake E Lee est embauché. Bob Daisley est rappelé, car il est le seul en qui Ozzy a confiance pour retranscrire en partition ses idées. Le bassiste va ainsi devenir l’homme de l’ombre derrière tous les meilleurs albums d’Ozzy, jusqu’à « No More Tears » inclus.

 

« Bark At The Moon » est un nouveau carton commercial avec notamment un premier clip sensation pour le morceau-titre où Ozzy se transforme en loup-garou, et qui tournera sur MTV. Ozzy Osbourne tourne massivement à travers les Etats-Unis, mais n’oublie pas l’Europe, elle aussi à fond dans le heavy-metal. Le chanteur rincé de Black Sabbath est désormais une figure du nouveau heavy-metal des années 1980 avec Judas Priest, Def Leppard, Van Halen, et Iron Maiden. Même si il continue à se déplacer de manière un peu pataude comme il l’a toujours fait en tapant dans ses mains, il le fait avec du eye-liner, des mèches blondes et des tenues à paillettes.

Sharon Osbourne a aussi le flair pour dénicher des premières parties qui attirent un public plus jeune. Pour « Bark At The Moon », ce sera Mötley Crüe qui vient de sortir « Shout At The Devil ». Pour la tournée « The Ultimate Sin », ce sera Metallica. Le quatuor thrash marche bien en Europe, mais n’arrive pas à toucher un large public aux Etats-Unis. Le groupe sort « Master Of Puppets », et a besoin de jouer devant de grandes arènes. Sharon Osbourne leur offre cette possibilité, et leur permet de décrocher enfin la célébrité internationale tant convoitée.
Les frasques de tournée sont aussi légendaires que parfois pathétiques, avec un Ozzy cherchant sans cesse à être le plus déjanté de tous face aux nouveaux musiciens, buvant l’urine du bassiste de Mötley Crüe, ou sniffant des fourmis. Ozzy Osbourne a besoin d’être le clown, comme autrefois il l’était dans la cour d’école pour exister.

En 1987, Ozzy Osbourne décide enfin de sortir un double live de concert avec Randy Rhoads. Pour cela, l’album est crédité à Ozzy Osbourne et Randy Rhoads. Il s’appelle « Tribute » et est un gigantesque témoignage de ce que le jeune guitariste apporta au chanteur en termes de créativité, de nouveauté et de talent. Jake E Lee va s’en aller, mécontent de n’être considéré que comme une sorte de musicien de studio. Il sera remplacé par Zakk Wylde, de son vrai nom Jeffrey Phillip Wielandt. C’est un jeune guitariste fan de Black Sabbath, décontracté et cool, mais au talent immense. Geezer Butler prend le poste de bassiste après un court épisode de reformation chaotique pour le Live Aid en 1985. Il assure la tournée de l’album « No Rest For The Wicked », un album qui s’écarte du glam-metal et des paillettes pour revenir à une musique plus sombre et brutale, dont l’un des sommets est l’excellent Miracle Man, où Ozzy règle ses comptes avec les prêcheurs qui lui crachent au visage depuis presque dix ans.

La tournée atteint son pinacle lors du Moscow Music Peace Festival en août 1989. Ozzy Osbourne en est une des têtes d’affiche. L’URSS a laissé entrer les investissements occidentaux et notamment les concerts rock. A la fin de l’année, Black Sabbath va effectuer une tournée en Union Soviétique. Ozzy Osbourne se produit devant soixante dix mille moscovites surexcités. Le concert est retransmis par la chaîne MTV. Osbourne est à son pinacle, qui plus est avec Geezer Butler à la basse, ce qui fait que le Ozzy Osbourne Band compte plus de musiciens d’origine que Black Sabbath lui-même, dont il ne reste que l’inamovible Tony Iommi.
Ozzy est dans une félicitée absolue. Il a eu trois enfants avec Sharon : Aimee, Jack et Kelly. Il revoit même ses enfants qu’il a eu avec Thelma. Superstar du heavy-metal, populaire partout, il ne peut que se sentir heureux. Mais ce n’est pas le cas. Le 2 septembre 1989, Sharon Osbourne organise une fête d’anniversaire pour leur fille Aimee. Il y a là tous les amis de la petite. Depuis quelques jours, Osbourne rumine des disputes avec Sharon, son état se dégrade. Lors du concert à Moscou, il montre des signes de tremblement et trottine de manière aléatoire. Son visage est bouffi et son teint est blanchâtre. Il picole la caisse de vodka que lui a offert l’organisation du concert moscovite. Puis il revêt le costume de la pochette de « Bark At The Moon », et débarque dans la fête d’anniversaire ainsi, pensant faire rire les enfants. Il les terrorise, et les parents viennent vite les chercher. Sharon se fâche et Ozzy retourne boire. En début de soirée, il redescend de la chambre. Son regard est curieusement éteint. Il saisit la gorge de sa femme, et tente de l’étrangler en ânonnant que « nous voulons que tu meurs ». Plongé dans un delirium-tremens lié à l’alcool, il entend des voix. Sharon réussit à actionner l’alarme de la maison qui est reliée au poste de police le plus proche. Le lendemain, emprisonné, Ozzy ne se souvient de rien. Lorsque l’officier lui lit les charges, il s’effondre en larmes.

 

Son avocat réussit à le faire intégrer une cure de désintoxication. Sharon va mettre deux mois avant de venir le voir. Elle sait que si elle continue ainsi, elle et ses enfants sont désormais en danger. Elle sait aussi que si elle abandonne Ozzy, il va mourir dans un délai relativement court. Elle lui pose un ultimatum : il se soigne ou elle s’en va. Osbourne va se prendre en main, et va connaître une renaissance au début des années 1990. L’album « No More Tears » au titre puissant, permet au chanteur de se refaire une santé tant artistique que physique. Il décide alors de mettre fin à sa carrière après une ultime tournée nommée « No More Tours ». Il veut se reposer et se consacrer à sa famille.

Après le drame, Geezer Butler a renoué avec Ronnie James Dio et Tony Iommi. Le trio remonte le second line-up mythique de Black Sabbath, celui des années « Heaven And Hell »/ « Mob Rules »/ « Live Evil ». le groupe assemble l’excellent « Dehumanizer » qui permet à Black Sabbath de redécoller aux Etats-Unis. Mais en octobre 1992, Sharon Osbourne passe un coup de fil. Elle voudrait que pour les deux ultimes concerts d’Ozzy à Costa Mesa, le Black Sabbath originel se réunisse. Princière, elle a prévu que le line-up actuel de Black Sabbath, celui avec Dio, assure la première partie d’Ozzy. Enjoués par la perspective d’une réunion de vieux copains, Iommi et Butler ne voient pas venir le piège. Dio si, et il refuse l’offre net.

Il sera remplacé par Rob Halford, en congé de Judas Priest. Mais une fois encore, l’affaire va se compliquer. Le 12 novembre 1992, Black Sabbath joue à Sacramento. A la montée du bus après le concert, Tony Iommi est arrêté par la police pour non-paiement de pension alimentaire de sa fille Toni Marie. Il faut régler une caution de soixante quinze mille dollars que le management de Tony Iommi n’a pas. Et si l’argent n’est pas versé avant le vendredi, le guitariste restera au trou pour le week-end où auront lieu les deux fameux concerts à Costa Mesa. Sans certitude, il est fort probable que Sharon Osbourne ait payé la caution, qui sera redevable plus tard. En l’occurrence, elle négociera la moitié du nom de Black Sabbath en remboursement de la dette, ce qui fait que toute sortie doit désormais être validé par le clan Osbourne. Et cela bride grandement la volonté de Tony Iommi de sortir des archives des périodes post-Ozzy. Car Black Sabbath a continué à exister, et avec des disques notables durant les années 1980-1990.

 

Sharon Osbourne, la femme qui a construit le mythe Ozzy

Ozzy Osbourne, du fait de son total manque de confiance en lui, a toujours eu besoin d’un mentor, de quelqu’un qui le guide. Ce rôle sera d’abord dédié à Tony Iommi en tant que leader de Black Sabbath, et à Geezer Butler en tant qu’auteur des textes du groupe qu’Ozzy doit s’approprier et chanter. Lorsqu’il sera débarqué du groupe, c’est Sharon Arden, future Sharon Osbourne, qui aura ce rôle. Mais avec un truc en plus : l’amour.
On ne peut nier qu’elle aime de tout son coeur son Ozzy. Il en faut pour supporter ses absences et ses frasques liées à l’alcool et à la drogue, l’obligeant à gérer un grand gamin en plus de ses propres enfants. Il en faudra aussi de l’amour pour accepter de revenir auprès d’un homme qui a failli l’étrangler.
Ozzy Osbourne sait tout cela, et son inaptitude pour tout hors de la musique fait de Sharon celle qui le soutient constamment pour qu’il donne le meilleur de lui-même en tant que chanteur et qu’il reste en vie. C’est elle qui a toute les idées marketing permettant de toujours mettre en avant son mari, quitte à refaire l’histoire, notamment de Black Sabbath. C’est elle qui va faire d’Ozzy le seul et unique chanteur de Black Sabbath en contraignant Iommi à lâcher une partie des droits du nom, et en mettant régulièrement des bâtons dans les roues du groupe, que ce soit durant les années Dio mais aussi lorsque le groupe sera en difficulté financière à la fin des années 1980-début des années 1990. Quitte à imprimer dans les imaginaires que Black Sabbath sans Ozzy, et ce n’est tout simplement pas Black Sabbath, négligeant au passage l’importance capitale de Iommi et Butler, et que ce soit tout simplement factuellement faux.

Ozzy Osbourne se laisse porter, faisant entièrement confiance à sa femme. C’est ce que le public va découvrir dans la série de télé-réalité « The Osbournes » diffusée entre 2002 et 2005 sur MTV. On y découvre des personnages truculents, à commencer par un Ozzy totalement nature, drôle par son humour typiquement anglais et ses saillies corrosives, mais aussi souvent drôle malgré lui. L’homme est un personnage troublé, bourré de comportements obsessionnels, totalement inadapté à la technologie, et complètement dépassé par ses animaux de compagnie comme par ses enfants. Une chose est certaine : c’est qu’il est d’une honnêteté totale, ne cherchant pas à se cacher derrière ce qu’il n’est pas. Même riche, Ozzy Osbourne reste un lad d’Aston, jurant, toujours doté de son accent du Nord, ayant toujours en mémoire ce qu’il a vécu enfant, les privations multiples, rappelant à Kelly et Jack combien ils sont chanceux de vivre dans un tel confort, mais si Ozzy n’a pas toujours été un père exemplaire.

La série va beaucoup contribuer à faire d’Ozzy Osbourne un personnage de pop culture, avec ses cheveux longs et bruns, et ses petites lunettes violettes à la John Lennon. C’est à la fois un grand gamin, pour qui chaque chose qui lui apporte du plaisir devient une obsession, de peur de ne plus en avoir, toujours marqué par son enfance. Mais c’est aussi un homme mâture et philosophe, fier de sa vie, du chemin accompli, de ses enfants, de sa femme. Il sait être prévenant et généreux. Il a aussi constamment besoin de faire travailler son imagination. Il dessine beaucoup, il a toujours du papier et des feutres sous la main.

Grâce à la série, Ozzy Osbourne devient une personnalité populaire, une sorte de personnage de cartoon qui fait des featurings et répond à de nombreuses interviews. Sharon Osbourne bénéficie également du rayonnement de l’émission en devenant une star de la télévision. Elle participera aux jurys de « The X Factor » et de « America’s Got Talent ».

C’est enfin elle qui organisera le grand concert à Birmingham « Back To The Beginning » le 5 juillet 2025 pour célébrer avant tout les adieux d’Ozzy Osbourne. Car une fois encore, Black Sabbath ne servira que de prétexte à rappeler que sans Ozzy, le groupe n’existe pas. De son côté, le chanteur ne verra que l’aspect émotionnel de l’affaire. Très diminué, ne tenant que par la volonté d’aller au bout de cette prestation, il va avant tout vivre tout cela comme un dernier adieu. Et son décès rapide, deux petites semaines après, ne fait que confirmer qu’il aura jeté ses dernières forces dans ce concert qui fut aussi émouvant que difficile à regarder. Mais une fois encore, la femme d’affaires affûtée a réussi à permettre à son mari, pour qui la scène était son adrénaline, de finir sa carrière dans un grand show à la mesure de son amour pour lui.

Reformer Black Sabbath

Dès le licenciement d’Ozzy Osbourne en 1979, il devint presque évident que les quatre musiciens allaient devoir se retrouver. Black Sabbath va magnifiquement se réinventer avec Ronnie James Dio au chant, puis dans une moindre mesure avec Ian Gillan pour l’album « Born Again » en 1983. La guerre entre Ozzy Osbourne et Black Sabbath était surtout alimentée par la rancoeur profonde entre Sharon et son père Don. De leurs côtés, les musiciens avaient toujours en tête ces premières années ensemble, ce lien indéfectible qui les avait conduit de la misère d’Aston aux plus grandes scènes américaines. Ils avaient fait tout cela ensemble, et cela constituait un pacte entre eux.
Dès 1984, dès le départ de Ian Gillan, Iommi, Butler et un Ward fraîchement désintoxiqué se réunissaient en testant sans conviction un chanteur américain un brin prétentieux : Dave Donato. Mais les trois ont en tête Ozzy Osbourne. Ils se retrouveront sur la scène du Live Aid à Philadelphie, mais c’est encore Don Arden qui va détruire la réunion en faisant croire à Iommi, Butler et Ward que le clan Sharon et Ozzy a manigancé pour reprendre la main sur le groupe. Il exige un million de dollars de dédommagement. Le guitariste et le bassiste se font berner, la réunion échoue.
Celle de Costa Mesa en 1992 sera avant tout une petite vengeance contre Ronnie James Dio, et un moyen pour Sharon Osbourne de remettre la main sur le groupe. D’ailleurs, à la fin du second concert, un grand panneau s’illumine et affiche : « Ozzy Osbourne, I’ll Be Back. » Geezer Butler fera plusieurs allers et retours dans le groupe d’Ozzy, en 1988 puis en 1995. Mais il reviendra aussi dans Black Sabbath de 1992 à 1994.

En 1996, Sharon Osbourne veut faire jouer son mari sur le festival itinérant Lollapalooza organisé par le chanteur de Jane’s Addiction Perry Farrell. C’est devenu une institution du nouveau rock dit alternatif : Nirvana, Pearl Jam et Soundgarden y ont joué. Sharon souhaite rajeunir le public d’Ozzy et contacte Farrell, confiante. Après tout, Ozzy Osbourne est toujours une star. Mais la réponse est cinglante : pour l’organisateur, Ozzy est un dinosaure qui n’a rien à faire au Lollapalooza. Furieuse, Sharon décide de créer un festival avec son mari comme star : le Ozzfest. La première édition a lieu en 1996 sur deux dates. Elle réunit la fine fleur du Metal de l’époque : Slayer, Fear Factory, Slayer, Sepultura…
En 1997, elle souhaite créer l’évènement, d’autant plus que le Ozzfest va devenir réellement itinérant. Son succès est déjà si massif qu’il va enterrer le Lollapalooza pendant six ans. L’objectif est d’avoir le line-up de Black Sabbath original en tête d’affiche pour créer l’évènement. Butler est déjà dans le groupe d’Ozzy, Iommi accepte sans hésiter, mais Bill Ward se fait désirer. Il ne veut pas signer les conditions imposées par Sharon Osbourne dans le contrat. Elle décide de passer outre et c’est Mike Bordin de Faith No More qui prendra les baguettes.

Finalement, les 4 et 5 décembre 1997, Tony Iommi, Geezer Butler, Ozzy Osbourne et Bill Ward se retrouvent réunis sur la scène du NEC de Birmingham. L’évènement sera enregistré le second soir. Le public explose de joie, les quatre musiciens ont du mal à cacher leur émotion. Le concert du 5 décembre est vraiment excellent, la magie est retrouvée. Tout le monde semble rajeunir de vingt ans. L’album « Reunion » retranscrit magnifiquement cet évènement, où la joie et la ferveur inondent le disque.

Malgré une crise cardiaque en 1998, Bill Ward reprend les baguettes en 1999, et le Black Sabbath originel tourne sur le Ozzfest cette même année, puis en 2001 et en 2004. Un nouvel album a été envisagé en 2001, mais les titres ne sont pas suffisamment bons pour Rick Rubin, le producteur pressenti. Puis, lassés de jouer toujours les mêmes titres des cinq premiers albums, Butler et Iommi retrouvent Ronnie James Dio et le batteur Vinny Appice et relance le line-up de 1981 sous le nom de Heaven And Hell. Dio s’éteint brutalement en 2010 d’un cancer, et Black Sabbath avec Ozzy Osbourne reprend vie, mais cette fois sans Ward, à nouveau fâché par les conditions imposées par Sharon Osbourne.
L’album « 13 » est enregistré sur presque deux ans, composé entièrement par Iommi et Butler dans l’esprit des trois premiers disques. Brad Wilk de Rage Against The Machine s’occupe des caisses. Iommi devra soigner en parallèle un lymphome, mais l’homme est fait d’acier. L’enregistrement est rapatrié vers Birmingham qu’il n’a jamais quitté, tout comme Butler, ce afin d’assurer les sessions tout en suivant son traitement. La tournée qui suit sera un triomphe malgré la qualité discutable de « 13 ». Mais comment faire revivre l’esprit du Black Sabbath de 1970-1971 quand les musiciens sont désormais riches et ont la soixantaine ? La mission est presque impossible, et le groupe a fait au mieux.

Puis en 2016, Butler et Iommi font savoir qu’ils ne veulent plus tourner. Le bassiste en a assez de jouer toujours les mêmes morceaux, le guitariste est en rémission et veut profiter de ses proches. Le clan Osbourne se voit donc mis au pied du mur, et la tournée « The End » se terminera encore à Birmingham le 4 février 2017, sans Bill Ward. Ce dernier va alors demander un ultime concert dans le format originel dans leur ville d’origine pour clore l’histoire de Black Sabbath. Ozzy Osbourne répond immédiatement oui, Butler et Iommi restent silencieux. Que ce soient eux qui choisissent la fin de Black Sabbath n’était pas entendable pour Sharon Osbourne. La demande de Ward et l’état de santé de plus en plus dégradé de son mari allaient permettre « Back To The Beginning », la vraie fin de Black Sabbath sur fond d’adieux d’Ozzy Osbourne.

 

La tristesse populaire

La disparition d’Ozzy Osbourne a créé un grand choc. Tous les médias mainstream se sont fendus d’un petit sujet pour l’évoquer. Ironiquement, une partie de la presse musicale qui avait tant détesté Black Sabbath durant cinquante ans se trouvait une passion pour Ozzy Osbourne, cet homme si important pour l’histoire du rock. Black Sabbath allait devoir attendre sa reformation de 1997 pour que l’on se rende compte combien la formation fut influente depuis vingt ans, autant sur le thrash-metal que sur le grunge. Ozzy Osbourne et ses albums avec Randy Rhoads ont servi de tables de la Loi à des groupes comme Pantera.
Black Sabbath reste une référence absolue pour toute la scène doom-metal et stoner-metal. De jeunes musiciens rock ne cessent de s’abreuver à la source de leurs six premiers albums, mais aussi de ceux avec Dio et d’Ozzy Osbourne en solo dans les années 1980. La comète Black Sabbath est une source inépuisable de riffs et de sons magiques.
Au-delà de la musique, Ozzy Osbourne incarne un homme aux racines prolétaires, fier de ses origines, qui a toujours conservé une grande humilité malgré la drogue, l’alcool, et la célébrité. Il est, selon la chanson de son héros John Lennon, un working-class hero. Toute sa vie, il a tenté de comprendre son mal-être, et a fini par trouver les clés de son propre mystère. Il s’est réconcilié avec sa vie, son passé, avec toujours en tête Black Sabbath, le groupe de sa vie. Il a eu beau enregistrer des disques réellement médiocres, sorte de versions Metal de la pop de l’époque avec « Black Rain » et « Scream », il revient toujours à ce qu’il aime, comme en témoigne son ultime album « Patient Number 9 » enregistré avec plusieurs de ses héros comme Eric Clapton ou Jeff Beck.
Ozzy Osbourne peut avoir l’air paumé, il s’est d’où il vient, il sait ce qu’il doit à la musique des années 1960. Sa rencontre avec Paul McCartney en 2001 est caractéristique de sa personnalité. Il n’a pas conscience qu’il est lui aussi une légende. Il parle au bassiste-chanteur des Beatles avec une timidité presque enfantine, visiblement impressionné. C’est ce genre d’attitude sincère et sans filtre qui le rend si attachant, comme dans la série « The Osbournes ».
Il est et restera le chanteur unique des huit premiers albums de Black Sabbath, et d’une belle série de disques solo d’une qualité majeure, un type accroché à son pied de micro capable de retourner une salle, une bête de scène, qui ne vivait en fait que pour cela.

5 Comments Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

partages
Aller enHaut

Ca vient de sortir

Bruno le Dino rencontre le robot de Forever Pavot, Melchior

Que peut-il se passer quand un dinosaure en costume croise

N’oubliez pas de remercier Pigeon pour le tube de janvier

Le groupe anglais formé autour du chanteur guinéen Falle Nioke

L’histoire de Shandar, le meilleur label d’avant-garde français

Neuf ans d’existence, vingt-deux albums, l’éternité pour résonner. Voici l’histoire