Universal vient de publier via Island un magnifique coffret consacré à la construction et à l’enregistrement du mythique « Five Leaves Left » de Nick Drake. Ecrire que l’Anglais reste un mystère est une douce litote journalistique pour parler de ce musicien prodigieusement talentueux décédé à seulement 26 ans. De secret, il n’y en a presque plus, sa famille et ses quelques proches ayant déjà quasiment tout raconté. Reste la musique, captivante, et un talent de compositeur-interprète parfaitement intact.
Une enfance heureuse
Si Nick Drake a vécu chez ses parents dans les West Midlands, c’est-à-dire non loin du Black Country, il a grandi dans une maison agréable à Tanworth-In-Arden, et non à Birmingham. Son père Rodney Drake est ingénieur à La Bombay Burmah Trading Corporation à Rangoun en Birmanie. Il s’agit d’une société de commerce colonial, qui travaille avec tout l’Empire Britannique. Nicholas Rodney Drake voit le jour là-bas le 19 juin 1948. Il est le second enfant de la famille. Sa mère Molly, rencontrée à Rangoun, est la fille d’un haut-diplomate de l’Indian Civil Service, l’autorité administrative coloniale de cette région de l’empire britannique. Elle sera une brave mère au foyer, vivant dans l’ombre de son mari plus âgé et gagnant financièrement suffisamment bien sa vie pour lui éviter de trouver un emploi, comme cela se pratiquait à l’époque. La famille rentra de Rangoun en 1951, pour s’installer dans les West Midlands. Rodney Drake va devenir président-directeur général de la filiale britannique de Wolseley Engineering basée à Birmingham, et qui fabrique toute une gamme de pièces dédiées à la plomberie et à la canalisation industrielle. Nick Drake n’a donc pas été maltraité par la vie, la raison de la mélancolie de sa musique n’est pas à chercher de ce côté.
Les parents de Nick écrivent tous deux de la musique. Il est de bon ton d’avoir une activité récréative artistique dans la bourgeoisie anglaise. Molly Drake est la plus accomplie, écrivant et enregistrant même quelques chansons pour son propre plaisir, qu’elle joue au piano. Nick apprendra lui aussi le piano, mais aussi la clarinette et le saxophone. Il est parallèlement plutôt sportif, pratiquant le rugby dans l’équipe du Malborough College où il étudie.
Les débuts de musicien
Drake passe par la case « groupe de lycée » avec les Perfumed Gardeners, et joue des reprises de rhythm’n’blues au piano. Son niveau scolaire baisse au fur et à mesure que son intérêt pour la musique grandit. Il ne sera néanmoins pas un cancre qui arrêtera l’école à seize ans pour partir travailler. Nick Drake effectue l’équivalent d’une classe préparatoire qui lui permet d’obtenir une bourse afin d’étudier la littérature au Fitzwilliam College de Cambridge. Son intégration n’étant prévu que dans dix mois, Drake décide alors de partir étudier en France à l’université d’Aix-Marseille, pendant six mois.
Nous sommes en 1966, et c’est le début de l’émergence du mouvement psychédélique en Europe. La Riviera française est alors à la pointe de la mode, notamment avec la ville de Saint-Tropez, ses clubs et ses stars. Drake y vit la vie de bohème, jouant dans la rue pour gagner un peu d’argent, mais surtout pour ressentir le frisson de l’existence de beatnik, un courant pré-hippie très à la mode chez les jeunes anglais. En France, Nick Drake se met très sérieusement à la guitare, et a un don pour cela. Il commence aussi à fumer de plus en plus d’herbe, et semble avoir pris du LSD. Durant les grandes vacances, il part avec des amis pour une virée au Maroc, essentiellement pour y fumer du bon cannabis, mais aussi pour faire comme de nombreux jeunes anglais qui se passionnent pour l’Afrique du Nord et les îles de Majorque.
Lorsqu’il retourne en Angleterre en octobre 1967, il s’installe dans l’appartement de sa sœur Gabrielle à Hampstead, dans la banlieue londonienne. La jeune femme étudie la comédie et deviendra une actrice à la carrière solide en Grande-Bretagne dans des films et des séries télévisées. Nick Drake attaque ses études de littérature à Cambridge, mais son caractère déjà assez solitaire s’est fortement renforcé. Il a perdu tout intérêt pour le sport, et préfère fumer du cannabis dans sa chambre et jouer de la guitare. Ses études ne le mènent nulle part. S’il aime ce qu’il étudie, il commence à décrocher de la rigueur de l’enseignement dispensé, et n’apprécie plus qu’on lui impose des choses à faire, comme un rejet d’enfant trop sage.

Parallèlement à ses études, Nick Drake se passionne pour la scène folk : Bob Dylan, Simon & Garfunkel, Leonard Cohen… Il a commencé à écrire ses premières chansons, et se lance dans ses premiers concerts dans les clubs et les coffee houses de la banlieue londonienne. Il est suffisamment bon pour que des connaissances dans les milieux artistiques l’aident à intégrer l’affiche du festival folk Circus Alpha Centauri. Se déroulant sur cinq jours du 20 au 24 décembre 1967, il était organisé à la Roundhouse, un ancien centre de réparation de locomotives transformé en centre d’arts et d’essais en 1966. Nick Drake va y jouer un quart d’heure devant son premier vrai public, soit cinq cent personnes. Le jeune homme fascine alors l’audience par son aisance unique à la guitare et ses chansons douces-amères.
Le bassiste du groupe également à l’affiche Fairport Convention, Ashley Hustings, fait partie des gens éblouis par ce petit prodige littéralement en transe sur sa guitare. Il le présente à Joe Boyd, le manager et découvreur de Fairport Convention, et producteur de sa propre compagnie, Witchseason Productions, distribué par le jeune label Island. Boyd est le grand découvreur de talents du folk britannique. Drake lui laisse une cassette de quatre morceaux qu’il a enregistré dans sa chambre de Cambridge, et sur laquelle il joue mais explique aussi ses chansons entre chaque morceau d’un ton un peu gêné. Joe Boyd craque littéralement pour Nick Drake, époustouflé par ce qu’il entend. Il se propose aussitôt pour être son producteur et manager. Le jeune musicien ne peut refuser une telle opportunité. Il n’a pas encore vingt ans.
L’enregistrement du premier album
Les sessions de son premier album vont se tenir entre mai 1968 et avril 1969. Cela peut sembler long pour un disque, mais elles se tiennent durant les pauses du groupe Fairport Convention qui enregistre dans le même studio son album « Unhalfbricking ». Par ailleurs, Nick Drake doit sécher les cours de Cambridge pour se rendre au studio. Le jeune homme n’a parlé de l’enregistrement à personne pour ne pas décevoir son père, et éviter d’être déconcentré par l’enthousiasme un peu trop excessif de sa mère et de sa sœur, toutes deux très encourageantes auprès de lui.
Joe Boyd s’occupe de la production aux Sound Techniques Studio de Londres, et en profite pour demander au contrebassiste Danny Thompson de Pentangle de venir apporter quelques accompagnements. Nick Drake enregistre ses parties live en studio, seul avec sa guitare, ne faisant que très peu de prises de chaque chanson. Des tensions s’installent alors entre Drake et Boyd sur le son à donner au disque. Le musicien veut quelque chose de très épuré à la Leonard Cohen, Boyd souhaite donne un son plus riche inspiré par George Martin et les Beatles. Le premier est très réticent aux arrangements orchestraux potentiels, et sait ce qu’il veut et comment ses chansons doivent sonner. Il arrive d’ailleurs à convaincre Boyd que les propositions de l’arrangeur Richard Anthony Hewson sont trop surchargées et ringardes.
Il réussit à imposer son ami Richard Kirby, un étudiant en musique de Cambridge, avec qui Drake a déjà travaillé sur quelques-unes de ses chansons à l’école. Boyd accepte un essai, et découvre le talent et la complémentarité avec Drake. Kirby assure l’ensemble des arrangements nécessaires au disque, jusqu’à une orchestration classique menée par le compositeur et chef d’orchestre Harry Robertson sur River Man et Way To Blue. Pour ces chansons, tout sera capté en direct, Nick Drake jouant sur un tabouret entouré de musiciens classiques en demi-cercle autour de lui.
Les sessions se terminent en avril 1969, mais des problèmes de post-production repoussent la sortie de l’album « Five Leaves Left » au 4 juillet. Par ailleurs, l’album est imprimé avec deux fois l’étiquette de la face B sur le vinyle, erreur qui sera corrigée en septembre. Le titre peut sembler poétique comme son contenu, mais il n’en est rien. Drake s’est inspiré de la petite indication dans les paquets de feuilles à rouler Rizla. Avant les cinq dernières feuilles, un petit papier indique le nombre de feuilles restant : « five leaves left ».

Five Leaves Left
Malgré tous ces rebondissements, Nick Drake a enregistré et publié son premier album. Sa sœur Gabrielle apprend la chose de manière assez laconique. Son frère rentre un soir à l’appartement de Hampstead, elle est alors dans sa chambre. Nick va alors jeter un exemplaire de son premier album sur le lit, avant de simplement s’écrier « Et voilà ! », avant de repartir.
Nick Drake s’est peu à peu renfermé. Il est devenu un jeune homme de peu de mots, ce qui va renforcer ce côté secret et mystérieux qui plane dans tous les témoignages de ses proches et de ceux avec qui il a travaillé. Drake a-t-il été atteint par sa consommation trop importante de cannabis ? A-t-il eu des séquelles de ses quelques prises de LSD, comme Syd Barrett ? La mélancolie qui règne sur ses chansons ne semble pas totalement venue de nulle part, puisque des enregistrements retrouvés des chansons de sa mère Molly ont dévoilé cette même atmosphère de crépuscule et de fragilité.
Le photographe Keith Morris va réussir à saisir toute l’ambivalence du jeune homme. Sur la couverture principale en couleur, Nick Drake regarde par la fenêtre. Il a l’air d’un jeune homme séduisant au sourire fragile et élégant. Les autres en noir et blanc alimentent au contraire le mystère. Pour « Five Leaves Left », Nick Drake bénéficie d’une pochette ouvrante avec une photo et une partie de ses textes, privilège rare pour un artiste débutant. Même Pink Floyd n’a pas eu cet honneur pour son « The Piper At The Gates Of Dawn » en 1967. L’image montre un garçon pensif assis à une table. Celle d’arrière de pochette le montre appuyé contre un mur de briques regardant passé un homme visiblement en retard pour aller au travail. Elle reflète un jeune homme hors du temps et du monde, existant par sa propre musique. Sa silhouette changera peu au cours du temps : petites bottines à la Beatles, jeans et ceinturon de cuir à la Bob Dylan, chemise blanche et veste de velours sombre.

L’album propose dix morceaux pour 41 minutes de musique difficiles à qualifier avec d’autres mots trop téléphonés que « sublime » et « poétique ». Mais il est certain que Nick Drake est habité par une poésie qui lui est propre, et que Richard Kirby a su capter dans ses arrangements, notamment sur le magnifique River Man.
Son jeu de guitare est stupéfiant de virtuosité décontractée. Drake ne fait pas de solo, il se contente d’accompagner musicalement avec maestria ses chansons. Ses doigts se promènent sur les cordes avec une aisance étonnante pour un jeune homme de vingt ans. Les accompagnements de Danny Thompson à la contrebasse sont superbes, et apportent une force rythmique qui magnifie le résultat final. Richard Thompson de Fairport Convention amène sa steel-guitar sur le morceau d’ouverture Time Has Told Me. Paul Harris y tient le piano, et Nick Drake sonne presque comme un nouveau Bob Dylan au feeling britannique.
La chanson Three Hours est sans doute l’une des plus magnifiquement dépouillée, et la plus personnelle de Nick Drake sur ce disque. Ce Jeremy qui vole, perdu dans le crépuscule, ressemble beaucoup au musicien. L’atmosphère est inquiétante, comme traversée par un mauvais présage. Les percussions de Rocki Dzidzornu ne font que renforcer l’atmosphère de messe occulte de ce morceau superbe et obsédant.
Il contraste évidemment beaucoup avec les choses plus arrangées comme River Man ou Way To Blue. La poésie de Drake semble un peu surchargée par ces arrangements pourtant très réussis et qui ont magnifiquement traversés le temps. C’est finalement quand l’accompagnement est minimal mais juste qu’elle s’exprime le mieux, comme sur Cello Song, avec le violoncelle de Clare Lowther et les congas de Rocki Dzidzornu. Il est à remarquer que Saturday Sun qui clôt l’album est un des rares morceaux sur lequel Drake joue du piano. Avec Danny Thompson à la contrebasse et Tristam Fry à la batterie et au vibraphone, on se retrouve avec un trio jazz, rappelant le passé pas si lointain d’un Nick Drake pianiste au sein des Perfumed Gardeners. C’est une petite pépite peu connue de son répertoire, et qui tranche avec son approche habituelle de la composition.
La désillusion
L’enthousiasme de Joe Boyd pour le talent de son jeune prodige a peut-être donné des illusions à Nick Drake. Les difficultés de post-production et d’impression ne vont pas aider l’album à marcher, mais de manière générale, Island ne fait pas beaucoup d’effort pour le soutenir. L’accueil médiatique est poli mais froid. On le trouve poétique, mais manquant de variété et de chansons « divertissantes ».
Néanmoins, les DJs de la BBC au nez le plus fin, John Peel et Bob Harris, saisissent la qualité de « Five Leaves Left ». Le 5 août 1969, Peel fait enregistrer quatre titres en direct à Nick Drake, mais la BBC ne trouvera pas cette musique suffisamment « divertissante » pour être diffusée le lendemain avant minuit. Néanmoins, Peel insistera avec une nouvelle session pour le disque suivant, « Bryter Layter » en 1970. Bob Harris, lui, programme Nick Drake dans ses playlists, mais les passages radio restent rares. Nick Drake est considéré comme jouant une sorte de musique de chambre. Il sera d’ailleurs à l’origine du sous-genre de folk nommé chamber-folk. Cela ne permet pas à l’album d’atteindre au-delà de la 85ème place des ventes britanniques.

Blessé par ce revers médiatique, Nick Drake prend la chose très à coeur. Il se sent détesté, mal compris, et s’enferme dans sa consommation de cannabis. Joe Boyd reste philosophe. Drake est un jeune artiste au style très puissant et affirmé. Il lui faut convaincre le public sur scène et aller chercher son audience.
Boyd organise donc une tournée britannique pour Fairport Convention, alors en pleine ascension commerciale : « Unhalfbricking » a atteint la 12ème place des ventes en juillet 1969, et « Liege And Lief » la 17ème en décembre. Le manager décide de mettre Nick Drake en ouverture du groupe sur leur plus belle date au Royal Festival Hall à Londres, puis de le faire jouer dans des universités et des clubs à Birmingham et Hull. Le guitariste-chanteur Michael Chapman, qui a totalement craqué pour la musique de jeune homme, décide de se rendre à l’un de ces concerts. Il découvre l’ampleur du désastre. Drake ne parle pas au public, dévoré par le trac, et du fait des nombreux changements de tonalité suivant les morceaux, les accordages sont longs. Le public n’accroche pas du tout, ne trouvant pas dans Nick Drake des références aux légendes populaires anglaises, des refrains à reprendre en choeur, ou des solos de guitare virtuoses. Il est un grand jeune homme fin et timide, assis sur une chaise, jouant ses chansons magnifiquement, mais incapable d’interagir avec l’audience. Son talent était suffisant pour des clubs et des coffee houses, mais pas pour de plus grandes salles désireuses d’un vrai spectacle.
Ces échecs vont rapidement convaincre Nick Drake de stopper toute prestation scénique, ce qui sera un nouvel obstacle à la réussite de sa carrière. La scène est en effet le seul et unique moyen pour les musiciens de se faire connaître au plus grand public. Il faut au contraire tourner et tourner sans cesse, ce que font d’ailleurs les autres poulains de Joe Boyd : Fairport Convention et John Martyn. Cela permet également de se confronter à une audience, et de se perfectionner musicalement, voire de trouver des idées de nouvelles chansons sur la route.
Nick Drake ne voit pas la chose ainsi, et préfère s’enfoncer un peu plus dans ce qui ressemble à un trouble dépressif. Le second album « Bryter Later » de 1970 sera un autre échec commercial. Et en 1971, Molly Drake décide d’emmener son fils à l’hôpital Saint-Thomas de Londres, spécialisé dans les troubles psychiatriques. Le jeune homme en ressort avec un traitement anti-dépresseur qu’il va tenter de cacher à son entourage. Son ami Richard Kirby déplore sa consommation de plus en plus gargantuesque de cannabis, qui a déclenché chez lui les premiers signes de psychose. Nick Drake devient un fantôme pour ses proches. Joe Boyd lui paye une chambre londonienne dans laquelle il n’est jamais, divaguant d’un canapé à l’autre, s’asseyant chez un ami, fumant du cannabis, buvant du thé ou de l’alcool, souvent sans rien dire, avant de disparaître du jour au lendemain. Il retournera ensuite chez ses parents à Tanworth-In-Arden, le seul endroit qui lui semblait supportable et un tant soit peu réconfortant, et va rythmer leur existence de ses humeurs avant de s’éteindre tragiquement aux petites heures du 25 novembre 1974, à l’âge de 26 ans.
Epitaphe
Ce magnifique coffret nommé « The Making Of Five Leaves Left » est un travail amoureux. Tout, absolument tout relève de la passion débordante pour Nick Drake et sa musique. Sa présentation CD comme vinyle donne un coffret proche de la musique classique. Chaque volume, quatre au total, représente une étape vers l’aboutissement final qui sera son premier album. Ils sont représentés dans une déclinaison de vert, de plus clair au plus foncé, la pochette de l’album original. On y découvre tous les premiers enregistrements, les versions complètes mises de côtés, les démos de Cambridge et on suit chaque volume comme les étapes menant à la construction de « Five Leaves Left » dans sa pureté immaculée. Le livret est superbe, aussi illustré que possible étant donné la rareté des archives à disposition sur cette période minuscule de 1968-1969, d’un artiste qui a été fort peu couvert médiatiquement parlant, et donc fort peu documenté.
La restitution visuelle est sublime, et chaque session est un ravissement sonore. Chaque prise, même imparfaite, résonne de la poésie magique de Nick Drake, cet étrange Peter Pan brûlé par la dureté de la réalité. La version originale de Three Hours du 11 novembre 1968, où Nick Drake interprète seul sa chanson, est aussi sublime que terrifiante, montrant un garçon talentueux se consumant déjà par son propre talent et par ses démons personnels.
