Haï par la critique, plébiscité par la foule : mais que reste-t-il du groupe Queen ? À l’occasion de la sortie du film Bohemian Rhapsody, retour sur quelques joyaux de la Couronne Anglaise. 

Citez-moi un groupe à la discographie parfaite dans la grande histoire de la Pop culture ? Même David Bowie a réalisé un paquet de merdes. Non, en toute objectivité, il n’y a qu’un seul groupe : c’est Queen. Aussi à l’aise avec la disco-moustache de boîte funk, le fumeux concept d’opéra rock, le vilain Hard Rock FM ou qu’avec la New Wave en connexion MIDI, Queen a navigué avec aisance dans ce mix bizarre, quelque part entre Duran Duran et Led Zeppelin. Et le groupe a vendu – selon les chiffres officiels – plus de disques que U2, Pink Floyd, Whitney Houston ou les Rolling Stones. Soit près de 121 millions d’albums.

C’est toujours plus classe d’hurler haut et fort que l’on est fan du Velvet Underground ou Joy Division mais, personnellement, je n’ai d’amour que pour Queen. Ce groupe, je le chéris de tout mon cœur et le remercie pour tous ces merveilleux disques et chansons qu’il a réalisé. On y sent toujours une authenticité, un amour de l’entertainment, quelque chose de très généreux et jamais (trop) démonstratif. Queen, c’est La Cité des Femmes de Fellini, la chaire et le diable, le vertige du mystère.

Qu’est-ce que les critiques rock sexagénaires reprochent aux membres du groupe ?

Leur mauvais goût ? Oui, ils possèdent un côté camp assumé et grandiloquent avec des cavalcades hard rock ringardes, et aussi des chansons à propos des petits chats. Mais cela résume la philosophie clairement fun affiché par le groupe tout au long des années 80 : ils portaient des costumes à plumes, sonnaient comme un mélange de Céline Dion, Van Halen et West Side Story et le résultat s’avérait prodigieux. Pendant des années, ces même critiques réactionnaires ont distillé des idées patriarcales en préférant pousser les hétérosexuels jouant aux gays (Bowie, New York Dolls, Placebo) ou les groupes hétéro-beauf fringués en blue jean et chiants comme la mort (Springsteen, Nick Cave ou The Clash). Face à tous ceux là, Queen gagne toujours à la fin.

Assez éloignée des années 70 et de la période en manteaux de chinchillas, voici une petite déclaration d’amour à leurs disques des eighties où le sublime se mêle au grand n’importe quoi.

« The Works » (1984)

1983 est une année dure pour un peu tout le monde. Personne n’est réellement sorti indemne artistiquement de cette période. Nous ne sommes plus véritablement en terrain New Wave, les techniques d’enregistrement se modernisent, on ajoute des couches de numérique : forcément le son de ce onzième disque de Queen est criard. C’est daté années 80, donc assez sophistiqué, mais il manque un soupçon d’unité dans le disque, malgré – comme d’habitude – quelques pépites.

Résultat de recherche d'images pour "queen the work"

Par exemple, le très bizarre Radio Gaga (oui, Lady Gaga tient son nom de ce titre) pour laquelle je n’arrive pas à savoir si je l’aime ou la déteste. À noter que ce morceau est devenu numéro deux à sa sortie juste derrière Frankie Goes To Hollywood : en 1984 on était donc très queer et cuir et beaucoup plus tolérant. On retrouve du synthé Jupiter 8, du vocodeur et des boîtes à rythmes assez dingues sur le titre Machines. Le reste de « The Works » oscille entre Heavy Rock outrancier et ballade. L’intro incroyable de Hard Life : c’est tout doux, tout plein de mots sucrés d’enfants et on a envie de se blottir très fort les uns contre les autres en se chuchotant des paroles réconfortantes pour se donner du courage pour affronter ce monde. Les paroles ? « C’est un dur et long combat d’apprendre à prendre soin l’un de l’autre » (snif). Le disque contient le morceau intouchable I Want To Break Free et son solo de synthé. La vidéo réalisée par David Mallet devient un objet pop ultime et militant quand Freddie Mercury apparaît en bas résille, jupe de cuir et moustache pour passer l’aspirateur. On trouve aussi une des plus belles chansons du groupe, This Is The World We Created. Le morceau a été composé par Mercury, après avoir vu un documentaire sur la famine en Afrique à la télé un soir de 1982 dans sa chambre d’hôtel du Plaza Athénée de Munich : «Regardez toutes ces personnes qui ont le ventre vide et qu’il faut nourrir, c’est donc cela le monde que l’on a créé » ? Oui, en 1983 on osait vraiment tout.

« A Kind Of Magic » (1986)

Ne vous fiez pas à la pochette Roger Rabbit, ceci est legrand disque satanique pop de Queen, son œuvre ténébreuse. La légende raconte que si l’on écoute l’introduction maléfique du disque à l’envers, on discerne une voix luciférienne passée à travers un vocodeur réciter les mots : « MY SWEAT SATAN ». Queen, groupe occulte ? Bien sûr que oui et avec une plume dans le cul en plus.

Résultat de recherche d'images pour "queen a kind of magic"

Cet album a servi de bande-son au film « Highlander » avec Christophe Lambert. Merde, vous voulez quoi d’autres comme argument ? On parle d’un film qui raconte l’histoire de guerriers sauvages écossais violeurs et barbares immortels qui s’affrontent les soirs, habillés d’imperméables, dans des parkings de New York afin de se couper la tête à coup de glaive. Superbe ! Avec cette sorte de parabole 80′ sur le retour des nephilims bibliques sur terre, on s’attendait plutôt à un groupe hard rock-cuir rempli de testostérone pour assurer la B.O. Du genre Europe, Saxon ou Iron Maiden. Mais on a demandé bizarrement au groupe Queen tout en moustache, basquets Adidas et chemises à motif fantaisie de s’y coller. Freddie Mercury chantant de douces ballades power rock à propos de décapitation, c’est très curieux. Mais le résultat est poignant sur Pain Is So Close To Pleasure (« la douleur est si proche du plaisir »…) avec son falsetto et ses marimbas merdiques dans le plus pur style Kokomo des Beach Boys. On peut aussi entendre Freddie Mercury implorer le secours divin par de ferventes prières, célébrer le Saint Sacrifice de la messe pop et nous jeter de l’eau bénite au visage, le tout revêtu de son surplis et d’une étoile violette.

« The Miracle » (1989)

Ne riez pas : c’est mon album préféré de Queen. Je l’adore d’un plaisir inimaginable. Mercury se rase la moustache, le reste du groupe range la guitare et la batterie dans la cave : il s’agit de l’album le plus synthétique, le plus dingo, rempli de break incroyables sur chaque morceau, ça fourmille d’idées dans tous les sens, ça va vite, très vite et en 1985 ces quatre quadra anglais n’ont peur de rien et affichent un niveau de rigueur artistique monstrueux. L’intro est clairement démente avec ces harmonies vocales, cette boite à rythme endiablée et ces paroles hédonistes qui décrivent une partouze. Peut-être leur morceau le plus apocalyptique.

Résultat de recherche d'images pour "queen the miracle"

Nous ne sommes plus dans les années 80 new wave et pas encore dans le son alternatif des années 90 : non, nous sommes dans le no man’s land fascinant de 1988-1989. Ce disque de Queen sent la vie, les compositions sont magiques et on frôle le n’importe quoi partout. Oui, objectivement, un morceau comme Rain Must Fall peut être perçu comme incroyablement mauvais. Mais même dans le médiocre, Queen reste au-dessus de la mêlée et aveugle de sa classe inactinique : le break de fin tout en flanger de Miracle, le morceau Invisible Man qui sonne Hi NRJ avec son solo de guitare joué à travers une console Atari ou encore le monument Breakthru qui me donne envie de courir nu, dehors, les bras écartés en direction du grand pentacle divin. Bref, un grand disque rempli de milliers de détails qui nous donne envie de poser ses lèvres sur la statue de la vierge.

« Hot Space » (1982)

1981 : pendant que certains font du post-punk, la jeunesse se rebelle en Dr. Martens et crie sa haine contre le système de Thatcher et la fermeture des mines. Queen (groupe de droite ?) n’en a absolument rien à foutre et livre un album funk. Avec son mauvais pastiche warholien en guise de pochette, “Hot Space” est un album assez curieux, mais pas si nul. Évidemment, l’histoire derrière c’est que Mercury, en véritable hiérophante, sortait beaucoup en club et qu’il voulait apporter ce son – cette atmosphère – sur le disque. Le reste du groupe, lui, n’allait pas en boite et cela se ressent.

Résultat de recherche d'images pour "queen hot space"

On retrouve sur ce disque Under Pressure avec Bowie. L’album contient aussi le morceau incroyable Body Language, ouvertement HUMIDE avec cette injonction : «donne-moi ton corps, bébé, ne parle pas/ Tu as le plus beau cul que j’ai jamais vu/ Bébé tu es chaud».

« Innuendo » (1991)

Oui, il est dans la liste, même si beaucoup le classent comme un incontournable. Mais disons qu’entre le tragique et très prog-rock morceau Innuendo et le poignant Show Must Go On, l’album contient un paquet de chansons-remplissages – dont une écrite en hommage au chat de Freddie Mercury, c’est vous dire le niveau d’usure du parquet. Il y a un morceau très bizarre, presque gothique, I’m Going Slighty Mad, pas si éloigné de Siouxsie and the banshees

Résultat de recherche d'images pour "queen innuendo"

Le son du disque n’est pas très rock mais sonne plutôt comme quand toutes ces vieilles figures usées du rock ne savaient plus quoi faire à la fin des années 80 (Sting, Peter Gabriel, Phil Collins) et cela est juste touchant. La palme de la plus mauvaise chanson étant l’exécrable I Can’t Live Without You. Cependant, avec Don’t Try So Hard, nous naviguons en territoire camp, falsetto, ultra gay, mauvais goût assumé. Mais chanson magnifique. On y entend même un rideau de pluie joué aux synthés : les mecs osent vraiment tout. « Innuendo » sort en février 1991. En novembre de la même année, Freddie meurt et laisse ses chats et des millions de fans orphelins. Miaou.

« The Freddie Mercury Album » (1992)

Vais-je trop loin ? Et encore, je vous épargne l’album «Barcelona ». Mercury a sorti un premier album solo en 1985 dont il n’y a absolument rien à tirer si ce n’est un bref rendez-vous de la Fédération de la moustache avec la collaboration pileuse entre Freddie et Giorgio Moroder sur le morceau Love Kills. Et donc, ce disque posthume singulier sorti pour les fans endeuillés. Je dois l’avouer, je possédais cet album au format K7 : je l’aimais beaucoup à l’époque mais il est inécoutable aujourd’hui. Il y a ce morceau initialement sorti sur son premier album de 85, Living On My Own, remixé ici en version eurodance-hollandaise et devenu un tube énorme entre Scatman et 2 Unlimited. Je voulais tout de même le placer ici en guise d’hommage à Freddie. Bisous à toi, Moustache d’Or, tu me manques un peu.

Bohemian Rhapsody, au cinéma le 24 octobre 2018.

13 commentaires

  1. On parle d’une époque où le gros son calibré FM n’était pas forcément synonyme de daube…
    Il faut quand même noter que la pochette pour l’album “The Miracle” est probablement l’une des plus laides de toute l’histoire du Rock…
    Thanks pour l’article, même si on a pas vraiment compris le “merdique” du titre…
    Est-ce à supposer que le reste de leur discographie atteint des sommets ?
    Ou alors vous vouliez tout simplement nous dire que vous avez des goûts de chiottes ?

  2. Et le groupe a vendu – selon les chiffres officiels – plus de disques que U2, Pink Floyd, Whitney Houston ou les Rolling Stones. Soit près de 121 millions d’albums.

    Dommage que Internet n’existe pas on aurait pu vérifier que c’est… n’importe quoi !

  3. Contrairement à moi, Nick Cave ne s’est jamais fringué en blue jeans !

    A part ça, je ne vous remercie pas : vous m’avez donné envie d’écouter le Miracle à 5 yeux, c’est malin.
    (et je crois que les stachemou de Freddie sont habilement planquées au sein de la mono moumoute des 4 compères !)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.