Phoenix aujourd’hui, Daft Punk le mois prochain : ce printemps 2013 est marqué par le retour des grands héros de la French Touch, dont les nouveaux disques très attendus font l’objet d’une communication savamment calculée. Avant de pouvoir statuer sur le dernier-né des robots masqués (ce que personne ne semble pouvoir faire un mois avant sa sortie), nous nous sommes penchés sur le nouveau Phoenix, présenté un peu partout comme un disque « d’extrême pop », de rupture et de démesure. Que vaut réellement « Bankrupt ! » : bon, pas bon ? Phoenix atteint-il un point culminant qui fait de lui le « meilleur groupe pop français du monde » ? Des réponses, vite !

Et c’est ce moment précis, dans la carrière d’un groupe qui a acquis une stature internationale, où tout commence à s’inverser. L’histoire de la pop music est ainsi faite : une ascension progressive en direction des sommets, suivie d’une lente détérioration des capacités en présence, talent, énergie, créativité, tant d’autres choses encore. Personne n’y échappe. Même les plus grands, qui disent généralement tout sur leurs dix premières années. Ensuite ? Du bavardage. Dans le meilleur des cas, de la redite. Et dans le pire, d’affreuses tentatives d’assimilation du temps présent, afin de rester un tant soit peu dans le coup. Prenez Bowie, par exemple – c’est d’actualité. Ce grand homme qui incarne l’essence même de la pop : populaire, polymorphe, éternellement jeune. Bowie qui aujourd’hui encore, montre qu’il est digne. Comme chacun sait, Bowie a traversé les époques, enfilant mille et un costumes pour résister à l’emprise du temps. Sauf que bien sûr, son legs (d’un strict point de vue artistique) se limite aux années 70 : il va très précisément de « Space Oddity » (1969) à « Scary Monsters » (1980). Vous pourrez essayer avec qui vous voudrez : à de rares exceptions près (parce qu’il en faut toujours), les artistes pop donnent ce qu’ils ont de meilleur sur leur première décennie d’activité, puis ils se calment. Depuis le temps, donc, qu’ils nous donnent l’impression d’avoir eu dix huit ans hier, les quatre compères de Phoenix en ont à peu près le double. Dans les quelques interviews qu’on a pu lire dernièrement, ils n’hésitent plus à citer Bowie ou Prince, rêvant de suivre les traces de ces caméléons de la pop. Leur cinquième album, si l’on suit bien, serait par conséquent leur Aladdin Sane ou leur Around the world in a day… Quelqu’un peut-il ouvrir la fenêtre ? Il fait un peu chaud, non ?

Bon, on ne va pas tortiller des fesses pour tenter d’en extraire un rocher Ferrero : le nouvel album de Phoenix est une déception.

phoenix-bankrupt-608x608Une autre. Parce qu’il s’agit dès lors de bien recentrer les débats, précisons qu’à l’origine, Phoenix est une formation pop pour le moins estimable : elle l’a montré à plusieurs reprises. Seulement voilà, derrière le concert de louanges (prévisible) que lui accorde une fois encore bon nombre de médias spécialisés, il y a juste un album pop correct – pardon, un autre album pop correct. Pas mauvais, non : correct. Pour vous la faire courte : « Bankrupt ! » est l’album qui, suite au succès de son prédécesseur, voudrait propulser ses géniteurs dans le cosmos, usant de tics de production et de composition qui leur sont chers. Annoncé comme un disque de rupture, parce que très synthétique, mais capitalisant en fait sur les coutures apparentes de « Wolfgang Amadeus Phoenix » (dont il garde l’outrance de ce pompeux intitulé), il est finalement une œuvre à moitié réussie, mais boostée à l’extrême par le travail de finition XXL de Philippe Zdar (qui leur avait donc déjà apporté cet enrobage électro frenchy, et en partie leur triomphe). Le premier single dévoilé, Entertainment, donne une bonne idée des quelques atrocités qui suivent : raccourcis mélodiques gênants, son compressé, motifs asiatiques joués au synthétiseur (bonjour le marché chinois), et derrière tout ça, une certaine idée de la performance faite musique (re-bonjour les 80’s). Que garder ? Deux-trois titres suffisamment forts pour sortir en singles (SOS in Bel Air, Trying to be cool, voire Oblique City) et le long morceau éponyme, instru pixellisé pas déplaisant sur lequel vient se poser, en bout de course, la voix de Thomas Mars. Pour le reste ? Comme d’hab’ : quelques idées disséminées ici et là, et une deuxième partie d’album qui s’enfonce irrémédiablement vers l’anodin, comme si le groupe arrivait vite à bout de souffle (c’est sans doute le cas). Alors voilà, on aura beau vous le dire en long, en large et en travers que ça ne changerait de toute façon pas grand chose : « Bankrupt ! » n’est pas ce disque formidable que l’on vous vend ici et là, il est boursouflé, inégal, et beaucoup plus sophistiqué que « complexe ». Fin du papier ? Oui, en un sens, vous savez déjà l’essentiel. Sinon pour la version longue, ça commence ici.

Le premier échec de « Bankrupt ! », si l’on reprend les choses dans l’ordre, c’est qu’il aura eu le malheur de fuiter sur le web plusieurs semaines avant sa sortie officielle.

Oh, cet accident n’aura pas fait long feu, la nouvelle maison de disque de Phoenix (Warner) faisant le nécessaire pour nettoyer la toile de tous les « leaks » pouvant nuire (éternel débat) à la commercialisation dudit produit en temps voulu. Pas long feu, certes, mais suffisamment pour que la panique s’installe dans les plus hautes sphères : l’album est attendu comme jamais, et trois ans de boulot pour en arriver là, c’est quand même bien ballot. Sauf que voilà, ce sont des choses qui arrivent, preuve en est faite. Dans le cas présent, on voit bien le danger : « Bankrupt ! » est moins évident que son prédécesseur, les fans pourraient être déçus, et le buzz pourrait être à l’avenant. Que faire ? Première chose : verrouiller la communication. On sait de quoi on parle, puisqu’à l’heure où vous lisez ces lignes, nous attendons toujours de recevoir un lien pour écouter en streaming (au moins ça !) le cinquième album de Phoenix… Le service promo de Warner nous a en effet demandé d’attendre la première semaine de mai (soit dix jours après la sortie du disque), « une fois que la première vague sera passée ». Parce que nous sommes des surfers de compétition, nous n’avons pas attendu cette échéance pour aller prendre le large, écumer la grande bleue cybernétique, et finalement nous échouer sur un ilot de liberté dont nous tairons bien sûr la localisation. Bref : pour télécharger ce disque, et pouvoir rédiger ces lignes… Deuxième chose : trouver l’idée marketing qui tue. En l’occurrence, sortir une édition limitée de « Bankrupt ! » avec un « journal de bord de l’enregistrement » qui regroupe 71 titres supplémentaires sous forme d’ébauches, démos et autres brouillons… Le tout s’étale sur une heure, ce qui veut dire que la durée moyenne de ces « restes », lâchés comme des pépites, n’excède pas une minute. Autant dire que ce matériel ne serait jamais sorti en temps normal : voilà qui peut nous amener à méditer sur la façon avec laquelle Warner s’y prend aujourd’hui pour vendre l’un des blockbusters de 2013. Voilà pour la forme, revenons sur le fond.

71 titres bonus, c’est impressionnant. Surtout lorsque l’on sait que Phoenix n’a que très peu sorti de faces B, ou d’inédits, en quinze ans d’existence. Depuis son premier long format, le groupe s’emploie systématiquement à sortir des albums de dix titres. Raison invoquée : se calquer sur le format d’album pop « par excellence ». Encore faudrait-il que les dix titres en question soient suffisamment forts pour justifier de cette numérologie fétiche… Or tout du long de leur discographie, cela n’a, rétrospectivement, jamais été le cas. Sur chacun des cinq albums, on peut en effet compter trois ou quatre titres de haute volée. L’intelligence de Phoenix est de les avoir majoritairement utilisés en singles, quand le reste était juste bon à venir remplir le cahier des charges – « dix titres », pas un de moins, et surtout pas un de plus. Phoenix a donc astucieusement construit sa carrière sur ses singles – jamais sur la longueur d’un album. Mais quels singles ! Too young, If I ever feel better, Everything is everything, Long distance call, Lisztomania… Clairement, ces morceaux ont une fraicheur que peu d’autres groupes français, dans ce registre, peuvent se targuer d’avoir. Seulement, ce n’est pas avec deux singles (en moyenne) que l’on fait un album digne de ce nom.

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C’est bien gentil de raconter des saloperies sur Phoenix, mais dans le détail, elle donne quoi cette discographie ?

Avec « United » (2000), Phoenix est propulsé sur le devant de la scène – le mot n’est pas trop fort, on va y revenir – à la façon de nouveaux messies de la pop cocorico. A l’époque, la naïveté de ces chansons souvent bien écrites fait mouche : If I ever feel better cartonne en Angleterre, et Sofia Coppola récupère bientôt Too young pour son Lost in translation. Succès mérité, on boit et puis on danse. Mais une bonne partie du disque est déjà affreusement datée, sans fil directeur, dévoilant les inclinations du groupe pour le pire du mainstream US (soft-rock, heavy-metal FM, funk toc). Bien décidés à remettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm d’influences (les quatre garçons écoutent énormément de musique), ils enregistrent un deuxième album sous haute influence R’n’B (tendance lourde de l’époque). Curieusement, « Alphabetical » (2004) a mieux vieilli : il est plus cohérent, plus maîtrisé. Les deux singles assurent, le reste du disque est mitigé : ce sera désormais une constante, comme le confirme « It’s never been like that » (2006) dont on peine à trouver un morceau aussi fort que son single inaugural (Long distance call). Phoenix redonne aux guitares une place centrale, et c’est alors que l’on commence à parler de « Strokes français » à leur endroit… Ce genre de formule toute faite est toujours à double tranchant : les Versaillais sont-ils aussi lisses musicalement que les Strokes ? Ont-ils autant de style lorsqu’ils enfilent leurs vestons cintrés sur jeans slim ? A chacun de se faire son idée. En tous cas, Phoenix ne vend manifestement pas assez pour que sa maison de disque de l’époque (Virgin) ne reconduise son contrat, et bientôt, il se retrouve sans label. Mais pas sans réseau.

822.largeIl n’est un secret pour personne que Phoenix ne serait pas ce qu’il est sans le carton international de Daft Punk et Air, qui ont replacé la France au centre des débats à la fin des 90’s. C’est presque une affaire de famille. A l’origine, une bande de garçons qui trainent tous plus ou moins ensemble pendant leurs années lycée. Un groupe symbolise tout ça : Darlin’. Dans lequel on retrouve Thomas Bangalter, Guy-Manuel de Homem-Christo et Laurent Brancowitz. 1995 : alors que les deux premiers explosent sous le nom de Daft Punk, le troisième rejoint la formation dans laquelle joue son frère, Christian. Bientôt, celle-ci prend le nom de Phoenix, et lorsque l’onde de choc DIY et filtrée commence à secouer la planète, les « grands frères » prennent naturellement L’Oiseau de Feu sous leur aile : Phoenix sera le groupe pop de la bande. Il accompagne Air sur scène à ses débuts, et signe avec Source, label branché de cette nouvelle scène communément regroupée sous l’étiquette « French Touch ». Comme chacun sait, les premières années de cet épisode historique sont flamboyantes : albums béton (« Pansoul », « Homework », « Super Discount », « 10 000Hz Legend »…), hits intergalactiques (on vous passe la liste), accroches avec le star-system… Et puis ça se gâte : la folle créativité des débuts laisse bientôt place à une dance music consensuelle et vaguement funky, bien décidée à capitaliser sur ses acquis. Tout ça pour dire quoi ? Plus qu’une mouvance hétérogène au possible, la « French Touch » devient très rapidement une sorte de « label de qualité » à l’étranger, avec ce dosage exquis d’impertinence et de savoir-faire que seuls ces sacrés français cultivent en leur terroir.

Or donc, lorsque Phoenix fait appel à Philippe Zdar (Cassius) pour apporter la touche finale à « Wolfgang Amadeus Phoenix » (2009), les jeux sont pour ainsi dire presque faits. Phoenix est déjà solidement implanté aux Etats-Unis, où il tourne régulièrement depuis ses débuts. A tel point qu’il est le premier groupe français à être invité, avant même la sortie de l’album, dans le Saturday Night Live de NBC (premier show TV d’une longue série). La « French Touch », elle, s’est régénérée dans une « version 2.0 », avec une nouvelle génération d’artistes ayant assimilé les techniques marketing de ses ainés, et surtout la notion même d’image, un peu comme si on était passé du noir & blanc à la couleur (fluo la couleur). Enfin, l’ADN du son électro français s’est incrusté au firmament des charts américains, de Will.i.am à Snoop Dogg en passant par Rihanna. C’est une nouveauté majeure : pour être cool, les plus grandes stars du mainstream US veulent sonner « français ». Et de l’autre côté de l’Atlantique, on ne fait pas la différence entre un David Guetta et, au hasard, un Mirwaïs… Dans ce contexte pour le moins favorable, et fort de sa patine « frenchy but chic » (filiation versaillaise, gros son taillé pour les college radios), « Wolfgang Amadeus Phoenix » apparaît donc comme l’album parfaitement calibré pour harponner les jeunes urbains américains. Ce qu’il ne manque pas de faire : 400 000 copies s’en écoulent aux Etats-Unis. La suite est connue : Grammy Award, concerts au Madison Square Garden et Hollywood Bowl, morceaux placés dans des séries TV, jeux vidéo, comédies américaines… Le Phoenix reloaded de « Wolfgang Amadeus Phoenix » serait donc un sommet ? Un coup extrêmement bien monté, plutôt. Car les chansons, elles, ne sont pas montées en gamme.

Mais que reproche-t-on ici à Phoenix, en somme ?

Qu’il n’ait jamais été qu’un groupe à singles ? Ce serait lui faire un mauvais procès, car c’est déjà beaucoup. On pourrait même dire que l’essentiel du boulot a été fait, puisqu’en matière de pop, ça a longtemps été le format de référence. Non : ce qu’on lui reproche relève davantage du fond. Depuis le début, la presse spécialisée nous a survendu Phoenix. Un groupe honnête, capable de fulgurances, mais cajolé (doux euphémisme) avec des égards que d’autres n’ont pas eu la chance de connaitre. Alors au bout d’un certain temps, quand on fait les comptes, il arrive fatalement que l’on finisse par en demander. Depuis les promesses de « United », on aurait aimé de Phoenix un album écoutable de A à Z, digne de ce statut de groupe pop intouchable qui est devenu leur(re). On l’attend toujours… Du fait de ce statut, il semble ensuite qu’aucune critique ne soit envisageable à son égard : partout, c’est l’unanimité. Pourtant, il y a quand même quelques interrogations qui planent : si le groupe est soudé autour de ses quatre individualités, sans leader, pourquoi Thomas Mars laisse-t-il l’impression d’être le seul à traduire quelque chose qui ressemble à sa musique ? A côté, les autres semblent transparents, sans contours définis quant à leur contribution sur la composition, et de surcroit sans aucun jeu de scène (plus statiques, ça n’existe pas). Comment Phoenix a-t-il pu avoir accès aussi rapidement à certains relais de diffusion à l’étranger, généralement hermétiques à tout ce qui arrive de l’hexagone ? Pourquoi Phoenix n’a-t-il jamais eu de batteur en son sein (cette anomalie), autre que ce musicien de studio qui n’apparaît jamais sur les photos de presse, renvoyant par la même l’image symptomatique du mec qui ne fait pas partie de la « bande » même s’il assure au four et au moulin ? Mystère.

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Car en dépit de quelques bonnes chansons, il semble que le succès de Phoenix repose en grande partie sur une série de clichés, savamment entretenus par tout un tas de relais qui ont vu là une trop belle occasion de pouvoir exporter (enfin !) un groupe pop directement affilié à la « French Touch », ce courant qui a tant fait pour redynamiser une industrie musicale française à la ramasse. Il y a d’abord le cliché adolescent : celui de la bande de potes qui monte un groupe, sort quelques tubes, et part à la conquête de la planète. C’est celui qui nous rattache le plus à la musique de Phoenix, car il en appelle à des lendemains radieux, au champ des possibles, à une certaine forme de pureté – véhiculée dans ses meilleures chansons. Il y a ensuite le cliché bourgeois : celui de garçons bien nés qui se plaisent régulièrement à jouer avec les codes de leur condition (la ballade éponyme de leur nouvel album en est la dernière manifestation), dans un geste qui tient plus de la psychanalyse que du subtil décalage. C’est celui, bien sûr, qui nous sort le plus par les trous de nez, évoquant des images de polos Lacoste et mocassins à pompons, de pulls à torsades roulés autour du cou, de vacances au Cap Ferret au plus fort de la saison touristique, bref ! L’horreur absolue. Enfin, il y a le cliché « Oh so frenchy » : celui de l’exotisme, du charme tricolore, une idée brouillée (fantasmée ?) de nos traditions et de notre culture. C’est celui qui est sans doute le plus important, car il est la clef de voûte du succès de Phoenix à l’international. A en croire nombre de nos confrères, Phoenix serait le « meilleur groupe pop français du monde ». Parce qu’ils sont devenus les plus célèbres ? C’est un peu insultant pour les concurrents. Et il y en a, au premier rang desquels les sous-estimés Tahiti 80, qui présentent pourtant bien des similitudes : même ligne artistique (jusque dans l’évolution de leur son), même talent pour l’accroche mélodique, même succès initial en dehors de ses terres d’origine (le Japon pour la formation rouennaise), et une discographie d’albums qui suit à peu de choses près la même temporalité. Il est assez instructif de constater comment une certaine presse, que nous ne nommerons pas pure clémence mais dite « indépendante », a érigé tous les albums de Phoenix sur un piédestal quand dans le même temps, elle descendait systématiquement chaque nouvelle livraison de Tahiti 80. Dont le dernier disque, « The Past, The Present and The Possible », est au moins au niveau de « Wolfgang Amadeus Phoenix »… Hypothèse : et s’il ne devait en rester qu’un ?

L’impression qui est laissée par tout ça, qu’on le veuille ou non, c’est celle d’une certaine forme d’oligarchie appliquée à un groupe pop, qui a pu avoir accès à des moyens, des réseaux inaccessibles à d’autres. Dans l’imaginaire qui entoure Phoenix, on est passé de Versailles à Los Angeles, de Air à Sofia Coppola, et nous n’en sommes encore qu’au tout début : c’est un autre monde, à quelques encablures de la jet-set. Loin de la pop des working class heroes qui se sont extirpé de leur milieu d’origine à la force du poignet, il y a chez Phoenix comme une distance. Sauf que la pop est tout sauf une musique de caste. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas ici de pointer les origines nobles de ce groupe, débat vieux comme le monde – après tout, chacun sa croix. Mais plutôt de mettre en relief cette propension à cultiver de l’entre soi, encore aujourd’hui, à ne pas sortir de cette petite bulle si confortable dans laquelle il s’est installé avec sa fratrie. A l’image du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, celui de la pop moderne se divise de plus en plus en deux catégories : ceux qui rament pour tenter d’exister (innombrables) et ceux qui ont naturellement la « win » (ces quelques rares élus). Puisqu’on parle de « win », il faudra aussi revenir un jour sur cette obsession réelle pour les Etats-Unis, son culte du mainstream, son esthétique « bigger than life ». Obsession qui n’est d’ailleurs pas simplement le propre de Phoenix, puisqu’elle est partagée par les plus grands de la French Touch : Daft Punk, Air, Tellier… Pour cette génération qui a grandi en plein boom de l’entertainment US (les 80’s de MTV, Steven Spielberg et Michael Jackson), le modèle américain serait une sorte de mètre-étalon. Dès lors, il s’agirait de faire « comme » les américains, ce modèle a priori indépassable de professionnalisme et de démesure. Le problème, au-delà du coté toc de cette aspiration (mais libre à chacun de s’y retrouver), c’est que celle-ci a engendré des albums de plus en plus vidés de toute substance, creux, tellement peaufinés en studio qu’ils en oublièrent jusqu’à l’essence même de leur particularité : le savoir-faire français. C’est le grand paradoxe de l’histoire : si la French Touch ne vend désormais plus que sa propre image de marque, elle étale ouvertement ses accointances avec le pire de la variété FM américaine.

A part ça, et à l’heure où vous lirez ces lignes, Phoenix aura donc sorti son cinquième album studio. Et puisqu’il s’agit du successeur de « Wolfgang Amadeus Phoenix », il va en vendre des palettes entières. Rien de bien grave, donc.

Phoenix // « Bankrupt ! » // Loyauté/Glassnote/Warner

22 commentaires

  1. Grosso modo d’accord sur tout, sauf putain quoi, Bowie en 1983, c’est encore « Let’s dance », c’est pas rien tout de même.

  2. Rien qu’à leur tronche ,tu vois les mecs inoffensifs ,versailles …
    Zéro mouvement culturel pour la french teuche , du recyclage à l’esbroufe , la mondialisation pour idéologie (ce mot est trop fort mais bon), et l’atlantisme comme adn ,vous avez dit french ?
    Ils vont rien vendre du tout ,les chiffres sont bidons ,tous.
    J’ai entendu 3 titres du dernier Bowie au hasard ,il a l’air bien son dernier ,je vais l’essayer en entier qui sait ?

  3. Il est super ton article MS, mais je ne suis pas d’accord avec ton statement sur le fait que Phoenix a été cajolé par la presse. On peut en penser ce qu’on veut de ce groupe mais ils ont été plutôt été conspués et dédaignés jusqu’à Wolfgang.

    1. Hello Blandine 😉 Pour avoir suivi de près leur parcours depuis les débuts, je ne partage pas cette grille de lecture. Ils ont même quasiment eu leur propre organe de presse (no comment) et c’est ce que je pointe, même si effectivement, tous n’ont pas été aussi à fond jusqu’à « Wolfgang ». Quant à la couverture (c’est le mot) médiatique de « Bankrupt », il suffit d’aller jeter un oeil en kiosque…

  4. (Yes hello Phil 🙂 je sais pas, j’y mettrais un bémol quand même: tu dis que leurs chansons ne sont pas montées en gamme mais tout de même: moi qui ne les ai pas suivis depuis le début justement parce que j’ai jamais trouvé ça terrible (pas de format album, que des singles etc.) et qui me suis surprise à adorer Wolfgang Amadeus, ben j’ai fait le chemin en arrière et je trouve qu’ils ont quand même gravi plusieurs échelons en sortant cet album. Ok Zdar y est pour beaucoup, mais je sais pas, y’a un truc dans cet album, un tracklisting, les deux parts de Love like a sunset etc. Je le trouve vraiment homogène, vraiment abouti (par rapport à Bankrupt et leur trip ‘j’achète une console sur Ebay c’est trop fun bébé on va jouer des trucs asiat’ de karaoké’) Bref tout ça pour dire que malgré l’organe de presse dédié que tu dénonces, la médiatisation qui les a propulsés au Madison, SNL et tout le bordel, ils ont quand même pas volé les louanges de cet album. J’ai toujours eu l’impression qu’ils n’étaient justement pas prophètes en leur pays, et qu’ils ont souffert de ce statut de bourge-bien nés-Coppola friendly (et moi aussi ils m’énervent j’ai envie de déchirer leur slim-chemise-bottines en cuir marron parfois) qui a, peut-être, obscurci leur réel talent de musicien-compositeurs… et les a privé d’un vrai public pendant longtemps… Ayé j’ai fini 🙂

  5. Autant Wolfgang nous transposait avec grâce dans une peau adolescente et sa chambre versaillaise, ses rêves de popstar et l’ipod au creux de l’oreiller (c’est un vrai compliment), autant Bankrupt nous propulse dans l’univers poétique et chamarré d’un stadier du Parc des Princes un soir de PSG-Evian Thonon.
    La voix est sous-mixée en somme.

  6. Pour écrire un aussi long article disant un peu de mal de Phoenix, il faut vraiment avoir besoin de grossir quelques piètres arguments. Oui Phoenix s’est fait beaucoup critiqué à ses débuts, souvent pour des raisons extra-musicales (la proximité avec Air, Versailles) et non ce n’est pas juste un groupe à singles (et Funky Square Dance, hein ?). Réduire Wolfgang Amadeus Phoenix à ses simples singles, c’est d’une mauvaise foi déplorable, un truc de vieux blogueur grincheux qui veut accrocher le scalp de Phoenix à ses faits d’armes. De toutes façons, par définition, un blog qui dénigre à la fois Pierre Henry et les Strokes a forcément des goûts de chiottes. Je vous laisse à Tahiti80 et Chateau Marmont, je vais réécouter Armistice, Love like a sunset et Rome.

    1. Cher Nico,
      Toute critique bien formulée étant constructive, je me dois de répondre à ton comment. Pour écrire un article aussi long, il faut surtout s’armer de patience. Non, je n’ai pas construit mon argumentaire sur de piètres arguments, et je ne me sens absolument pas de mauvaise foi. Non, je n’ai pas cherché à « accrocher le scalp de Phoenix » : telle posture ridicule eut été plus simple il y a longtemps, aujourd’hui, c’est un geste nettement moins confortable, comme tend à le montrer le traitement médiatique « first class » qui est accordé à « Bankrupt ». Oui, je pense personnellement que Phoenix a du mal à tenir la distance sur le long format, et que « Wolfgang » est un album générationnel qui n’est pas meilleur que « United ». Non, Gonzaï n’est pas un blog, mais l’une des rares plateformes qui laissent le temps (et l’espace) de la réflexion. Et oui, enfin, « Funky Square Dance », malgré ses velléités de morceau cool en trois mouvements, sonne totalement toc.

      1. Faut vraiment avoir abusé de Tahiti80 pour ne pas aimer Funky SquareDance. Chacun sa croix ! 🙂 Et puis assume la mauvaise foi : Hunter Thompson doit être une source d’inspiration pas juste une référence sous la forme d’un logo illustré.

  7. Phoenix, Daft Punk, Tellier, voire Air, ont réussi le grand écart parfait entre pop et populaire, soit une musique effectivement nourrie du mainstream 70 et surtout 80 (leur génération !), sans distinction de bon ou mauvais goût et avec la puissance du son d’aujourd’hui, un savoir faire qui n’a plus rien à envier aux américains.
    Le nouveau single de Daft Punk est symptomatique, magnifiquement putassier et totalement régressif. Tellier s’est enlisé dans une boue cosmique (Arman Melliès vient de sortir l’astre sombre qui a échappé au barbu mystérieux des débuts) , Air – trop tendre – ne fera peut-être jamais mieux que la BO de Virgin Suicide et Phoenix va se répéter tant qu’ils ne se mettront pas en danger.
    Les français qui se touchent font une musique sympa – mot qui laisse un goût amer – et touchent par moment lorsqu’ils trouvent la voie du très bon morceau (et tous y sont arrivés et y arriveront surement encore).
    Ils laissent surtout une impression de non aspérité, de musique lisse comme l’adolescence fantasmée où rien n’est vraiment grave, man, où tout est cool. Un autre temps, pas celui ci, où la vitesse de la violence est décuplée (par le net essentiellement).
    Et finalement, l’album robot parfait de l’époque, ce sont les Strokes – ces ex-rockers – qui viennent de le sortir. Formaté jusqu’à la nausée, mais d’une sincérité spontanée et d’une justesse mélodique sans pareil.
    Comme eux, comme Phoenix et leur copains, ils font une musique SM (hé, Madonna Summer, hum …), qui surtout tend leur cul vaseliné pour une bonne fessée, et plus si affinité.

  8. Quel article! Il m’a fallu beaucoup de force pour aller au bout. Quel est l’intérêt d’écrire ce texte à charge? Se démarquer du reste de la presse? Affirmer sa soit disant indépendance vis-à-vis des confrères? Franchement je ne comprends pas. Alors je suis un fan, un vrai, de Phoenix. Oui je l’admet je manque surement d’objectivité, mais je ne prétend pas être journaliste. Mais quand je lis ce que vous avez écrit je suis obligé de frissonner.

    Prenons quelques exemples précis histoire d’être clairs.
    1. Vous écrivez « motifs asiatiques joués au synthétiseur (bonjour le marché chinois) ». Or, si vous vous intéressiez un minimum à ce groupe au lieu de le mépriser, vous comprendriez que c’est un parti pris. Le groupe l’assume, et déclare avoir cherché à mélanger le « cheap » et le « très sophistiqué ». Il n’est donc pas forcément nécessaire d’aller critiquer le groupe sur ce point, puisque eux même parlent de « musique qu’on entend dans les restos chinois à Paris ». Cette critique est donc, à mes yeux, totalement subjective.
    2. Vous écrivez « Seulement, ce n’est pas avec deux singles (en moyenne) que l’on fait un album digne de ce nom. ». Avez-vous réellement écouté en entier tous les albums. Ne pensez-vous pas que la notion de single est complètement subjective? Si par « single » vous entendez « morceau qui va passer 150 452 fois sur NRJ » alors oui Phoenix ne propose pas énormément de single. Mais au fond qu’est-ce qu’un single? Je pense qu’un album de Phoenix s’écoute dans sa totalité, et qu’il n’y a pas besoin de faire ressortir un morceau ou un autre. Encore, selon moi, un manque d’objectivité.
    3. Vous écrivez  » sans aucun jeu de scène (plus statiques, ça n’existe pas) ». Encore une fois, vous êtes-vous vraiment intéressée au groupe? Avez-vous regardé leur live à Coachella? Ça m’étonnerait, si vous l’aviez fait vous n’auriez pas pu écrire cela. Il suffit de regarder comment Mazzalai se déchaîne. Cette fois est-ce de la mauvaise fois ou un manque d’information volontaire? Je ne sais pas.
    4. Vous écrivez « Il y a d’abord le cliché adolescent : celui de la bande de potes qui monte un groupe, sort quelques tubes, et part à la conquête de la planète. ». Alors oui cela relève du cliché. Mais pourquoi mentiraient-ils? C’est simplement la vérité.
    5. Vous écrivez « C’est celui, bien sûr, qui nous sort le plus par les trous de nez, évoquant des images de polos Lacoste et mocassins à pompons, de pulls à torsades roulés autour du cou, de vacances au Cap Ferret au plus fort de la saison touristique, bref ! L’horreur absolue. » Mais depuis quand on juge-t-on un abum sur le style des membres du groupe qui l’ont sorti?
    6. Vous écrivez  » « The Past, The Present and The Possible », est au moins au niveau de « Wolfgang Amadeus Phoenix » « . Oui, peut être, mais ce n’est pas mon avis. C’est seulement le votre. Quelle subjectivité!
    7. Vous écrivez  » il y a chez Phoenix comme une distance » (je n’ai pas copié tout le paragraphe). Encore une fois regardez l’interprétation de Countdown à Coachella, celle où Thomas Mars s’installe dans la foule pour chanter. La proximité est impressionnante.

    Ma critique de votre critique est terminée, il resterait des choses à dire mais je la pense déjà assez longue.
    Merci d’avance de votre réponse.
    Maxime

    1. Cher Maxime,
      Je vous avoue que j’ai eu très peur. En commençant à lire votre comment, cette folle appréhension : quelqu’un va enfin démonter mon argumentaire. Me placer devant mes responsabilités. Vous soulevez certaines questions intéressantes, je ne peux pas faire l’économie d’y répondre, point par point.
      1/ Je ne méprise pas Phoenix, j’aime beaucoup certaines de leurs chansons (avez-vous bien lu mon papier ?). J’avais compris le coup du « parti pris », pensez, ne pas s’attaquer au marché asiatique après avoir cartonné sur le sol américain, c’eut été dommage. Il n’en reste pas moins que, formellement, ce mélange du toc et du chinetoque est abominable. C’est mon parti pris.
      2/ Single, n.m : « CD de moins de quatre chansons » (Wikipedia). Depuis ses débuts, Phoenix a systématiquement sorti deux singles par album. Un single est censé être une porte d’entrée fédératrice vers un album. Je reformule donc : Phoenix est un excellent groupe à singles, ou encore, Phoenix a pour habitude de sortir des singles excellents, mais je me ravise, « Entertainment » est si horrible qu’il pourrait donner des cauchemars à un enfant yakuza.
      3/ Je n’ai pas pu regarder leur « live à Coachella », j’avais cours de chi kung. En revanche, je les ai vus « en vrai » lors de la tournée Wolfgang, à Marseille. Thomas Mars tenait bien la scène, les trois autres étaient figés. Tout cela était surtout inquiétant de rectitude, rien ne dépassait.
      4/ Sur le « cliché adolescent » : il colle bien à leur musique, et je ne doute pas de leur sincérité. Relisez.
      5/ J’avoue qu’avoir été placé de force dans un collège privé m’a traumatisé à vie. Les séquelles sont importantes, pardon pour ces jugements de valeur à l’emporte-trois-pièces.
      6/ Quand j’écris que le dernier Tahiti 80 est, pour moi, au moins aussi bon que le dernier Phoenix, pensez bien que c’est un doux euphémisme. Mais arrêtons-nous un instant sur cette « objectivité » que vous défendez au fil de vos questions. Dois-je prétendre à l’objectivité ? Ce n’est pas ma conception du métier. Je préfère mille fois une critique subjective mais argumentée à une critique « objective » mais dénuée de substance. Toute critique est subjective car elle implique la sensibilité de son auteur, penser le contraire est une erreur.
      7/ La « distance » que j’évoque est idéologique.

      Plus globalement, je ne pense pas que nous cherchions absolument à nous démarquer du reste de la presse, nous le faisons naturellement. La ligne éditoriale, le support, et une certaine liberté de ton l’autorisent. Il n’y a pas de savant calcul, il n’y a pas de vainqueurs et il n’y a pas de perdants. Merci pour votre commentaire.

      1. Nan mais ça va Madonna, c’est bon, tu peux le dire que tu es payé par Daft Punk pour niquer la sortie du Phoenix, personne t’en voudra….

      2. Bonsoir, et merci pour votre réponse.
        Je me vois moi aussi obligé de vous répondre, encore une fois point par point. Mais je dois admettre que certains d’entre eux n’ont plus d’être, vos réponses m’ayant « satisfaites ».

        2. Selon moi Entertainment n’est pas « horrible », mais c’est une question de gout. En revanche, je vous rejoins en disant qu’SOS in Bel Air, Trying to be Cool ou surement d’autres auraient été préférables en tant que porte d’entrée comme vous le dites.
        3. Là je ne comprends pas. Vous portez un jugement définitif et simpliste (« plus statiques, ça n’existe pas »), sur un seul et unique concert. Vous allez surement trouver ma réaction démesurée mais selon moi c’est inacceptable.
        6. Nous sommes d’accord, je préfère aussi une critique subjective et argumentée. Mais correctement argumentée (cf. le point 3).
        7. J’ai bien compris l’idée. Mais pour un groupe d’envergure internationale, je les trouve proches de leur public. Arte les a suivi dans leur bus lors de leur tournée pour Wolfgang Amadeus Phoenix. Le résultat : un documentaire de 52 minutes relatant le quotidien de Phoenix. Pour un groupe distant je trouve cela quand même pas mal.

        Nous nous sommes déjà mis d’accord sur 3 des 7 points initiaux, je suis touché.
        J’espère que vous aurez assez de temps pour me répondre à nouveau, et reconnaître enfin à sa juste valeur mon groupe favoris (sic).

        En vous remerciant,
        Maxime

  9. Parait même qu’ils ont casqué. Wouhhhhhhhh, je me touche à la marge, vous fais des gros bizous à tous les deux et vais continuer à n’écouter ni l’un, ni l’autre.

  10. @ Maxime : ne m’en veuillez pas, mais j’arrête ici le service après-vente.
    @ Vernon & Bester : je vous rappelle que le montant de mes honoraires doit rester aussi secret que le faciès de mes célèbres employeurs.

  11. Excellent article dont j’apprécie l’approche humoristique et l’argumentaire solide. Vous devriez vous pencher sur The Inspector Cluzo. Le groupe revient d’une tournée d’un mois aux States avec Suicidal Tendencies. Probablement le groupe français qui joue le plus à l’international en mode indépendant et DIY. Cela laisse rêveur !

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