« Pourquoi perdre autant de temps à écrire sur des disques jugés nuls quand il en sort toutes les semaines des merveilleux ? ». C’est l’une des questions qui revient régulièrement, en sourdine, quand il est question d’un exercice en péril : la critique musicale. Décomplexée, démocratisée avec l’arrivée d’internet, elle semble désormais noyée dans la société du commentaire au point qu’on est en droit de se demander ce qu’il restera bientôt de la presse musicale, de plus en plus frileuse à exprimer le moindre jugement.

« Tu n’as rien compris au disque, ta chronique était sexiste et raciste. Je n’ai jamais compris que tu aimes à ce point gaspiller ton énergie sur des choses que tu n’aimes pas ». La phrase m’a été sortie voilà quelques jours, dans le plus grand des calmes, à propos d’un album récemment étrillé, par le patron dudit label. Et les bras m’en sont tombés. Pourtant la chronique ne bloquait pas la rotation terrestre, n’enrayait pas la courbe des ventes, elle ne tuait personne ; le billet subjectif ne visait qu’à exprimer un avis sur ce qui m’avait été envoyé quelques semaines avant la sortie commerciale. Et je me retrouvai là, jugé à mon tour, comme une fusion décevante de Marine le Pen et Eric Zemmour. Tout cela à cause d’un album de rock, en 2021. Une situation aussi risible que presque anachronique, mais qui me semble traduire quelque chose de plus profond.

« Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! » (Léon Zitrone)

On pourrait discuter en longueur sur le fait en question, convoquer des experts afin de savoir si cet avis sur l’album était justifié ou pas, faire des sondages ; même couper des mains si besoin. Le fait est que cette anecdote traduit quelque chose inhérent à Gonzaï – comme à d’autres médias sans doute – depuis sa création : l’impossibilité grandissante d’exprimer un avis sur un objet (un disque, en l’occurrence) sans risquer un procès à la personne ; comme si critiquer les notes et accords d’un.e musicien.n.e revenait à juger la personne elle-même. D’anciennes polémiques à propos de cet article sur Cléa Vincent (une femme, qu’une partie des commentateurs patriarcaux décidèrent subitement de protéger), le groupe En Attendant Ana (issu de la sphère dit « indépendante », donc supposément intouchable) ou les Flaming Lips (un « intouchable » parmi tant d’autres) ne sont que quelques exemples de ce qui semble être une incapacité à distinguer la critique de l’attaque. Mais pourtant, n’est-ce pas le rôle fondamental des chroniqueurs de disque que de chroniquer des disques, avec leurs mots, leurs caractères, quitte à se tromper ? En sommes-nous arrivés à ce point, dans la course stupide menée par les réseaux sociaux pour un monde où plus rien ne dépasse, où l’avis du rédacteur, en plus d’être devenu inaudible, serait condamné à n’être que superlatif, louanges et copier-coller de communiqués presse ?

Écrire une chronique de disque, mode d’emploi

Celles et ceux qui font ce « métier » depuis plus de trois mois savent qu’il existe plusieurs manières d’écrire une chronique de disque, qu’elle soit imprimée ou publiée sur internet. Voilà un siècle, Erik Satie résumait déjà parfaitement les options : « il y a trois sortes de critiques : ceux qui ont de l’importance ; ceux qui en ont moins ; ceux qui n’en ont pas du tout. Les deux dernières sortes n’existent pas ». Une manière rapide de dire qu’il y a Lester Bangs, Yves Adrien ou plus récemment Lelo Jimmy Batista, et les autres. Les autres, c’est vous, c’est moi. C’est cette personne recevant le dernier album d’Eddy de Pretto ou Idles, et pressé d’écrire dessus pour son blog ou un média en ligne, empruntant au communiqué de presse des citations de l’artiste en compilant le tout avec des google traductions d’articles anglo-saxons afin de donner de la densité à un propos en manquant cruellement. Citer le nom de quelques titres de l’album façon anatomie discale, placer une bonne petite phrase en conclusion ; ne reste plus qu’à trouver un titre court et impactant à relayer sur les réseaux sociaux ; l’algorithme fera le reste. Avec, à la clef, un éventuel partage de l’artiste pour gonfler les stats de votre article triste comme Lana Del Rey au réveil. Quant au troisième type de critique décrit par Satie, il se contentera quant à lui d’un « article » de 4 lignes relayant le dernier clip avec une date de sortie de l’album, recevant au passage les félicitations de l’attaché de presse résigné mais heureux de pouvoir gonfler sa revue de presse qui, elle-même, est devenue inutile et hors d’usage (pour citer Daniel Darc). Comment, face à ce qui ressemble à une grande campagne de stérilisation de l’avis musical, ne pas être tenté parfois de dégainer son pistolet à encre pour dire honnêtement, pour le meilleur et pour le pire, qu’un disque ne mérite pas l’intérêt médiatique que lui porte la concurrence, ou ne serait-ce qu’exprimer un point de vue dissonant sans se voir taxer de moule à gaufre hémiplégique transformé en machine à titre putacliquesques ?

Une brève histoire de la critique musicale

La critique musicale négative, historiquement, revêt plusieurs formes, plusieurs raisons d’être, bonnes ou mauvaises. Faire reluire son propre égo en croyant sortir du lot, d’abord (nous sommes passés par là, pour être honnête), tenter d’apporter du débat et du relief en amenant chacun à se positionner sur l’album en question, parce qu’aider le public à s’emporter pour ou contre un objet rond gravé dans des usines d’Europe de l’est, en 2021, possède une espèce de romantisme certes galvaudé mais toujours un peu héroïque ; ou simplement tenter d’exister encore malgré l’âge avancé en prenant des positions de plus en plus radicales et extrêmes, comme Christophe Conte voilà quelques années dans ses Billets durs, ou plus récemment Patrick Eudeline dans des sorties de plus en plus pénalement condamnables. L’un des travers de cet exercice, dès lors, est de sombrer dans la tentation du vortex, s’enfoncer dans l’acharnement pour la gloire, quitte à éclipser d’autres critiques positives sur d’autres albums portés au pinacle. Sur internet, c’est hélas la triste règle algorithmique : la haine l’emporte toujours. Mais pour une punchline bien sentie sur le dernier album de Cléa Vincent qui restera coincée dans la rétine, combien d’autres papiers élogieux sur tel ou telle resteront bloqués en bas des compteurs ? De ce point de vue, Internet reste un far west impossible à réglementer ; mais tout cela ne devrait pas nous empêcher user du second degré, de l’exagération ou d’un ton dit acide à propos d’un disque, quand bien même son auteur aura passé plusieurs mois de souffrance sur son clavier ou son banjo auto-tuné alors que sa mamie mourrait du Covid-19 en Patagonie. L’histoire et le contexte d’un album sont importants, mais ce qui l’est plus, c’est ce qui est donné à entendre. Étonnamment, on discute moins souvent de la qualité de l’emballage d’un plat de lasagnes qu’on s’apprête à mettre au four.

« Les critiques n’ont pas de mauvaises passions. Comment en auraient-ils, les braves gens ? Ils n’ont pas de passion du tout, aucune. Toujours calmes, ils ne songent qu’à leur devoir, corriger les défauts du pauvre monde et s’en faire un revenu confortable pour s’acheter du tabac, tout simplement. » (Erik Satie)

Ce débat, du reste, n’est pas nouveau. Il remonte au 17ième siècle, date à partir de laquelle apparurent les premiers articles musicaux. Ce n’était certes pas encore de la gonzo critic, mais l’idée pointait que les productions pouvaient être jugées, qu’il s’agisse d’opéras italiens ou de musique de chambre. On citera pour l’anecdote le cas de la Nouvelle Revue musicale, créée en 1834 par Robert Schumann après avoir été accusé de trop cirer les pompes à Chopin. Autre époques, autres mœurs, mais aussi autre niveau. On l’a un peu oublié, mais en ces temps-là, les musiciens eux-mêmes pouvaient prendre la plume pour tailler des shorts à la concurrence. Berlioz, Camille Saint-Saëns ou encore Debussy (sous le pseudo Monsieur Croche) n’hésitaient pas à se tirer dans les pattes, certes avec moins de grandiloquence que dans leurs compositions, mais cela était accepté – après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Après 1945, changement de ton, passage au demi-ton plutôt, les musiciens rentrent peu à peu dans la rang, jusqu’à l’explosion des critics-stars anglo-saxons connus de tous, de Nick Kent à Bangs en passant par Greil Marcus. A chaque époque ses travers, certains mourront tôt, d’autres feront carrière en adoptant des looks de professeurs d’histoire-géo donnant audience à des fans attardés. Mais tous auront eu la « chance » de s’exprimer librement sur un genre musical (le rock) où les débordements quotidiens autorisaient les critiques aux mêmes excès. Fatalement, plus difficile d’être aussi incisif sur un album de Duran Duran, de LCD Soundystem ou des Strokes. Le meilleur chroniqueur malgré lui, maintenant que la technologie semble avoir ratiboisé une grande partie du secteur, c’est un musicien : Bertrand Burgalat, dont chaque tribune mensuelle dans Rock & Folk mériterait d’être accrochée sur les tableaux du peu de rédactions encore en activité. Quant au rap, rares sont ceux, excepté peut-être Yérim Sar, à se confronter réellement aux artistes dont ils parlent à longueur de journée.

Point Godwin en Fa majeur

A l’heure internet, et effectivement désormais que la musique n’est plus le centre de gravité social des moins de 30 ans, exprimer un avis tranché devient si ce n’est plus difficile, du moins plus pénible. Course au klaxon (trouver un titre capable de sortir le lecteur de sa torpeur scrollesque), grande introspection (suis-je en train de défoncer cet album pour les bonnes raisons ?) et gestion du service après-vente (répondre aux commentaires hargneux que vous avez bien mérité avec votre article rempli de haine) sont autant de points à prendre en compte alors même que le net est entré dans une grande phase inclusive, et pourtant terriblement hypocrite, où chacun.e devrait être l’égal.e de l’autre. Évidemment, certains mots, certaines blagues, ne sont plus possibles en 2021. C’est Julien Doré qui l’a dit : « le monde a changé ». Parfois même, pour quelque chose de mieux. Mais c’est pourtant en fixant des niveaux et des barèmes que le chroniqueur (la désuétude de ce mot, quand on y pense…) peut espérer conserver sa place, sans quoi ce qu’il restera à la musique pour seule couleur, ce sont les notes froides de Pitchfork. Et avec elles, cette impression faussée que la musique est devenue une donnée quantifiable et objective.

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33 commentaires

  1. Rhooo ce titre d’article. Faudrait pas jouer à Zemmour non plus. Tu peux dire quand tu veux du mal d’un disque ou d’un article, tu l’as régulièrement fait et avec parfois plus de mauvaise fois que tu veux bien le reconnaître dans ce papier. Tu ne risques que quelques emails de réactions négatives, quelques commentaires énervés sur les réseaux sociaux. C’est pénible? Certainement pas plus que de se manger ton article pour l’artiste concerné (sauf pour les Flamming Flips, par contre, tu imagines comme ils s’en branlent).
    A quelle époque les artistes ont acceptés les critiques négatives de bonne grâce? Au nom de quoi ils devraient fermer leur gueule aujourd’hui.
    Et sinon, à défaut de boucler la section commentaire bien sale du site, ce serait pas mal de modérer au minimum les commentaires racistes et sexistes qu’on y trouve. Je vois pas tellement ce que ça aurait d’hypocrite.

    1. Est ce que ce commentaire qui trouve que ton commentaire a l’odeur d’un tap1n du bled devrait être  modéré  selon toi ?

  2. Pour reprendre l’image du micro-onde c’est vrai qu’on parlera plus de la marque dudit engin voir de sa couleur plutôt que des lasagnes qu’il est sensé réchauffer

  3. Cher Bester,
    tout ceci n’est pas bien grave, vous êtes des dinosaures et vous allez vous éteindre petit à petit. Les kids n’ont que faire des critiques de disques, eux qui ne savent même plus à quoi ça ressemble.
    Vous (pas vous personnellement Bester) aurez un paragraphe dans les manuels d’anthropologie en 2080.
    C’est déjà pas mal.
    Bisous Toto

    1. Ben oui Claude, t’as raison ! Les dinosaures s’éteindront, la nature mourra petit à petit, et au final il ne restera plus que des robots sans âme.
      Chouette programme, n’est-ce pas ?

      1. Je pense que ce n’etait pas forcément dit avec réjouissance, c’est un constat, c’est tout.
        Nous sommes déjà un peu des Robots après tout

  4. vazy vise ta critique sur : Tangled shoelaces sur chapter music Aussie, j’ecourte mon divorce si çà me va….

  5. Salut les Gonzaïs! Je suis bien content de lire ceci. Ça rejoint ce qu’on vit aussi au Canal Auditif. Nous avons droit assez souvent à des remontrances pour des opinions. Il y a quelques mois, j’écrivais moi-même un éditorial sur le sujet. Je crois que c’est important que l’on continue. La critique est nécessaire à tout art vivant parce que la conversation qui en découle est ce qui fait évoluer la pratique! En tout cas, vous avez tout mon respect! Keep fighting the good fight comme disent les anglos!

  6. Tu vois Bester, c’est bien fait pour ta tronche dans le fond. Quand on veut jouer au bolchévique on trouve toujours plus bolchévique que sois. t’a voulu donner des gages au wokisme, t’a commencer à écrire comme une tatasse avec tous ces points à la mordmoilezob, à lancer une pique à Zemmour ou Lepen tous les trois article pour qu’on sache bien que t’es du bon côté du manche, mais ça suffira pas. Ça suffit jamais pour les fanatiques. Il finiront comme sous Mao par te trimballer le cuI a l’air dans toute la fac avec un chapeau pointu et une pancarte « je suis un blanc raciste, puisque blanc ». Un conseil envoie les tous yéch une bonne fois pour toutes ou ils/elles/yels+ te lâcheront jamais le prépuce.

    1. Ahaha, t’es un.e bon.ne toi rosette (t’as vu, avec tous les points partout) !!!!!
      On sait pas vraiment de quel côté du manche tu es toi d’ailleurs. Peut-être que t’es juste assis.e dessus en fait.

      1. Faudrait savoir Tom.
        Normalement si tu es un partisan du Woke, et donc du néo-puritanisme de go-gauche, les allusions homophobes c’est plutôt moyen non ?
        Et pour te répondre les manches c’est comme les barricades, ça n’a que deux côtés.

        1. Partisan de rien.
          Ne sachant pas si tu es il, elle ou iel, il n’y avait rien d’homophobe.
          Quant au manche, quand tu en auras fait plusieurs fois le tour, tu constateras qu’il est cylindrique, donc rond. Et qu’un rond ne possède pas de côtés.

  7. La Rosette ou Loulou , vous découvrez que les Francaouis sont racistes et sexistes, des Petits agneaux qui découvrent la vie
    Le Pop Rock est mort Vive le Rap-Muzak!!!

  8. Par contre, j’ai l’impression que la citation de Satie « il y a trois sortes de critiques : ceux qui ont de l’importance ; ceux qui en ont moins ; ceux qui n’en ont pas du tout. Les deux dernières sortes n’existent pas « . Dit à peu près le contraire de votre interprétation, à savoir que TOUTES les critiques ont de l’importance pour un artiste, même celle de sa concierge ou de son voisin de pallier.
    Sinon, pour le reste de votre accord, je suis d’accord et c’est pour cela que je vous lis, vous êtes mordant !

  9. Bon j’aime bien Clea V. Et je n’écris que du laudatif dansmonWebzine, mais sans jamais pomper le dossier de presse… mais j’avoue que quand vous balancez de l’acide c’est du costaud et que j’aime vous lire . Rien que pour ça, merci de ne pas troquer votre lance flammes azerty contre une brosse à reluire. Vous êtes en catégorie number one. Satie aurait les chocottes en 2021. Keep on fighting.

  10. Bon j’aime bien Clea V. Et je n’écris que du laudatif dansmonWebzine, mais sans jamais pomper le dossier de presse… mais j’avoue que quand vous balancez de l’acide c’est du costaud et que j’aime vous lire . Rien que pour ça, merci de ne pas troquer votre lance flammes azerty contre une brosse à reluire. Vous êtes en catégorie number one. Satie aurait les chocottes en 2021. Keep on fighting.

  11. Lew Lewis r.i.p. un ‘article » ? the stranglers dr feelgood the clash eddie & the hot rods,…Un ‘article » ?

    1. D’accord avec l’hartish, sauf pour Huey Lewis. Sinon Jérome V est un usurpateur d’être un suceur de roues qui cherche à se faire passer pour Jérome Vaillant en répétant tout ce qui dit comme un perroquet.

  12. Très bonne question. En revanche, concernant les « billets durs » de Christophe Conte, je ne vois pas trop en quoi ils manifestent « des positions de plus en plus radicales et extrêmes » : dire du mal dans les Inrocks de Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Pascal Obispo, c’est un peu comme comme écrire une tribune à charge contre Christine Taubira dans Valeurs actuelles – une manière de s’astiquer l’ego à peu de frais, en restant bien sagement dans l’entre-soi condescendant . Pour moi, ces « billets » ont signé l’acte de décès définitif de cet ex-bimestriel…

  13. C’est la posture du Dandy qui n’est plus recevable aujourd’hui, trop aristocratique, trop exclusive, pas assez pop.
    Nous mangeons des pâtes trop cuites les enfants !

    Gainsbourg : « Secouez les gens, il en tombera toujours quelques choses, quelques pièces de monnaies au moins…

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