© Ghislain Chantepie

Cette année, le festival qu’on ne présente plus fêtait sa 43ième édition. L’événement rennais à peine terminé, Gonzaï débute une série en 3 actes, avec 3 portraits de musicien.nne.s croisé.e.s sur place. Premier acte avec la DJ et réalisatrice Paloma Colombe. Elle s’est posée avec nous pour parler de son travail qui lui a permis de s’envoler de la France à l’Algérie, en passant par les États-Unis.  

Débarqué avec entrain au beau milieu de l’après-midi du jeudi 2 décembre — deuxième jour de festival sur les cinq prévus —, la ville était déjà en pleine ébullition. Comme chaque année depuis maintenant plus de 40 ans, le temps d’une presque semaine, Rennes se mue en théâtre où professionnels de la musique et curieux, 56 000 au total pour cette 43e édition, viennent découvrir des groupes confirmés ou non, originaires des quatre coins du globe, où parfois simplement du quartier d’à côté. Partagés entre Le Liberté, chef-lieu des jours, situé dans le centre, les nombreux bars qui étaient eux aussi en transe pour une batterie additionnelle de concert au parcours principal, on s’est vite mis au diapason ; mais peut-être pas assez (ou suffisamment) pour ne pas être aller voir le potentiel dernier concert (?) du Turinois Andrea Laszlo de Simone, « l’événement du jour et de la veille » pour certains, « après ce concert, je peux rentrer des Trans tout de suite » pour d’autres. On ne croisera plus les seconds.

 

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Le lendemain, vendredi, un petit saut par l’Étage du Liberté pour voir sur scène les membres du rock-band arménien Hey Djan, dernier projet du multi-instrumentiste Adrien Soleiman, qui donnaient leur tout premier show ; exercice réussi avec succès. Après ça, s’en va dans la navette direction le Parc Expo — amas de halls plus ou moins imposants où se déroulaient les concerts du soir. Aussi éclectiques que défricheurs, voire même originaux pour ne pas dire autre chose, ce parcours nous a balancé entre la nouvelle sensation française de la drill, Ziak, le super-groupe du Bénin Star Féminine Band, Wu-Lu, un pur produit du South London (dont on vous parlera dans l’épisode 2), ainsi que la bizarrerie du soir, les mancuniens de Henge – une formation composée de champignons, d’aliens et d’un homme mi-ampoule mi-gourou, dont on ne sait toujours pas quoi penser…

 

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Au milieu de ça, il y a eu le set de Paloma Colombe. Programmée à la tombée de la (vraie) nuit, de 1 h 10 à 2 h 40, il aura fallu une légère dizaine de minutes pour voir la DJ se défausser de la pression qui la saisissait au début de cette date « importante », qu’elle « attendait beaucoup ». Presque 10 petites minutes, c’est aussi le temps qu’elle aura pris pour disposer de la scène et la transformer en son « espace de liberté ». Une démarche communicative qui a changé le hall 9 — rempli par 9000 personnes — en une Zone autonome temporaire, nom d’un bouquin de Hakim Bey. Un écrivain mystérieux qui affirmait que ces heures de fêtes sont les expressions les plus pures de la libération psychologique, un concept qui consiste à « rendre réels les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible, mais actuelle ». Sans l’avoir directement cité, l’échange que nous avons eu avec Paloma Colombe s’articulait autour de cette idée, de ses idées, qu’elle ne dissocie pas de son travail ni de sa « manière de vivre ».

© Livio Mosca

Paloma, tu es donc DJ, réalisatrice, chroniqueuse sur Radio Nova de temps à autre, créatrice de podcasts et… activiste aussi ?

Non, je ne me considère pas comme « activiste ». Je laisse cet « activisme » aux gens du terrain. Par contre, je ne fais pas de distinguos entre ma vie, mes idées et mon travail. C’est très important d’être entière à ce niveau-là. On peut le dire comme ça : mes idées, mes engagements font partie intégrante de ma vie, donc de mon travail. C’est ma manière de vivre.

Avant de parler de tes différentes casquettes, tu peux me raconter ce qui t’a mené à la musique, ou tout du moins à ce monde artistique ?

J’ai été élevée principalement par mon père, qui était vraiment mélomane. Il utilisait la musique comme un exutoire. Dès mes 6 ans, j’ai chopé son amour de la musique et cette capacité de transformation qui lui est propre. Il était très fan d’ordinateurs et de hi-fi, donc on avait toujours les Macs derniers cris à la maison. J’ai très rapidement téléchargé des morceaux pour en faire des playlists. J’étais déjà dans cette démarche de « digger » : je faisais des listes et j’avais des cahiers. J’avais mes phases, comme avec les Beatles par exemple : j’achetais tous les Mojo sur eux, puis je téléchargeais leurs morceaux. Ensuite il y avait des boums, donc je me procurais des Cds et je passais du son. La musique, déjà, c’était très important pour moi ; vraiment un pilier central de ma vie. Par contre, je n’ai jamais pensé à en faire un métier.

Comment as-tu commencé à mixer ?

En rentrant de San Francisco où je faisais un échange dans le cadre de mes études, un de mes potes qui était au courant que j’écoutais beaucoup de disco et funk m’a proposé de faire l’after-party de son groupe – aussi de funk justement. Je ne savais pas mixer. J’ai préparé une selecta et je me suis lancée. Ensuite, j’ai beaucoup joué dans des bars et des hôtels. C’est comme ça que je me suis fait la main. Pendant longtemps je proposais des choses très éclectiques, et petit à petit mon style s’est affiné, jusqu’à aujourd’hui. J’ai vraiment appris sur le tard, mais j’avais déjà cette sensibilité avec le hi-fi et les ordinateurs : j’étais dans le numérique, pour le pire et le meilleur.

Tu as fait des études de cinéma, particulièrement axées sur les films documentaires. En janvier 2019, est sorti ton film Planet Malek, sur le compositeur de musique de films algériens, Ahmed Malek, décédé en 2008. Tu pourrais présenter son travail ?  

C’est un compositeur, musicien, multi-instrumentiste, précurseur du home studio, avant-gardiste, globe-trotter… quoi d’autre ? C’est un Algérois qui a beaucoup œuvré pour des films documentaires, des pubs et tout ça, dans les années 70/80 sur Alger et en Algérie. Ah, il était également chef d’orchestre ! Donc tu vois, multi-casquette, on peut faire bien pire que moi ! Il a composé la musique de certains classiques du cinéma de la Nouvelle Vague algérienne, comme Les vacances de l’inspecteur Tahar ou Omar Gatlato ; beaucoup d’autres films aussi. C’est quelqu’un de super intéressant, qui a été redécouvert par Jannis Stürtz du label de réédition Habibi Funk. C’est lui qui m’a demandé de faire ce film.

 

Dans ce film, tu pars donc à Alger sur les traces de ce compositeur. À plusieurs moments, on entend des personnes raconter qu’il « n’est connu que par les anciennes générations ». Faire ce pont, c’était l’un des objectifs de ton travail ?

Complètement. Il y avait cette volonté de réappropriation du patrimoine algérien et de Ahmed Malek, pour les Algériens et les Algérois qui s’y intéressent, ou pas d’ailleurs, et qui potentiellement ne pouvaient rien trouver sur lui. Il y avait évidemment cette envie de le faire connaître.

Maintenant que le film est sorti depuis quelque temps, tu as cette impression de devoir accompli ?

Franchement, oui. Je ne sais pas si c’est un « devoir accompli », mais j’ai eu beaucoup de retours de gens qui ont découvert ou redécouvert Ahmed Malek via Habibi Funk, ce film, ou les nombreux médias d’Algérie et d’ailleurs qui en ont parlé. Puis il y a eu une exposition qui lui a été consacrée au MaMa [NDLR ; Musée Public National d’Art moderne & contemporain d’Alger].

 

Ahmed Malek était kabyle. Tu as aussi des origines kabyles. C’est ce qui t’a donné l’idée de créer l’émission Radio Amazigh — qui veut dire berbère — sur la webradio parisienne Le Mellotron ?

C’était une période où j’étais moi-même en recherche de ma deuxième culture, de mes origines, puisque pour ma part, c’est vraiment une redécouverte sur le tard : on ne me l’a pas du tout transmise. C’était beaucoup quelque chose de honteux, pendant longtemps. Déjà, il m’a fallu l’assumer. Avec ma mère, on a fait un voyage en Algérie : elle n’y était pas retournée depuis 30 ans. Elle fait d’ailleurs partie de mes invités pour l’une de mes émissions dans laquelle on a essayé de comprendre pourquoi elle n’avait pas été là-bas depuis si longtemps. Le tout était bien sûr fait en musique : comme je te disais, elle fait partie de ma vie. C’était donc une recherche, mais ça a pris des formes très différentes. Je faisais vraiment ce que j’avais envie. L’idée, c’était un peu : comment les uns et les autres peuvent s’approprier cette idée de Radio Amazigh avec tels invités, trouver une résonance. Après, je pense que c’était une espèce de gros fourre-tout. Aujourd’hui, je ne ferai pas les choses de la même manière.

« Quand on parle de l’Algérie, il est forcément question d’exils ».

Ce partage d’histoires et de musiques autant acoustiques qu’électroniques issues des territoires du Moyen-Orient et du Maghreb que tu faisais pendant ces émissions, tu le prolonges dans tes sets quand tu mixes. C’est important pour toi de proposer une fête certes, mais un peu plus « consciente » ?

C’est marrant, c’est aussi ce que Jean Morel de Grünt racontait dans son émission juste avant notre interview. Il disait : « Paloma, tu amènes un nouveau concept : danser et réfléchir. » J’ai trouvé ça très drôle, car honnêtement, c’est complètement ça. C’est cool que lui, comme toi, vous mettiez des mots dessus. Pour ma part, ce n’est pas quelque chose que j’ai conscientisé. Mais c’est évident que mes sets sont construits de manière à ce qu’il y ait un discours derrière : ils disent quelque chose. J’essaye de faire en sorte que le message soit amplifié, qu’il prenne de la force grâce à la musique et aux rythmes, qui sont des énergies au service de toutes ces idées.

Quand tu es sur scène et donc en contact avec le public, à la différence de la radio, est-ce que tu sens une autre perception aux messages que tu partages ?

Non, j’ai juste beaucoup moins de stress quand je suis chez moi à préparer mon travail. Par exemple, la mort de Rachid Taha m’a beaucoup touchée, alors j’en ai fait une émission pour Radio Amazigh. C’était une sorte de collage avec ses chansons, des morceaux d’interviews de lui et aussi des artistes qui m’ont partagé en quelques mots ce qu’il avait laissé chez eux. Il y avait également des extraits de journaux télévisés. L’idée c’était vraiment d’évoquer à travers ce médium qu’est la musique, ce qu’étaient sa vie et son œuvre. J’essaye de faire la même chose sur scène avec mes DJ sets.

© Olivier Hoffschir aux Eurockéennes

Dans tes mixes ou DJ sets, tu évoques souvent le fait de rendre « hommage aux femmes kabyles ».

Il y a plein d’histoires qui s’entremêlent. Quand on parle de l’Algérie, il est forcément question d’exils. Après, concernant les femmes de ma famille, il y en a certaines de répudiation, donc de grande violence. C’est-à-dire : du jour au lendemain, une femme qui est privée de ses droits, qui ne peut plus voir sa famille, ses enfants… C’est extrêmement violent, et ça m’a marquée. Donc c’est tout ça. Après, ça se traduit aussi simplement dans ma vie. Comme chaque femme, je vis des situations de violence et d’injustice. Tout ça se mélange dans mon discours évidemment féministe : on n’a pas le choix en fait !

 

En agrandissant un peu le spectre, tes questionnements relatifs à l’identité, aux genres et à la sexualité se sont affirmés quand tu étais à San Francisco en 2011. Dans ce contexte, il y a d’ailleurs un disque qui cristallise cette époque et ces messages…

Donna Summer ! Et d’autres aussi. C’est drôle, mes ami.e.s de San Francisco étaient à Paris la semaine dernière. En réalité, je leur dois énormément. En 2011, ça a été mon éveil aux questions du genre, auxquelles je ne connaissais rien. Ce « contexte », à savoir le questionnement du genre en musique, s’exprimait à travers la scène queer de San Francisco et de Los Angeles. J’ai eu la chance de faire les soirées les plus folles là-bas. Il y avait énormément de drag-queen, de drag-king… C’était vraiment tout nouveau pour moi : à quel point la musique et la fête étaient un espace de liberté. Ces guides ont été mes amies. Je n’ai pas du tout conscientisé ça en rentrant, même si je savais que j’avais vécu un truc de ouf. Je ne pensais pas que ça allait me nourrir de cette façon, et maintenant, ça fait vraiment partie de moi.

 

Tu as créé un podcast, Ecoute-la, qui traite justement de ces sujets : la sexualité, l’estime de soi… Tu pourrais me raconter la genèse ?

Sur un plan personnel, ça faisait des années que je me demandais en tant que femme, comment faire pour avoir une estime de soi sachant qu’on est constamment bombardée d’injonctions contradictoires ? C’était vraiment la base du projet. Maintenant, ce discours il est pas mal, mais c’était il y a 4, 5 ans et je ne trouvais rien qui ne répondait à ça. Quand tu fais un truc, tu es une pute, tu fais autre chose, tu es une frigide, tu dois fermer ta gueule, mais après tu es coincée… Je me disais : « mais putain, comment on fait pour se sortir de cet imbroglio ?! » J’ai donc décidé de simplement demander à toutes mes potes de m’envoyer des témoignages d’une minute max, dans lesquels elles m’expliquaient comment elles faisaient — je voulais comprendre en fait ! Ça, c’était vraiment la première idée. Ensuite, comme je te le disais par rapport à la musique, j’ai décidé d’utiliser ce vecteur comme une caisse de résonance : j’ai donc mixé ces témoignages à des morceaux. Puis j’ai rencontré Pierre Antoine-Piezanowski — qui a fait le son sur Planet Malek —, il était chaud de m’aider. On est rentré ensemble en studio, en résidence pendant une semaine à la Friche la Belle de Mai (Marseille), et on a sorti le premier épisode « Estime de soi ». J’ai aussi demandé à plusieurs dessinatrices, à chaque fois, de faire des illustrations différentes. Pour le moment, il y en a eu 4, et je reprendrai quand j’aurai un peu de thunes sur le projet.

Tu l’évoquais tout à l’heure avec San Francisco, mais est-ce que tu trouves que la fête est encore un espace de liberté aujourd’hui ?

Je ne sais pas. Ça fait très longtemps que je n’ai pas fait la fête. Je peux te dire que oui, la fête était parfois un « espace de liberté », comme à San Francisco. En tout cas, je sais que la scène en est un pour moi, surtout en tant que femme ! Depuis que j’ai vraiment pris conscience de ça, que je peux donc m’habiller comme je veux sans qu’on m’insulte, ou qu’il n’y a pas de potentialité que je sois agressée, j’ai envie d’en jouer puissance 1000 ! C’est quand même une revanche de toutes ces fois ou tu ne peux pas faire ce que tu veux. Donc oui, la scène est un espace de liberté, la fête… je ne sors plus assez pour te le dire, mais potentiellement, oui.

En ce moment, tu as des projets qui arrivent ?

Alors, mon gros projet c’étaient les Eurockéennes de Belfort où j’étais il y a deux semaines ainsi que les Trans. J’ai énormément taffé : c’est vraiment une date que j’attendais depuis deux ans puisque j’ai été booké ici, période pré-covid. C’est un festival mythique et je suis très fière. J’ai préparé un truc qui me ressemble et qui synthétise tout ce qu’on vient de se dire, mes influences aussi, et je voulais raconter une histoire. Je me mets pas mal la pression. Sinon, pour le printemps, je vais programmer toute une soirée en films et en musique au 6MIC à Aix-en-Provence — je n’en dis pas plus, mais ça va être chaud, et il y aura un lien avec San Francisco. Puis j’aimerai bien trouver des financements pour avancer sur le cinquième épisode du podcast Ecoute-la, cette fois consacré au corps.

© Olivier Hoffschir

A noter :

Paloma Colombe sera en concert à la Bellevilloise le 29/01 dans le cadre de la nuit Allo Floride 9 : Le retour

Le 6MIC à Aix-en-Provence lui accordera carte blanche pour une soirée music + films, dance + think au printemps 2022 (TBA)

La réédition de Habibi Funk 017 : Chant Amazigh de Majid Soula sortira en décembre chez Habibi Funk.

Contre-Enquête, une pièce dont Paloma Colombe a imaginé, conçu et mixé le soudtrack à partir de morceaux préexistants sera au Théâtre de la Ville du 2 au 12/02/2022

 

  

 

 

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