Remettre les mêmes chaussettes que la veille. Perdre son portefeuille à Montparnasse. Flipper des canards du parc. Pendant que la guerre et la canicule installent un climat de début de fin du monde, le trio punk Margaret Tchatcheuse nous ramène face aux vrais problèmes : ceux d’un quotidien foireux de jeune adulte paumé.
En décembre 2025, à Rennes, la ville de leur rencontre, Élodie, Mogan et Adrien se font remarquer sur la scène des Trans Musicales, juste avant un certain duo masqué. Depuis, Margaret Tchatcheuse continue de gueuler ces paroles drôlement moroses sur les scènes de France et de Navarre. Après l’EP mais avant l’album, Gonzaï a discuté avec ce groupe qui arriverait presque à rendre cool du punk en français.
Dans vos morceaux, on trouve un côté journal de bord. Comment cette envie de raconter votre quotidien est-elle venue ?
Morgan : On ne réfléchit pas trop à ce qu’on écrit en amont. On a appelé cet EP Carte postale car on a l’impression de rapporter une histoire de chaque endroit où on est passé. Mais il n’y a pas vraiment eu d’idée au préalable.
Élodie : C’est involontairement lié aux musiques qu’on écoute dans lesquelles on retrouve des petits récits.
C’est-à-dire ?
Adrien : Avec nos paroles, on s’inscrit dans le même registre que les Wampas ou Jean-Luc Le Ténia. Des paroles très brutes à échelle humaine.
Élodie : Je me retrouve aussi dans les paroles d’Amyl & the Sniffers lorsqu’elle raconte qu’elle veut se barrer à la campagne tellement la vie est merdique. Ce sont des thématiques qui me parlent. Faut que ça concerne tout le monde !
Adrien : C’est un aspect important dans le punk américain. J’suis un gros fan de Descendents, un groupe de mecs qui se plaint de sa ville.
Mogan : On le retrouve vachement en France avec des groupes de villes telles que Caen, Rouen, Nancy, etc. Tout le monde crie son mal-être de vie urbaine. Comme si l’herbe était toujours plus verte ailleurs.
Et il y a un mal-être quand on vit à Rennes ?
Tous : Non, pas du tout !
Mogan : Nous on chante plus un quotidien qu’un mal-être.
Adrien : On met en scène des losers qui n’ont pas l’air si malheureux… Ils sont juste…
Mogan : … nuls ! Des losers magnifiques.
Adrien : À part dans Les chaussettes, un de nos morceaux les plus tristes. Ça parle d’être enfermé dans une routine et de mettre les mêmes chaussettes que la veille. Et le personnage finit par pleurer dans sa douche.
Mogan : Non il pleure dans son jardin, je crois ?
Élodie : Moi je ne sais pas, je ne vous entends pas quand on joue ce titre.

Il y en a un qui parle de votre peur des canards du parc Oberthur… D’où ça sort cette phobie ?
Adrien : J’adore aller au parc Oberthur mais depuis tout petit, j’ai un problème avec les volatiles parce que j’ai grandi en ferme et j’ai été traumatisé par les oies de mon père. Depuis, ça m’arrive souvent de me poser au parc Oberthur mais je garde toujours les canards dans mon champ de vision.
Ça part à chaque fois d’une anecdote vécue, donc ? Même Montparnasse ?
Mogan : Oui totalement. Cette histoire m’est arrivée. Après avoir perdu mon portefeuille à Montparnasse, je me suis retrouvé en galère totale. Je devais rentrer à Belle-Ile mais je n’avais plus mon billet pour monter sur le bateau, ni ma carte client pour le kebab, ni celle me permettant d’accéder aux Champs libres. Heureusement la dame du guichet m’a laissé monter dans le bateau pour aller rendre visite à ma mère. Aujourd’hui, grâce à la technologie, ils ont un registre numérique regroupant tous les Bellilois et leurs enfants. Mais j’ai quand même dû faire opposition sur toutes mes cartes.
En gros, dès qu’il vous arrive un truc, vous l’écrivez pour un potentiel morceau ?
Élodie : C’est très instantané ! On compose en premier lieu. Puis, la première mélodie va emmener une thématique ou appeler à une expression, un mot, etc.
Adrien : Il y a des phrases qu’on a en tête. Par exemple, le truc des canards, il revenait souvent quand j’essayais de composer jusqu’au jour où il sort. On fait tout en répétition. on n’arrive jamais avec des trucs écrits. Ce sont plus des trucs qui traînent dans nos têtes. Par exemple, Ne reviens pas, on l’a fait en vingt minutes en attendant Élodie qui était en retard. Et, pour le coup, c’est juste de la fiction !
Adrien : Ce sont toujours des décors, des thématiques, des lieux…
Mogan : Placer des compléments circonstanciels de lieux dans les chansons, j’adore ça !
Adrien : On parlait de Le Ténia et de Justin(e). Le premier parle toujours du Mans, les seconds à Treillières. Ce sont des gens liés à leurs villes. Ca nous plaît !
Pourquoi ?
Adrien : Je sais pas. Peut-être parce que ça permettait de mieux s’identifier. J’aime trop savoir d’où viennent les groupes que j’écoute. Même s’ il s’agit d’une ville paumée dans le Midwest ou en Caroline du Nord, tu t’imagines pleins de trucs.
Mogan : Ça permet à tous les habitants de la ville concernée de s’y retrouver ! Même quand ça parle d’une ville que je ne connais pas, ça m’émeut parce que ça me fait rentrer dans son univers ! Tout le contraire de ce que peut faire Vincent Delerm quand il parle d’un Paris romancé dans ses morceaux. C’est dommage de perdre cette sincérité !
Pour vous, l’idée de s’ancrer à Rennes, c’est parce que vous y vivez tous ?
Mogan : C’est là où on s’est rencontré, où on écrit des chansons depuis un an et demi !
Adrien : Notre son en tant que tel a aussi quelque chose de Rennais. Une sorte de post-punk minimaliste. Selon moi, ça correspond à une ambiance musicale rennaise !
Élodie : En plus de cette étiquette rennaise, certains de nos morceaux font surtout référence à une période de vie qu’est la nôtre. Celle de la fin de l’adolescence et du démarrage dans la vie adulte dans laquelle il y a toujours des galères amoureuses, des traumas de vie et une flemme ambiante ! Comme le son sur les chaussettes, il n’est pas fait pour les quinquagénaires bien que certains kiffent malgré ça !
Adrien : Plein de gens n’écoutent du punk seulement au moment de leur adolescence. Le fait que ça soit considéré comme un genre d’éternel adolescent est parfois mal perçu mais pour moi je le prends comme un compliment. Passé un certain âge, trop de gens veulent se prouver qu’ils sont devenus matures avec une musique « sérieuse ». Je trouve ça triste.
D’ailleurs, comment vous êtes-vous rencontrés à Rennes ?
Mogan : Courant 2022, je suis arrivé à Rennes et je croisais souvent Élodie dans les concerts. Et Adrien, je l’ai vu en concert au festival Couvre Feu à Frossay avec Mon cher Morris, un autre groupe. J’avais adoré et depuis, je n’ai jamais arrêté de le harceler pour qu’on fasse de la musique ensemble parce qu’on avait pleins de points communs musicaux. Comme je savais qu’Élodie jouait de la batterie, je lui ai proposé de nous rejoindre. Au début, elle a dit non. Mais, je suis revenu à la charge et…
Élodie : … J’ai fini par accepter. Ce n’était pas facile. Cela faisait deux ans à peine que je faisais de la batterie, je ne me sentais pas très légitime. Et avec du recul, je me suis dit « Fuck it ! C’est pas parce que t’as que deux années de batterie dans les bras que tu ne peux pas jouer ! » Et on a fait une jam et on a composé Les yeux volcans, notre premier morceau.
Mogan : J’ai jamais fait de musique. J’ai toujours fonctionné à l’instinct. J’ai toujours voulu en faire. J’allais pas attendre d’être aussi bon que j’ai envie d’être pour en faire sinon je n’aurai jamais rien sorti.
Adrien : Même si t’es pas un dieu, tu joues trois accords et ça fait un morceau. L’important, c’est l’énergie, les mélodies, et…
Élodie : Et le message que tu veux faire passer si jamais t’en as un.
Adrien : Ouais, nous, on en a pas trop ?
Mogan : Si ce n’est le fait qu’on en a pas ?
Adrien : Si peut-être. C’est un message le fait de revendiquer qu’on est des losers ! On vit tellement dans une époque où faut être le gagnant en permanence.
Élodie : C’est cool d’être des losers !
Il fait quoi le loser à part perdre son portefeuille à Montparnasse ?
Adrien : Il enchaîne les boulots de merde.
Élodie : Et les déceptions amoureuses !
Mogan : Il cherche des solutions à ses malheurs dans plein de substituts en espérant que ça aille mieux un jour.