À moins d’avoir passé l’année 2025 dans un caisson cryogénique, il était difficile d’échapper à l’annonce de la tournée de réconciliation des frères Gallagher, qui remettront le couvert l’an prochain. Pour aiguiser l’appétit des fans, ceux-ci ont pu découvrir quelques images des premiers concerts dans un film documentaire, en avant-première sur grand écran, avant diffusion sur une plateforme de streaming à grandes oreilles. L’occasion d’avaler une grosse dose de sucre, parce que ce n’est pas de l’Oasis light.
Les revoilà. En plein retour de Céline Dion à Paris, comme un bonheur n’arrive jamais seul pour la génération X, les frères Gallagher annoncent leur retour en France, un pays dans lequel ils se sont tant engueulés. Mais attention, cette fois c’est sans risque. Oh non, pas d’annulation surprise comme à Bercy en 2000, pas de rupture « définitive » comme dans les coulisses de Rock en Seine en 2009. Promis, juré, craché, Noel et Liam seront bien présents au Stade de France en 2027, avec Bonehead, bonne pâte. Et pour nous convaincre que tout va pour le mieux au pays des merveilles, ils n’ont pas lésiné sur le teasing en allant (brièvement) chatouiller Nolan et Harari dans les multiplexes.
Don’t look right
Revenons sur cette soirée ciné, Oasis, Don’t Look Back in Anger, un documentaire de Will Lovelace et Dylan Southern, auxquels on doit déjà un long métrage sur les retrouvailles de Blur en 2009, No Distance Left to Run.
Présenté à Venise, puis dans quelques salles IMAX, le film sur Oasis a fait l’objet d’une large diffusion simultanée dans les salles de France et de Navarre, le soir du 11 septembre. Mais rien à voir avec l’autre 11 septembre. Le seul édifice qui s’est effondré est peut-être l’estime de quelques fans, et encore, quand on est fan on est fan, surtout quand on a dépensé 16 balles. Le ticket de cinéma avait pourtant prévenu, en abrégeant le titre, mis en capitales : « OASIS : DON’T LOOK ». Comme le chantait la gentille Alanis Morissette à peu près au moment où Oasis sortait son dernier grand album : « Isn’t it ironic, don’t you think ? ».
Un rire a fusé vers le fond de la salle lorsque s’est présenté le premier logo, celui de Disney+.
C’est à l’ouverture du film, avant même les premières images, que s’est fait entendre la réaction la plus vive du public, et même quasiment la seule de toute la séance. Un rire a fusé vers le fond de la salle lorsque s’est présenté le premier logo, celui de Disney+. Après tout, nous venions voir le réveil des belles au bois dormant, le décor était donc planté. Pour le reste, le documentaire offre une plongée dans des répétitions chaotiques, mais émouvantes. Il montre aussi l’attente d’un public anglais parfois bien plus jeune qu’on pourrait le croire, même si la plupart des ouailles, issues des working et middle class de l’Angleterre blanche, ont perdu des cheveux et gagné du ventre depuis les temps héroïques du groupe. Précision intéressante, « Oasis n’est pas de droite et tout le monde est invité », affirme Noel face à Liam qui ne le contredit pas, mais qui n’insiste pas non plus. Tout au long du film, d’une manière plus ou moins directe, les deux frères revendiquent leurs racines irlandaises-popu, et la mise au point de Noel n’est pas inutile dans un pays post-thatchérien assez déboussolé politiquement.

Ne nous méprenons pas, cependant, ce spectacle itinérant qui vend des tubes presque exclusivement trentenaires à prix d’or n’est pas non plus une fête de l’Huma et aucun des deux frères n’est Robin des Bois. D’ailleurs, on note un drôle de cadeau fait par Oasis aux habitants de Manchester, la ville d’origine du groupe. Tandis que le concert occupe une moitié du Heaton Park, les pauvresses peuvent l’écouter gratuitement depuis l’autre moitié… derrière un grand mur et des arbres. Les plus veinards peuvent, au mieux, apercevoir un bout d’écran depuis une colline. La générosité de nos héros est quand même très relative, mais après tout, des mecs de droite auraient peut-être chassé tout le monde à coup de Taser.
Un peu comme le générique de Friends avec de la meilleure musique
De manière générale, avec plus ou moins d’adresse, le documentaire s’emploie beaucoup à remonter la cote de sympathie des protagonistes. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Liam est un jean-foutre génial, drôle et bien plus attachant qu’on pourrait le croire, sacré Liam. Noel est pince-sans-rire, mal à l’aise, et bénéficie d’un tendre regard fraternel lorsqu’il prend le micro pour entonner le refrain d’Aquiesce. Le guitariste Bonehead, qui avait quitté le groupe en pleine tempête à la fin des années 90, a droit à son quart d’heure de gloire (plutôt trois minutes d’hommage sur deux heures d’hagiographie des Gallagher, en réalité), « le son d’Oasis qu’on a recherché pendant onze ans, c’était Bonehead, bla bla bla ». Quant aux Gallagher de la génération suivante, la tournée a permis d’en faire les meilleurs cousins du monde alors qu’ils ne se connaissaient même pas avant. Bref, si on repasse tout en accéléré, on tient quasiment un générique de sitcom, mais sans femme, ou presque.
Les femmes, elles, sont plutôt à distance, dans le public. On reste légèrement interdit devant ce portrait presque trop cinégénique d’une admiratrice, qui pratique professionnellement la pêche sous-marine dans son lointain pays d’Asie. Bien qu’elle connaisse le groupe depuis longtemps, son amour pour Oasis reste mâtiné d’une candeur adolescente : « Quand on touche le fond, Oasis touche le fond avec nous et nous aide à nous relever », dit-elle à peu près. D’accord, partons là-dessus. C’est le pouvoir magique de la musique, le réconfort des idoles. Au moins, à l’époque, la petite sirène n’a pas jeté son dévolu sur Jeff Buckley, ce qui était plutôt une bonne idée.
L’oubliable dernier album, Dig Out Your Soul, est déjà majeur, il peut boire de l’alcool dans les bars et passer son permis : 18 ans, ce n’est pas rien, et Noel vient de confirmer qu’il ne lui donnera pas de petit frère.
Génération Hit Machine
Enfin, le film met en évidence un malaise assez prévisible, qui plane sur ces retrouvailles avec le plus grand groupe de rock de l’univers autodiag. On l’a dit, la setlist des concerts n’est pas de première fraîcheur. Pire, leur dernier album, l’oubliable Dig Out Your Soul, est déjà majeur, peut boire de l’alcool dans les bars et passer son permis : 18 ans, ce n’est pas rien, et Noel vient de confirmer qu’il ne lui donnera pas de petit frère. Oasis remplira donc encore des stades sans rien sortir. Un point commun avec Céline Dion, remarquez. Voilà qui place leur tournée au niveau des spectacles nostalgiques, comme les résidences ouvertement kitsch à Paris ou Vegas, les croisières Âge tendre pour tante Micheline, ou les tournées Génération Hit Machine. Au fond, Oasis, c’est un peu comme les L5, mais avec un plus gros ticket d’entrée, globalement le même que pour tous les concerts de stade.
À l’aune de ce constat et en quittant ce documentaire, deux questions nous taraudent : se foutent-ils vraiment de notre gueule ? Serons-nous assez masochistes pour essayer de les apercevoir en 2027 ? On peut déjà être à peu près sûr de la réponse à la première question. À la deuxième, chacun compose avec le système de réservation assez baroque et les atermoiements de la préfecture, qui font de l’accès au Stade de France un parcours du combattant. Le gros Hit Machine des frères Mickey ne s’offre qu’aux plus motivé·e·s, à commencer par les quelques fans qui ont applaudi à la fin du film.