C’est une tendance de fond : les gens meurent. Et le phénomène n’épargne pas nos artistes préférés. Mais l’omniprésence des réseaux sociaux dans nos vies bouscule désormais notre lien au deuil, jusqu’à provoquer un immense sentiment d’écoeurement.
Le 28 juillet dernier, un arbre est tombé en pleine canicule : il se nommait Kavinsky, 50 ans. Qu’on ait aimé ou pas sa discographie (Brigitte Macron, elle, était une fan de longue date), un choc pour les proches comme pour les fans hardcore ; le tout suivi d’une réplique désormais habituelle suite au séisme : la multiplication sur les réseaux sociaux de photos de gens posant à côté de la victime. Un geste a priori anodin et terriblement humain, mais surtout terriblement problématique.
Rapidement, c’est-à-dire en moins de quelques heures, artistes comme personnalités de seconde zone se défoulent en publiant des clichés d’eux aux côtés de Vincent Belorgey, tous accompagnés de quelques mots souvent mal choisis justifiant l’existence même de ces photos ; « Je l’ai croisé une fois à Montmartre, il avait l’air très sympa », « dernier appel de nuit pour Vincent, dommage », ce genre. Qu’ils et elles s’appellent Christophe, Arno, Françoise Hardy, Herbert Léonard ou même Philippe Zdar, tous ont ces dernières années eu droit au même traitement. Une sorte d’enterrement numérique où la star n’est plus celle fraichement installée dans le cercueil, mais celui ou celle ayant rapidement déterré un jpg de son disque dur.
Voir cette publication sur Instagram
La mort du RIP
Jadis, c’est-à-dire voilà moins d’une dizaine d’années, la tradition en de telles circonstances consistait à annoncer la mort de l’artiste sur ses propres réseaux avec un sobre « RIP » accompagné d’un message carte postale type « les meilleurs partent toujours les premiers » ou « au revoir David Bowie, parti trop tôt ». Dans le meilleur des cas, le fan relayait une nécrologie publiée par un média et c’était l’occasion de réécouter en boucle la discographie ou le dernier album, pour le plus grand bonheur de Spotify et consorts. Certes, ce n’était déjà plus un monde idéal, mais le recours au format écrit permettait une distanciation avec l’annonce du décès et chacun, parfois malgré lui, pouvait encore exercer un deuil pudique lui laissant le temps de réfléchir à sa propre mort.
Voir cette publication sur Instagram
À mesure qu’Instagram, TikTok et leurs semblables ont transformé nos vies en récit visuel permanent, une nouvelle tradition s’est pourtant installée : le selfie post-mortem où l’important n’est plus d’annoncer (en premier, si possible) la mort de Prince ou de Brian Wilson, mais de témoigner de notre lien même fragile à l’artiste en question. Un bout de vidéo, une photo prise à l’arrache sur un quai ou la copie d’un SMS ; tout est permis pour justifier ce syndrome consistant à prouver que « moi aussi, je le connaissais ». Un véritable problème à la fois narcissique et osons poser le mot, sociétal.
Faire du like à tout prix
Sur les réseaux sociaux, la mort est l’un des derniers grands produits d’appel. J’en veux pour preuve le succès de comptes Instagram comme Last moments Alive proposant de regarder les dernières secondes de vie d’êtres humains avant des accidents, des suicides, des tsunamis ou des meurtres. La tentation du regard par le trou de serrure étant trop forte, il est ainsi difficile de ne pas être pris dans l’engrenage sordide consistant à être aspiré malgré soi dans la consommation de ces contenus avec un sentiment de satisfaction primaire résumé par l’équation « il est mort, je suis encore vivant ». On ne doute évidemment pas du chagrin des fans les plus impliqués dans la carrière de l’artiste refroidi, mais on peut néanmoins attester du fait que les plateformes ont tellement habitué chacun à raconter le monde à travers sa propre personne que même le deuil finit par passer par le selfie.
Et donc : la mort étant le best-seller de cette non-économie qu’est internet, on n’est pas surpris que le tout-venant y aille de son selfie-souvenir puisque ces éloges funèbres permettent d’amasser un maximum de likes et de visibilité pour qui sait publier la bonne photo et utiliser les bons mo(r)ts. La maximisation du résultat pourrait suffire à expliquer ce rituel de la pierre tombale digitale. Mais on peut creuser encore un peu plus profond.
Une nouvelle preuve de reconnaissance sociale
Ce que raconte cette pratique de notre époque, c’est le besoin pour chacun de se valoriser et de prouver à sa communauté qu’on a soi-même compté dans la vie de l’artiste, et qu’on en était (même de loin). Publier une photo floue ou mal cadré de nous-même à côté de Charlie Watts, Ozzy Osbourne ou Frank Michael (et bientôt Paul McCartney, Neil Young ou Michel Sardou), c’est affirmer qu’on a fait partie du club et, sans aucune gêne, profiter de cette illusion pour valoriser sa propre existence quand bien même le mort en question n’est même pas encore enterré. Cette perte de repère, outre le fait qu’elle est sordide, permet enfin à certains de se ressusciter de leur vivant ; on pense ici aux influenceurs périmés et autres personnalités oubliées profitant de cet effet d’aubaine pour reprendre la lumière pendant un quart d’heure warholien qui dure quatorze minutes de trop.
Comment croire à la mort de Kavinsky si son image se répète de jour en mois même après son décès ? A-t-il rejoint Elvis et Michael Jackson sur cette fameuse île déserte où les stars vivraient en paix à l’abri des regards indiscrets ?
Annuler la mort
« L’image ne fait pas travailler les mêmes neurones que l’imprimé. […] Et puis, si on n’a pas compris une phrase, on la relit. […] Dès qu’elle arrive, l’image est prégnante. Est-ce que l’œil est différent de l’oreille ? ». Dans cette interview publiée peu de temps avant la sienne, Michel Rocard évoquait déjà à sa manière la mort dont il est ici question, et comment cette obsession maniaque pour l’image nous éloigne peu à peu des artistes qu’on a tant aimé.
En démultipliant sur tous les canaux ces clichés vides d’intérêt, nous prouvons tous notre envie d’exister, mais nous démonétisons l’idée même que les musiciens qui ont rythmé nos vies puissent un jour mourir. Comment croire à la mort de Kavinsky si son image se répète de jour en mois même après son décès ? A-t-il rejoint Elvis et Michael Jackson sur cette fameuse île déserte où les stars vivraient en paix à l’abri des regards indiscrets ? Ou, plus vraisemblablement, a-t-on désormais les pires difficultés à imaginer que la mort existe, maintenant qu’il est possible de créer artificiellement des bouts de « faux vrai » en seulement quelques secondes ?
Voir cette publication sur Instagram
L’émergence, pour le coup réelle, de l’IA dans nos vies digitales est un dernier clou dans le cercueil. Mais si la modernité est un paradis tenu par les multinationales comme OpenAi qui se frottent déjà les mains de pouvoir exploiter voix et catalogues des nouveaux morts, elle amène à se questionner sérieusement sur l’utilité réelle de ces communions nombrilistes. Réfléchissons-y la prochaine fois qu’un mort frappera à la porte.