Discussion au long cours avec l’un des hérauts de la science-fiction “dure” de la scène Youtube, entre post-humanité flippante, darwinisme kaléidoscopique et psychédélisme des années 2020.
Il y a deux types de personnes qui coexistent face aux années 2020 : les neurovalides, sur qui la vie glisse comme le café de la COGIP dans le gobelet, et les autres.
Les premiers, quand vient la nuit, se contentent généralement d’éteindre la lumière et de laisser leur cerveau les mener vers quelques heures de sommeil réparateur.
Les seconds, constamment pris en traître par le monde moderne, doivent rivaliser d’ingéniosité pour faire cesser le roulis de leurs cerveaux malades. Pour certains, c’est la weed, la picole. Pour d’autres, les benzos. Quelques grandes âmes réussissent à dompter leurs neurones à coup de méditation Feng Shui quand quelques uns ne trouveront l’apaisement qu’avec l’aide réconfortante (et souvent un peu hypnotique) d’une sorte de narration – oui, comme la petite histoire du soir contée aux enfants.
Chanceux (hum) sont les membres de cette dernière catégories : c’est une infinie galaxie de vidéos et de podcasts d’histoire, de géographie, d’astronomie qui les attend. Selon les tempéraments, une part d’entre elleux plongeront vers la fiction, les parties de jeu de rôle enregistrées ou les vidéos d’exploration de lores et autres univers étendus..
L’immensité grisante de Star Wars, le monde tortueux des Soulsborne, Berserk, Warhammer, Marvel etc… En remontant progressivement le courant, on tombe sur des œuvres merveilleuses, à mi-chemin entre essai et récit, comme celles du légendaire ALT236 et des incroyables Zeph & Ramo.
Et puisque les nuits passent et qu’il faut sans cesse nourrir ces âmes boulimiques de nouveauté, on finit par atterrir dans les tréfonds des plateformes. C’est évidemment là qu’on finit par tomber sur les jusqu’au-boutisme les plus glorieux.
C’est le cas d’une chaîne à la (très relative) explosion récente : Niqo.
Derrière ce blase dramatiquement quelconque se cache une courte mais saisissante collection de vidéos racontant le futur du monde, une fois l’humanité menée à sa perte. L’idée de fond ? Ressusciter un sous-genre parmi les plus nerds de la littérature d’anticipation : la biologie spéculative.
Né dans les années 80, ce registre danse autour de la science pour proposer des sortes de macro-narrations, portant parfois sur des dizaines de millions d’années. Des bouquins poussiéreux mais souvent sublimes qu’un jeune Parisien adapte, revitalise et illustre dans des vidéos au long cours aussi passionnantes qu’hypnotiques.
La vie étant trop courte pour minauder, on s’est dit que tout ceci méritait bien un semblant d’interview, afin de vous accompagner vers votre nouvelle obsession favorite.
Qui es-tu ?
Niqo : Je m’appelle Nico, j’ai 23 ans et je suis monteur vidéo. J’ai commencé en autodidacte en 2020, en montant des vidéos gaming ou du shitpost, et plus j’en apprenais, plus j’avais envie de monter. Suite à un concours de circonstances improbable, je suis devenu en 2022 community manager et monteur pour la chaîne Wankil Studio, un travail rémunéré dans un domaine qui me plaisait, qui plus est pour des Youtubeurs que j’admirais depuis gamin. Encore aujourd’hui il s’agit de mon activité principale et tu peux retrouver mon nom dans la description de tous leurs shorts, et ma plume dans leurs posts sur les réseaux.
En parallèle de ça bien sûr j’écris, narre et monte mes propres vidéos, la plupart sur le thème de la biologie spéculative, que je poste sur ma chaîne depuis 2023. Ces projets, aussi longs soient-ils, ne sont encore que des bricolages à mes yeux. Des exercices de style. Aucun n’a jusqu’à maintenant réussi à vraiment me satisfaire, du moins pas dans la forme.
C’est pourquoi, malgré la joie que me procure l’accueil qui y est réservé et l’envie de porter ça à un stade supérieur, je ne peux à ce jour considérer cette chaîne que comme la continuité d’un hobby de lycéen paumé. Cela dit, peut-être est-ce mieux ainsi ?

Comment t’es venu cet intérêt pour la biologie spéculative ? À quel moment as-tu décidé d’y dédier toutes ces heures de travail ?
Niqo : J’ai découvert la biologie spéculative très simplement, en tombant par hasard sur des vidéos YouTube américaines parlant d’un bouquin appelé All Tomorrows, dont le thème et l’imagerie extraordinaire ont immédiatement pris possession d’un coin de mon imagination.

Ce nouveau centre d’intérêt coïncidait avec mon envie de produire des vidéos plus sérieuses, écrites et montées à la mano de A à Z. Quand j’ai réalisé que sur le Youtube français, personne ne s’était lancé dans ces sujets-là, la décision de me lancer a été assez rapide à prendre.
Après quelques semaines de galère sortait ma vidéo sur All Tomorrows, qui fut, à mon échelle, un succès immédiat.
C’est là que tu captes qu’il y a un vrai fil à tirer ?
Niqo : Si cette vidéo me fait aujourd’hui cringe au-delà du supportable, elle reste encore la plus vue de ma chaîne. C’est elle qui m’a vraiment ouvert les yeux sur la possibilité de faire découvrir cette niche de la science-fiction à un public francophone, et, potentiellement de transmettre à travers elle des messages qui me tiennent à cœur.
Encore maintenant je n’ai pas envie de me “spécialiser” dans le domaine de la bio spéculative, j’ai prévu à terme de sortir des vidéos sur des thèmes très différents, comme des récits non fictifs d’expéditions ou d’aventures méconnues qui méritent d’être racontées. Voire sur la biologie. Mais c’est effectivement devenu au fil des vidéos un vrai domaine de recherche, d’expérimentation mais aussi une source de confort très important pour moi.
Je vois dans la biologie spéculative un message d’humilité, destiné à nous rappeler l’impermanence des choses telles que nous les connaissons.
J’ai beau être critique envers mon travail, je prends beaucoup de plaisir à le produire. Je me rappelle la sensation si étrange et agréable de voyager et me perdre dans Darwin IV tandis que j’écrivais et montais ma vidéo sur Expédition, ou encore passer des heures à naviguer d’une page Wikipédia à une autre à apprendre des facts animaliers pour le bien de mes vidéos sur le paisible monde de After Man.
Je ne sais pas ce que représentent mes vidéos pour les spectateurs, pour moi ce sont avant tout des voyages et je ne regrette jamais une heure passée à travailler sur l’une d’entre elles.
Est-ce que tu as développé une sorte de méthode, au fil du temps ?
Niqo : J’approche mes vidéos comme j’approche chaque chose, un pas après l’autre. Dans la mesure où je fais tout seul et que je suis encore un amateur, je n’ai jamais de plan précis ou de méthode de travail établie quand je choisis un sujet.
Mais force est de constater que quatre grandes étapes se dégagent à chaque fois.
D’abord, la recherche. C’est le moment où je découvre l’œuvre, où je m’enfonce dans son univers pour en apprendre le plus possible et dégager l’essence de ce qu’il y a à raconter. C’est l’étape la plus abstraite mais aussi la plus facile, il n’y pas vraiment d’autre travail à faire que de la compilation intuitive d’idées. C’est aussi là que je tente de visualiser la tête qu’aura le montage de la vidéo et que je choisis les musiques que j’utiliserai en bande-son.
Vient ensuite l’écriture, qui commence théoriquement au moment où je me suis suffisamment imprégné du sujet pour pouvoir organiser mes idées de façon logique et les mettre dans l’ordre qui convient. J’essaie d’habiller ça d’une narration qui se veut à la fois efficace, claire et agréable à écouter. C’est l’étape la plus longue et difficile du processus, j’aime énormément écrire mais c’est toujours un challenge de produire un texte qui correspond à l’idée que je me fais de ma vidéo, d’autant qu’il y a forcément des variations dans le style ou le point de vue adoptés d’une œuvre à l’autre.
C’est une galère mais c’est toujours très gratifiant d’arriver au bout de cette étape, à partir de là je sais que la vidéo existe.
Après ça, j’enregistre, et c’est un moment que je déteste, bien qu’il consiste simplement à lire mon texte à haute voix. C’est un exercice surprenamment compliqué, de faire le narrateur tout en faisant attention au volume, au timbre, au rythme, à l’articulation de ma voix… Ce sont des choses dans lesquelles j’ai très peu d’expérience et que je dois encore apprendre à jauger seul. Je m’améliore un peu à chaque fois alors je garde espoir.
Enfin, je termine par le montage, mon moment préféré. Après des heures de réflexion et d’écriture, celui-ci existe déjà dans ma tête et il me suffit de lui donner forme concrètement. C’est l’étape la plus fun, où je peux bricoler librement avec les illustrations, les musiques, les effets prévus en amont ou qui m’apparaissent sur le moment. S’il m’arrive de me sentir grillé au bout de 2h d’écriture et de ne plus pouvoir avancer, je peux parfois enchaîner des journées de montage de 12h sans m’en rendre compte et devoir me forcer à arrêter pour me reposer. C’est aussi une étape qui vient avec son lot de galères, d’erreurs et de frustration.

Au-delà de l’aspect descriptif développé dans les vidéos, y a toute une narration qui se met en place qui n’est parfois pas la même que celle de l’œuvre originale. Comment t’y prends-tu pour adapter ces formats ?
Niqo : Ça dépend avant tout de l’œuvre en question. Ma première vidéo sur All Tomorrows est à peu de chose près un simple résumé du livre, j’avais pris très peu de liberté à l’écriture. Je me suis essentiellement contenté de paraphraser. À partir de celle sur Expedition, il a fallu faire un plus gros travail d’adaptation. En effet, le bouquin se présente plutôt sous la forme d’un journal de bord, soit un format quasi impossible à bien rendre en vidéo.
J’ai essayé d’extraire les informations les plus intéressantes, les plus pertinentes, et surtout celles qu’il m’était possible d’illustrer pour ensuite les condenser dans un texte plus personnel et moins descriptif. En tâchant, évidemment, de rester le plus fidèle possible à l’esprit des œuvres originales.
La dernière, sur Man After Man, était de très loin la plus dure et challengeante à écrire, mais aussi celle avec laquelle je me suis autorisé à prendre le plus de libertés. Le style narratif du livre, passant d’un point de vue subjectif à un autre pour donner au compte-goutte des informations sur l’espèce et son époque, est très sympa à lire – quoique bordélique – mais absolument impossible à adapter tel quel en vidéo.
De plus, il y avait le problème du manque d’illustrations, qui m’obligeait à restreindre l’œuvre originale, sans quoi ma vidéo serait devenue un audiobook. La seule façon de composer avec tout ça était d’être très flexible sur la traduction et l’adaptation du récit. J’ai eu à le réécrire intégralement et à le réorganiser à ma manière pour le conformer à l’image que j’avais de ma vidéo. J’ai coupé, simplifié, détourné et mélangé de nombreuses idées et me suis même permis, quand ça me semblait pertinent, de rajouter certaines des miennes, absentes de l’œuvre originale.
J’ai par exemple étendu au maximum les parties qui mentionnent le Peuple Mémoriel, sûrement la lignée la plus intéressante de l’œuvre, malheureusement survolée par le livre, ou encore décidé de changer la fin de l’Histoire pour la couper en son point le plus bas, ce qui correspondait davantage au message que je voulais transmettre que la fin originale et son “plot twist” optimiste.
Il y a un appel à considérer les beautés, les diversités et les précieux détails de la vie qui nous entoure. Par l’intermédiaire d’espèces qui n’existent pas, la description d’écosystèmes fictifs ou encore l’élaboration d’histoires évolutives, c’est bien notre intérêt pour le monde vivant réel qui est ravivé.
D’ailleurs, ton propos fait écho à d’inévitables effondrements civilisationnels. Dans l’urgence de l’époque, quel rôle cette biologie spéculative revêt pour toi ? Une espèce de Memento Mori ?
Niqo : Je pense que la biologie spéculative possède effectivement un grand potentiel de sensibilisation sur les tares sociétales et écologiques de notre monde, ainsi que celui dans lequel nous nous enfonçons.
Je ne pourrais pas en parler en détail, n’ayant jamais exploré le domaine d’un point de vue d’auteur, mais les mêmes idées réapparaissent souvent dans les œuvres du style.
D’un point de vue plus optimiste, il y a un appel à considérer les beautés, les diversités et les précieux détails de la vie qui nous entoure. Par l’intermédiaire d’espèces qui n’existent pas, la description d’écosystèmes fictifs ou encore l’élaboration d’histoires évolutives, c’est bien notre intérêt pour le monde vivant réel qui est ravivé, ainsi que l’envie, plutôt la nécessité de le protéger de la bêtise humaine. C’est un excellent moyen d’en apprendre plus sur le monde et de stimuler notre imagination.
Ensuite, j’y vois souvent un message d’humilité, destiné à nous rappeler l’impermanence des choses telles que nous les connaissons en peignant des mondes en constante évolution sur des périodes souvent très étendues.
Que l’Homme ait disparu (“After Man”), qu’il soit simple observateur (“Expedition”) ou qu’il se retrouve défiguré et dispersé dans la galaxie (“All Tomorrows”), cela relève toujours de la fragilité de l’idée que nous nous faisons de notre identité, en tant qu’individus, en tant que civilisation et en tant qu’espèce.
Ce sont des pistes de réflexion qui peuvent paraître terribles, dystopiques, non souhaitables mais qui m’apportent personnellement beaucoup de confort et me permettent, à chaque fois que je les poursuis, de recentrer mon attention sur des choses qui importent vraiment. En regardant très loin dans le futur, on peut retourner à l’instant présent.
Et enfin bien sûr il y a l’aspect “cautionary tale”, mise en garde, visant à décrire des scénarios catastrophes et leurs conséquences biologiques, comme au début et à la fin de « Man After Man », où l’Homme est rendu victime de son hubris et finit par s’autodétruire, emportant d’abord dans sa chute les écosystèmes de la planète, puis la planète elle-même.
Le parallèle avec la destruction rampante que nous faisons subir à la Terre est évident, mais au-delà du cynisme qui se dégage souvent de ces histoires (et au-delà de leur fonction de leviers scénaristiques), il y a un appel de détresse des auteurs, et l’idée sous-jacente qu’il n’est pas encore trop tard pour éviter ce genre de désastres.
On naît et on meurt, l’Homme est né et l’Homme mourra, entre-temps il ne tient qu’à nous de prendre soin de ce qui nous entoure et de saisir nos lendemains.
La musique a une importance particulière, et tu vas digger des choses assez niches pour habiller tes vidéos : ambiant japonais 90’s, dungeon folk allemand, etc… D’ailleurs tu restes fidèle à un seul artiste par vidéo. Comment tu décides de ces soundtracks ?
Niqo : La musique est très importante pour moi, dans la vie de tous les jours comme dans la construction de mes vidéos. J’aime beaucoup découvrir et écouter des styles de musiques très différents les uns des autres, tout comme j’apprécie l’idée de choisir un artiste ou un groupe unique pour toute la bande-son d’un projet.
Même si ça ne colle pas toujours parfaitement, je trouve que ça permet de créer un tapis sonore cohérent, original et plus intéressant que de simples musiques d’ambiance sorties de banques de son. Pour ce qui est du choix du style et de l’artiste, ça dépend surtout de ce que m’inspire le sujet et de ce que le hasard, ou peut-être mon intuition, va me faire écouter pendant la phase de recherche.
Pourquoi Tales Under The Oak pour ma vidéo Man After Man ? Parce que j’écoutais ses albums pendant l’une de mes lectures du bouquin et j’ai été tellement surpris par l’association qu’il était obligatoire pour moi d’en faire une partie intégrante de ma vidéo.
Pourquoi Octopus Diver pour ma vidéo Expedition ? Parce que ça m’a semblé évident d’illustrer ce monde fantastique et éthéré par de la musique trippante. Et plus encore parce que j’adore le rock psyché et qu’ils sont français, ce qui ne gâche rien.
J’aime aussi l’idée de pouvoir faire découvrir ces artistes, et par extension ces styles de musique niches, d’une nouvelle façon aux spectateurs.
Les commentaires sous tes vidéos sont dithyrambiques, on t’y compare régulièrement à des figures comme ALT236, c’est assez rare de voir un tel plébiscite. Ça fout pas la pression ?
Niqo : Les commentaires sous mes vidéos sont une grosse source de motivation. Je doute énormément de tout ce que je fais, donc je suis toujours choqué par l’intérêt et le soutien que des inconnu·e·s peuvent porter à mon travail, mais aussi par l’indulgence dont ils font preuve.
Je suis toujours flatté quand on me compare à des grands noms du game, mais je ne me fais pas d’illusion, j’ai encore une sévère marge de progression avant de pouvoir sérieusement me considérer à leur niveau. Je vois plutôt ça comme des invitations à persévérer dans ce que je fais, ce qui est déjà pas mal. Les gens sont très cools et je suis touché par leur attention. J’essaie de rendre ça en faisant de nouvelles vidéos malgré ma mentalité de galérien, en tâchant chaque fois de les réussir un peu mieux que les précédentes.
Je ne sais pas vraiment ce que deviendra ma chaîne, j’essaie de ne pas regarder plus loin que le pas devant moi. En 2026-2027, j’ai enfin le temps, la confiance et l’énergie de travailler sur un maximum de vidéos alors c’est ce que je vais faire. Le rythme de parution devrait enfin commencer à s’accélérer. J’espère que les gens continueront à répondre présent. Et sinon, je n’aurais rien à regretter.
La page YouTube de Niqo, c’est par là.

