Aux causes perdues, Mustang répond par un cause toujours. Après presque 20 ans de carrière et autant de portes claquées sur son cul entre deux chaises, le meilleur groupe de sa génération est récemment revenu avec un miraculeux cinquième album qui prouve que lorsqu’il est question de faire sonner les mots, Jean Felzine n’a toujours pas la langue dans sa poche.
Survivre à trois décennies, ils l’ont fait. Enchainer les albums sans jamais tomber dans le piège de la facilité, aussi. Etre simultanément un groupe de rock et de variété française aussi bien capable de citer Elvis que Polnareff ou Bruit Noir c’est idem. Depuis 2009, Mustang n’en finit plus de jouer sur la corde tendue d’une guitare prête à péter d’une mesure à l’autre. Et c’est peut-être cet état de tension permanent qui, en dépit de la fatigue mentale infligée aux membres d’un groupe qui persiste et signe, fait de cette discographie un exemple pour celles et ceux qui aimeraient encore se lancer dans le no-business du rock ambitieux.
Le cinquième album « Megaphenix » étant désormais digéré depuis quelques mois, passons à l’addition avec Jean Felzine et Johan Gentile. Résistance à l’ordre établi, mode d’emploi.

Quand on est journaliste musical, ou qu’on prétend l’être, on romance souvent l’écoute des albums. J’ai vu Megaphenix comme le disque de la dernière chance. Avez-vous vécu l’enregistrement de la même façon ?
Jean : Non, pour moi c’était surtout le précédent (Memento Mori) qui était celui de la dernière chance. On pensait vraiment que ce serait le dernier, et ce n’était pas qu’un argument marketing. En comparaison, Megaphenix a été écrit avec le coeur assez léger.
Johan : Complètement. Surtout qu’on n’avait aucune pression, et c’était notre premier disque avec Nicolas à la batterie, arrivé en 2020.
L’absence de pression est-elle dû au fait que c’était le disque de « l’après dernière chance » ?
Jean : Dur à dire. En tout cas c’est un disque sur lequel on s’est dit qu’on allait s’amuser à faire des choses qu’on n’avait jamais fait. Comme la présence de violons, par exemple. Ou un duo, du saxophone, etc. Faut voir que le disque s’est fait sur un an demi avec des enregistrements de 2 ou 3 jours ici et là.
Et donc à quel hasard doit-on votre arrivée sur le label Vietnam, dans un catalogue où aucun autre groupe ne ressemble au votre ?
Johan : Ils font partie des rares à ne pas nous avoir fermé la porte au nez.
Jean : Ca fait longtemps que j’avais envie de signer chez eux, ils ont reçu pas mal de nos albums avant celui-là – même ceux avec Jo Wedin. Je les ai eu à l’usure, aha !
Qu’ont-ils apporté de plus sur ce disque ?
Jean : Pas mal d’idées sur la mise en scène de l’album, et un vrai budget aussi. Vietnam, on y est très bien.
Johan : Une aide administrative, un soutien… et pas mal de choses auxquelles on n’avait plus gouter depuis 2014 avec Ecran Total.
Vous évoquez ici, et dans au moins un titre de l’album, ces portes prises dans la gueule. Quel a été l’argument le plus repris par les labels sollicités pour vous dire non ?
Jean : Si l’on parle des paroles de Megaphenix, il est déjà beaucoup moins revanchard que le précédent. La chanson française, c’est un titre écrit comme une boutade et oui, La porte au nez parle vraiment de ce refus de nous signer. Et ça ne date pas d’hier, c’était déjà le cas précédemment, même avec mes disques avec Jo Wedin. C’est dur à chaque fois, on en vient toujours à se dire que l’album ne sortira jamais, qu’on est un mauvais cheval, etc. Bon, avec le temps les gens finissent par répondre plus poliment ; maintenant j’ai droit à une réponse parce que de bout en bout, ça commence à ressembler à une carrière. Les labels me disent qu’ils n’ont pas le temps, pas les sous, que c’est pas dans leur créneau, etc. Et c’est évidemment toujours aussi blessant, même si l’on peut comprendre qu’on n’aime pas notre musique.
Johan : Il faut aussi dire que les labels ou les tourneurs cherchent la nouveauté, et nous on ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis c’est tout bête, ils regardent tous l’activité sur les réseaux sociaux d’un groupe et de ce point de vue, on n’a pas un million de followers. Donc ils sont… prudents.
Vous conservez quel souvenir ou quel image de Memento Mori ? Quelle place occupe cet album dans votre discographie ?
Jean : Il a rappelé aux gens qu’on pouvait tenir la longueur, alors que pas mal de monde considérait Mustang comme un groupe des années 2010 qui avait disparu de la circulation. Je me souviens de tourneur qui nous disait « ah ouais c’est cool Mustang, mais ça va être dur de revenir ». Bon ben, on a quand même réussi. Les disques s’ajoutant les uns aux autres, ça constitue une histoire. Et c’est normal qu’il faille en passer par là quand tu te dis artiste.
Johan : Pour moi il est mélancolique ce disque, d’abord pour la chanson éponyme qui est surement l’un des meilleures jamais écrites par Mustang, et d’autre part parce que c’est notre dernier album avec Rémi (Faure), notre batteur historique.
Pensiez-vous que le chemin serait si dur quand tout a commencé en 2009 ?
Johan : On était complètement naïfs à cette époque. Quand on enregistre un titre comme Anne-Sophie, moi je me dis qu’on a écrit un tube et qu’on va gagner plein d’argent. T’as 20 ans et tu penses que tu vas conquérir le monde. Avec Jean, on a appris notre métier sur le tas, de disque en disque.
Vous êtes donc passés par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, du statut d’outsider aux débuts avec le soutien très fort de A*Rag jusqu’à la signature chez Sony en passant par le retour à l’indépendance, et ce retour chez un label classique avec Vietnam. Au final, quelle est la position la plus confortable, ou l’inverse ?
Jean : Déjà, il ne faut pas diaboliser les majors. C’est comme les riches et les pauvres : il y a des bourgeois qui sont bêtes, des pauvres qui sont cons, et l’inverse aussi. Pour dire du bien d’une personne qui a dirigé Sony France pendant très longtemps, Christophe Lameignère, c’est quand même un mec marrant : il a perdu pas mal de sous avec nous, il l’a fait presque pour le sport et c’est tout à son honneur. Et en même temps, j’ai aussi vu pas mal d’incompétents : on nous a quand fait sortir un single un 21 décembre… et c’était stupide. Pour dire vrai, l’incompétence n’est pas la propriété des gens travaillant en majors, c’est aussi le cas chez certains labels indépendants.

La place actuelle chez Vietnam, au final, semble être la bonne pour vous : pile entre les très gros et les très petits.
Jean : Oui, c’est pas mal. Après, le problème existentiel de Mustang, c’est qu’il a un mauvais positionnement de marché, aha ! D’un point de vue artistique, ça fait des choses intéressantes mais d’un point de vue commercial, c’est compliqué. On n’a jamais voulu faire du pur rock indé français, admirable par certains aspects, et on n’est pas non plus dans la grande variété française à succès. Du coup nous sommes dans la classe moyenne qui en plus n’existe pas vraiment, et qui existe surtout de moins en moins. On peut à la fois faire des chansons qui plaisent à tout le monde et même aux fans de rock indé, notamment Pas cher de la nuit sur le disque précédent, et de l’autre côté on a des chansons qui passent sur France Inter. Et pourtant on n’a jamais ciblé aucun type de public spécifique, contrairement à d’autres qui ont quasiment un cahier des charges avec un plan de carrière, une image pré-définie, etc. Pas Mustang.
Si l’on s’en tient à votre positionnement de marché, et considérant que tu es l’un des meilleurs songwriters de ta génération, n’est-il pas temps de réévaluer ton salaire ?
Jean : Je ne sais pas si c’est vrai… des tas de gens sont meilleurs mélodistes que moi – peut-être même Johan, ici présent ! J’admire beaucoup par exemple quelqu’un comme Pascal Bouaziz avec Bruit Noir, c’est peut-être lui le meilleur parolier français ! Mais bon, avec le type de chansons qu’on écrit, soyons réalistes : une large partie du public n’a pas envie d’écouter ce genre de trucs et je peux tout à fait le comprendre. On fait quand même très peu de feel good songs.
Et pourtant Mustang documente l’époque d’album en album, parle de faits de société vécus par le plus grand nombre. C’est quoi le problème alors que vous êtes vraiment middle of the road, sur le papier ?
Jean : On l’est peut-être trop, justement. Il y a une dimension dans le showbiz où tout tient au fait de vendre du rêve. Ça ne m’intéresse pas trop, personnellement. Donc on ne peut pas prétendre à la première marche. Avec l’arrivée chez Vietnam, j’aimerais simplement qu’on dispose d’un peu de répit et de temps pour simplement sortir des disques. C’est peut-être une vanité, mais le temps passé à remonter une équipe pour chaque nouvel album est épuisant. Mais il est temps de parler d’autres choses que de nos petits problèmes de « métier ».
Parlons de longévité : vous êtes devenu au forceps l’un des rares groupes de « rock français » encore en activité après 3 décennies. Votre secret ?
Jean : Au talent, peut-être ? Aha. Disons qu’on n’a pas peur d’écrire des chansons de notre âge. Parce que le jeunisme dans le rock, c’est un problème. Prenons le cas d’Indochine : je n’ai rien contre mais le mec semble toujours parler d’une vie d’adolescent très éloignée de lui. Je comprends que le rock soit une petite entreprise à faire tourner, mais ça ne me fait pas peur d’écrire des chansons sur un type de 50 ans. Si l’on se fige dans le jeunisme, c’est terminé.
J’ai hâte d’entendre ta prochaine chanson sur le déclin de ta prostate.
Jean : C’est intéressant comme exercice, tout est intéressant. Il y a par exemple plein de chansons que j’adorerais entendre dans la bouche des chanteuses dites féministes, et que je n’entends pas. La chanson française, tout le monde dit qu’elle est plus libre qu’avant ; je n’en suis pas certain.
Pour conclure, comment fait-on pour vieillir dans la musique sans tomber dans l’aigreur ?
Jean : La musique, techniquement, ça aide. Dans le groupe, on passe plus de temps à parler de suites d’accords, de textes, de mélodies que de toutes ces questions extra-musicales. On tente de parler, attention c’est presque un gros mot, de beauté.
Johan : La musique pour nous, c’est un temps suspendu.
Mustang // Megaphenix // Vietnam
https://legroupemustang.bandcamp.com/
En concert au Trabendo le mercredi 11 Juin 2025 avec Kcidy et Côme Ranjard.
le problème c le caractère du chanteur, son amabilité! & a tendance a se vexer et a monter sur ses grands chevaux d’autoroute qui traverse sa plaine