Pas une semaine ne se passe depuis l’avènement d’Internet sans qu’un label, chaine YouTube ou collectif n’exhume un disque rare, obscur et forcément cool. Certaines sont géniales, d’autres à oublier : les rééditions pullulent et on ne voit que ça. À force de fouiller l’Internet, est-ce que l’on n’a pas tout simplement découvert tout ce qu’il y avait à découvrir sur les quatre dernières décennies ? Ne serait-il pas temps de se remettre à créer de la musique ?

En 2012, le journaliste et critique rock (mais pas que) Simon Reynolds sortait un livre qui posait une putain de bonne question. Dans les 480 pages de Retromania, éditées chez les toujours très respectables éditions Le Mot et le Reste, le critique posait cette phrase toute simple et éminemment complexe : est-ce que la culture pop a un avenir ? L’auteur, un ponte de la critique Outre-Manche – qui a notamment écrit le pavé ultime Rip It Up And Start Again sur l’épopée post-punk, mot qu’il a inventé – amenait la thèse suivante : à force de clins d’oeil, références et emprunts, la culture, d’abord musicale, puis visuelle voire littéraire, pille son propre passé et oublie au passage de créer son avenir. Un futur que l’on imaginait probablement pas comme ceci il y a trente ou quarante ans : un futur où un disque exhumé est plus intrigant qu’un album original, où tout ce qu’il nous arrive des tréfonds des années 70, 80 et 90 est forcément intéressant, génial et réédité. Un futur où le nouvel eldorado musical est derrière nous et où il ne se passe pas un jour, une semaine, un mois sans qu’un trésor de digger a priori introuvable est de nouveau sur le marché, grâce au travail acharné et bienveillant d’un label qui mixe (on lâche quelques pistes) le post-punk péruvien des 70’s, la techno des pays baltes pré-94 et la no-wave irlandaise.

Une retromania que Reynolds avait parfaitement cerné et qui, ô surprise, n’a fait que se multiplier depuis la sortie de son essai. « Drapé dans un emballage semblable à un cercueil ou une pierre tombale, le coffret est l’endroit où le vieil enthousiasme se cache pour mourir : il fige un groupe ou un genre que vous adoriez dans un bloc indigeste. (…) Ils ressemblent moins à des disques qu’à des trophées qu’on exhibe comme autant de témoignages d’un goût et d’un savoir musical éclairés. » C’était son avis sur les rééditions, ce graal moderne décliné à toutes les sauces. Sans parler du glissement entre nouveautés et recherches effrénées dans le passé symbolisé par la figure (éclairée) d’un hipster – aujourd’hui disparue fort heureusement – l’auteur touche du doigt la clé du problème. Une réédition, aussi belle et soignée soit-elle, n’est qu’une pièce de collection et ne communique en aucun cas avec ses contemporains. Elle n’est pas vide de sens car la musique en a toujours eu, donné par ceux et celles qui l’ont créée. Mais elle ne vit pas une sorte de relation, de résonance presque, avec ce qui infuse la création du moment.

Is Crate Diggers Coming To A City Near You? | Discogs

Prenons le zouk : une musique du milieu des 80’s, qui fusionna musiques traditionnelles africaines et caribéennes avec boites à rythmes et synthés sur la moindre piste de danse de l’Hexagone. La Compagnie Créole a fait le tour du globe, Zouk Machine et Frank Vincent s’y sont mis et nous ont fait regretter tout cela. Après des années de disette et au mieux, de dédain, le genre s’est installé à nouveaux dans nos playlists jusqu’à devenir cool, tendance. En creusant un peu, une toute autre production que les méga-tubes qui matraquaient le Top 50 est réapparue. Les diggers éclairés et les labels de réédition n’ont pas mis longtemps à se ruer sur Discogs à la recherche de la moindre référence. Résultat ? Le genre est littéralement poncé et tout semble avoir été découvert. Tout ce qu’il peut sortir à présent est au mieux une redite d’une réédition d’il y a deux-trois ans. Le travail, honorable, des labels indépendants qui ont déchiffré le terrain est maintenant repris par des majors qui ont des restes de masters ou des chutes de studio bien au chaud dans leurs archives, et vont inonder les bacs de la Fnac.

Le fameux « c’était mieux avant » n’a pas gagné : c’est l’idée même de création originale, dans le sens nouveauté qui en pâtit.

Prenez le zouk, et remplacez-le par le French Boogie. Ou l’IDM. Ou la no-wave. Peu importe finalement : la démarche est la même, le processus immuable. Ce retour vers le passé pille le back-catalogue de notre culture sans mise en contexte. Le fameux « c’était mieux avant » n’a pas gagné : c’est l’idée même de création originale, dans le sens nouveauté qui en pâtit. Pourquoi s’embêter à se mettre sur la paille pour aller en studio et enregistrer un disque quand on peut mettre la main sur des masters et represser le tout ? Si l’on faisait revenir toute une ribambelle d’artistes, groupes et formations qui ont bercé la jeunesse de la quasi-totalité des patrons de labels (et journalistes culturels) d’aujourd’hui, pas certain qu’ils soient très enchantés à l’idée de voir un de leurs albums érigé au rang de totem insurpassable.

Il y a bien sûr des contre-exemples, les musiques électroniques sont par définition plus imperméables à ces mouvements. Le revival rave, trance et hardcore qui cassent les genoux des fêtards dans des hangars depuis 2-3 ans a quelque chose de presque frais. Les artistes et DJs qui jouent ou produisent cette musique n’étant parfois même pas né.e.s au milieu des 90’s, ils rentrent par effraction dans un monde inconnu et fantasmé, l’adaptent à leurs visions avec la bonne dose de révérence et d’affranchissement nécessaire. Ce que l’on a appelé la « post-club music » au tournant des années 10’s a aussi su s’élever au-dessus des clins d’oeil. Représentée par le label PC Music – dont Sophie est la forme musicale la plus passionnante et aboutie, cette scène, encore vivace bien que moins présente, détourne tout ce qu’elle touche et le recrache instantanément, presque naïvement.

It's finally here! The official Discogs App | Discogs

Il y a aussi des disques qui parviennent à mettre en lumière un.e artiste, une scène, un groupe et qui peut même relancer des carrières. Et des labels qui jouent le jeu en respectant la chaine des ayants-droits et d’une juste reconnaissance, pas seulement artistique mais financière. Pour ces quelques réussites stylistiques et matérielles, on tombe invariablement sur des conteneurs de vinyles qui diluent tout sens dans une logique d’offre et de demande, jusqu’à l’épuisement. Pas une semaine ne passe sans qu’une annonce ne fasse frémir la section commentaire de Discogs.

Dans la même idée, les chaines YouTube dédiées aux obscurités pullulent et ressortent en flux tendu des perles rares. Certaines sont belles, forcément. Aussi innocentes soient-elles, toutes ses entités numériques participent à archiver toute la musique du monde – ce qui en soit est un projet noble. Elles rentrent aussi dans ce cycle infernal où la référence supplante le contenu et où regarde constamment derrière-soi. Sans autre projet que la passion des personnes qui les alimentent, sincères on l’imagine. Alors, une fois toute la substance extraite, on passe à un autre genre, une autre époque, un autre lieu. Une fois ce schéma répété à l’envie, qu’est-ce que l’on fait ? On arrive où ? Toute la musique du monde n’est pas infinie.

« Je ne suis certainement pas le seul à baver d’envie sur ces coffrets tout en les trouvant singulièrement repoussants une fois entre mes mains », écrit Reynolds. Il est fort probable que l’on se jette sur un tel objet d’ici à la fin de l’année, Noël oblige. Une fois réécoutées, ces chansons rééditées vont peupler nos étagères et y rester indéfiniment.

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21 commentaires

  1. Quel ramassis d’inepcie, comme dirait l’ éminant chantre saxe de la pop culutre Felix Schräber : QUI CHERCHE TROUVE. je m’enploie depuis des annéesà travers mon blog perseverancevinylique.wordpress.com a faire découvrir
    des nouveautés et petist bijoux ignoré de la pop culture par les media mainstream et bobo parisien centré sur leurs petit trou du cul .. et l’emploi de l ‘ecriture inclusive c ‘est un grand NON !!!!

    1. Oui mais la plupart du temps ce sont des trucs sans intérêt…
      Entre l’obscurité et l’hermétisme, c’est comme boire ou conduire, il faut choisir…

    2. LE BRANLE COUILLE DU COMMENTAIRE DU 7 DÉCEMBRE 2020 À 13 H 22 MIN EST UN IMPOSTEUR ,JE CROIS QUE TA PAS ENCORE COMPRIS FILS DE PUTE ,IL VA VRAIMENT VALLOIR QUE JE TE FASSE UNE TETE COMME UNE PASTEQUE ,PRIE LE SEIGNEUR QUE JE TE TOMBE PAS DESSUS PARCE QUE TU VA TANT SOUVENIR TOUTE TA VIE , A TRES BIENTOT SALLE CHIEN GALEUX

  2. j’te jure un gratien midonet @ 1 heuro sur broc quand y vaux 40 & + sur fouckin cogs je me trempe a la broc pour LUI…

  3. Pour paraphraser le meilleur d’entres- nous, je dirais que le branle-couille de l’article du 4 décembre 2020 est un imposteur !
    C’est pas la faute des containers de la Fnac si les jeunes sont des petits cons bien incapable d’égaler musicalement leurs boomers de grand pères. De toutes façons vous ne respectez rien vous les jeunes. Avec moi au pouvoir tous les morceaux parus après 1969 seraient interdits de diffusion. Et on s’en porterait pas plus mal.

  4. Il faudrait déjà savoir ce que vous entendez par « nouvelle musique »….
    Si « rien ne se créer, rien ne se perd et que tout se transforme, alors la musique d’aujourd’hui n’est rien d’autre que le prolongement héréditaire des musiques d’hier.
    Il suffit d’écouter « On the Run », de Pink Floyd, pour comprendre par exemple que la techno dans son sens large n’a pas été inventée à la fin des eighties…
    Ou bien alors, deuxième possibilité, deuxième piste possible, l’on considère qu’aujourd’hui la musique est devenue pour une grand part automatique, c’est à dire fabriquer avec des logiciels, par le biais des ordinateurs, et qu’alors oui effectivement, il y a de quoi être nostalgique…

  5. Jpourrais rééditer la crème du revival rock dans vingt ans tellement ce qui est bon est passé à travers les radars,les pyjs qui croient que tout le monde s’extasiait sur les Strokes alors que jusqu’au troisième album tout le monde leur crachait dessus,ces pyjs ont besoin de tartes dans leur gueules comme les masqués fp2,pardon f2p, de doses révisionnistes régulières qu’ils n’accepteront,comme les réeditions,que dans trente ans.

  6. soap press! felipe la catina sign on born bad rds slop owner by the give up name on 2/02/2021, dont go buying! it’s rubbish with a bikini voice!

  7. la musique c devenu 1 truc de vioque ou de bleu-bite qui sert pour les séries, les pubs & les jeux vidéo, point. ça & vendre des t-shirts. et Dylan ferait de la peinture, ou du macramé.

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