Une chanson se révèle avec le temps. Si, à la base, elle est bonne, alors elle se bonifiera avec l’âge. Le label Light in the Attic ressort les premiers Lee Hazlewood en version super-protéinée. De quoi se rendre compte que le baryton bougon n’avait pas que des fourmis dans les bottes mais une moustache faite pour durer. Dites, je viens de dire quelque chose de stupide, là ?

Lee Hazlewood, c’est soit la première chanson de la journée, soit la dernière. Je vous fais le topo rapido. À travers les persiennes le soleil pointe le bout de son museau, vous vous dites que ça sent le printemps en fleurs et le rhume des foins en bottes, la cafetière siffle et vous interprétez ce sifflement comme un doux fredonnement de The girls in Paris. Vous beurrez au couteau une deuxième biscotte et vous pensez : « On est bien ». Une poignée d’heures après cette matinée de velours, le soleil zippe jusqu’à mi-torse son sac de couchage, vous êtes dans le tortillard qui vous ramène dans une banlieue dortoir comme une autre, vous vous dites que c’est pas si dégueu une ville nouvelle à la nuit tombante. Saint-Quentin-en-Yvelines n’a pas à rougir face à Virginia City, même si la botte de foin qui galope au loin s’avère être, après vérification, une traditionnelle boite jaune de grec-frites… Qu’importe, votre monture, un canasson à deux cylindrées, vous attend sur le parking de la gare et vous l’impressionnez toujours autant (pour preuve, ses yeux clignotent) quand vous actionnez le déverrouillage centralisé à une dizaine de mètres de son… sabot.

– Putain !

Du coup, puisqu’une connerie d’horodateur vous a mis à l’amende, vous prenez le guibolles-express. Tout le long du trajet, qui n’est pas si long au final, vous vous demandez quand cette idée lumineuse, prendre la voiture pour faire le trajet maison-gare (moins d’un kilomètre), vous a traversé l’esprit. Vous n’êtes pas certain à 100% mais vous pensez que cette habitude idiote date de l’entrée au collège de vos enfants. Maternelle-Primaire, c’était à deux pas de la résidence. Mais le Collège, fallait prendre le bus. Après l’épisode où un enfant (dire que le petit Gustave avait la même nounou que la fille de la voisine du premier étage !) s’est fait poignardé dans le 417B, vous aviez pris la décision avec votre femme (à l’époque, vous arriviez encore à vous mettre d’accord sur certains sujets) d’emmener vous-mêmes le grand à l’école. Puis le grand et la petite, deux ans plus tard. Et enfin, deux ans plus tard, juste la petite (le grand était assez grand pour aller au lycée en scooter). Tout ça, c’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, vous n’avez même plus la garde des enfants le weekend. Aujourd’hui, vous ne vous levez plus à 6h pour emmener les enfants à l’école, vous vous levez à 5h30 et vous revenez du boulot à 19h30, parfois 20h, simplement parce que la petite entreprise que vous aviez montée un peu avant votre divorce (il y a dix ans) subit les conséquences de la seconde vague de la crise économique.

– Merde !

En partant ce matin, vous avez oublié de ranger le beurre. La Motte Président a fondu, coulant de la table de la cuisine jusqu’au lino d’une belle et longue bavure d’or, mouchetée de petits grains blancs « ramassés un par un dans les marais de Guérande ». Votre chat tétraplégique a partagé la corvée du nettoyage et a effacé tout antécédent de marque jaune à ground zero. Alors que vous êtes sur le point de passer l’éponge sur votre distraction, laquelle est devenue depuis quelques temps plus qu’une tendance, une habitude, vous êtes traversé par cette intuition qui sonne comme une évidence : quand ce sera à votre tour d’effacer toute trace de Lee Hazlewood, vous ferez table rase. De vivre dans le passé vous empêche de profiter du présent, même si vous savez ne pas avoir de réelles perspectives quant à votre futur.

Cake or Death

Après votre divorce, vous avez repris votre danseuse adolescente et créé un site Internet en hommage à votre idole de jeunesse (« Lee Hazlewood Country Club », un petit truc sans prétention et sous WordPress) qui s’avère être devenu votre idole de vieillesse, comme vous vous plaisez à le répéter. En 2010, vous aviez créé sa page Facebook, fleurant le potentiel « rassembleur » de ce réseau social. Répondre à tous ces « amis » (virtuels) vous prend un temps fou, un vrai travail d’activiste, qui sied à un célibataire actif comme vous. Vous n’auriez jamais, ô grand jamais, pu penser qu’affectionner un crooner aurait pu vous amener là, « là » sous-entendu « si loin ».
Samedi dernier, à la Convention du Disque Espace Champerret, quand un collectionneur belge sur le stand du Ricky Nelson Club vous a parlé de la réédition des chansons du catalogue LHI par le label Light in the Attic, vos mains ont commencé à trembler, et un peu d’écume s’est formé à la commissure de vos lèvres. Les LHI years, c’est du petit lait UHT, c’est le Lee que vous aimez, le Lee sacré, le Lee…turgique ! Le Belge n’avait pas goûté la blague et était reparti bras dessous avec Annie Philippe (il vous avait confié qu’ils étaient sur un gros coup, qu’Annie avait écrit une chanson pour Johnny et qu’il y avait de grandes chances vu le potentiel de la chanson que l’idole la chante lors de sa prochaine tournée, « ne le répète pas, hein ? »). Comme le CIDISC n’a lieu que deux fois par an, le weekend, vous faites les brocantes. Vous dénichez quelques pépites de-ci de-là dont vous rendez compte sur le forum « Lee et nous », un jeu de mots que Banksy_Sinatra vous a soufflé. Certains parmi les plus fervents commentateurs sont devenus non pas des « amis » mais des amis. Une (OldGirlSally) est devenue une amie proche, très proche. D’ailleurs, elle vient dîner ce soir.

Vous avez préparé un petit guet-apens, tout ce qu’il y a de « choupi » comme dirait votre fille, celle-là même qui a oublié ses moules à muffins la dernière fois où elle est passée (en coup de vent) vous rendre visite. Et comme aujourd’hui, comme tous les vrais fans le savent, c’est pilepoil 5 ans et 6 mois après la sortie du dernier album de Lee, alors… à n’en pas douter, dès qu’elle verra les cinq gros cakes au jambon/emmental/olives et les 6 petits autres au chocolat, Véro (c’est son vrai prénom) ne fera qu’une bouchée du mystère qui entoure la surprise. On frappe à la porte. La dernière bougie allumée, vous appuyez sur « play » : The first song of the day. La première chanson du jour qui sera la dernière de votre journée. La boucle se boucle d’elle-même, comme qui dirait.

Quand Henri rencontre Véra

– Tu prends un déca?

Vous avez vraiment passé une super soirée, comme ça faisait longtemps… Vous avez échangé vos marottes sur le cow-boy de l’Oklahoma, « Mais pas que ! », avait insisté Véro. Elle avait raison, Lee avait eu une vie bigger than life, et une carrière comme un pied-de-nez au show-biz. Né en 1929 à Mannford, étudiant en médecine à Dallas, batteur de l’orchestre de la 4ème division armée en Alaska, disc-jockey de la radio militaire AFRS en Corée, à l’origine de ce son de guitare « twang » réverbéré par un écho (selon Phil Spector himself, qu’il a signé minot sur Trey Records), mis sur la touche par la beatlemania, repêché par un Sinatra cherchant quoi faire de sa fifille, fondateur de Viv Records dans les 50’s, grand producteur dans les 60’s à Los Angeles… En 2006, il profite de sa retraite à Vegas et s’en trouve bien aise, comme de cet intérêt soudain qu’on lui porte alors qu’il vient de se savoir condamné (le cancer l’emportera en 2007). Toute une tripotée de songwriters élégants se targuent de ne jurer que par Papa Lee : Nick Cave, Calexico, Tindersticks, Lambchop, Jarvis Cocker, Elysian Fields… Un intérêt croissant qui a démarré quand, en 1999, Steve Shelley (le batteur de Sonic Youth) avait obtenu l’autorisation de rééditer six albums introuvables sur son label Smells Like Records, et qui aboutira à un album hommage en 2002 (Total Lee !). A qui sait attendre, la chanson populaire donnera raison, du moment qu’on l’a façonnée dans un écrin de classique. Dans les 00’s, plus qu’une reconnaissance, on voue au patriarche un véritable culte, dont il s’amuse, mais qu’il goûte, tout de même. N’est pas donné à n’importe quel cowboy country le luxe d’être statufié de son vivant !

– Le génie n’est pas biodégradable !

« A true legend of the great American songbook! », avez-vous ajouté, d’une manière définitive qui semble avoir un peu refroidi l’enthousiasme de Véro. Vous vous justifiez, mais sur un ton plus calme : « Tout de même ! 300 chansons au compteur ! ». Elle acquiesce en portant la tasse à ses lèvres. Ça va, vous n’avez pas pourri l’ambiance, comme dans ses discussions de fans où c’est à qui aura le mot de la fin, comme si l’idole nous appartenait plus qu’à l’autre. Vous allez vers la platine car vous avez une idée derrière la tête : faire entendre à Véro l’unreleased song du coffret LHI : I Just Learned To Run. Une démo alternate take de 55 secondes, une ballade, bien sûr… « Sometimes I think of all the joy/You must get when you destroy/Who’ll pick up all the bodies when you’re done ?/It won’t be me cos’ I just learned to run »… Pas d’arrangements sur-mesure cette fois, pas de cordes classieuses, de basses rondes ou de trompettes (pas celles de la renommée, non, plutôt celles un peu écaillées dont se servent les mariachis). Mais, toujours, ce son, SON son, juste ce qu’il faut de suranné. Et, toujours aussi, cette tessiture grave inoubliable, qui vous happe et vous emporte dans les poussières brumeuses du Middle West. Comme quoi, Saint-Quentin-en-Yvelines n’a pas à rougir face à Virginia City, que cela soit dit, et redit, pour de bon.

Lee Hazlewood // The LHI Years : The LHI Years: Singles, Nudes, & Backsides (1968-71) // Light in the Attic
http://www.leehazlewoodmusic.com/ 

4 commentaires

  1. ENFIN. Maintenant on attend les rééditions in extenso de tous ses albums solo. Merde, ils sont hors de prix en occase….Steve Shelley, please, reviens les rééditer une seconde fois. Banzaï!!

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