Au premier coup d’œil, deux visages – un homme et une femme-, systématiquement en gros plan sur les pochettes de 4 albums sortis en pas moins de 6 ans. Elles rappellent étrangement les couvertures de ces petites mignoneries souffreteuses et sans conséquences du milieu des 90’s, quelque part entre Savage Garden et Alanis Morissette. Rien de bien extraordinaire jusque-là. Oui, sauf qu’en arrière-plan, si on y regarde de plus près, Knower sait se montrer plus fantaisiste : une planète terre traversée par un rayon laser en forme de bite, ou encore quelques effets lumineux mal-photoshopés rappelant les fantasmagories rétros des ayatollahs de la Vaporwave. Et puis c’est sans compter le timbre velouté et les capacités vocales d’alpiniste de Geneviève Artadi, servie magistralement sur les percussions affolées et les dédales de synthés millimétriques de son alter-égo Louis Cole.

Knower fait partie de ces groupes aux antipodes des « groupes à histoire ». Il n’est pas ici question de rencontre heureuse au lycée ou au détour d’une soirée où tout serait partie d’un simple jam. Geneviève et Louis sont deux musiciens professionnels qui se sont rencontrés par l’intermédiaire d’une connaissance commune … musicienne elle aussi. Point.

Résultat de recherche d'images pour "knower band"Pour ces enfants de L.A., à quelques kilomètres seulement de la Silicon Valley, la musique est surtout une question de performance. Déjà, parce que ses deux membres fondateurs et emblématiques – Geneviève et Louis donc, sont tous deux des grosses têtes musicalement surdiplômées et n’envisagent pas une seule compo sans faire montre d’une technicité presque insupportable de nonchalance. Deuxièmement, parce que le bébé de Geneviève et Louis ressemble à une startup musicale cherchant toujours plus loin à allier créativité et univers visuel pour le faire péter à la gueule de ses témoins sans vraiment leur laisser le temps de poser trop de questions. À la manière de Snarky Puppy – avec lesquels ils collaboreront à plusieurs reprises, Knower a notamment contribué à démocratiser le concept de groupe-orchestre au XXIème siècle. Il suffit de mater leur session live de Thinking dans le salon de Louis, avec pas moins d’une trentaine de cuivres entassés entre le salon et la cuisine, pour voir des Knower nébuleux assurer comme des bêtes aux côtés de tout un panel de musiciens plus accomplis les uns que les autres. Ça pète de partout, ça brille de talent sur un clips volontairement mal foutus, une baraque pas rangée et beaucoup de pulls moches. Tout ceci fleure bon le DIY avec des moyens faussement modestes, comme si Trey Parker et Matt Stone avaient choisi de faire de la musique à la place de dessiner quatre branleurs sur de la 2D joyeusement désœuvrée.

Mais excentricité à part, reste que c’est de musique dont il est question ici. Et en l’espace de 10 ans, la discographie de Knower aura constitué une odyssée paradoxalement très cohérente. Dès leur premier album sobrement intitulé « Louis Cole and Genevieve Artadi » en 2010, Knower plante les bases de son épopée en misant sur la particularité vocale de Geneviève. Nappes veloutées avec ce qu’il faut de delay, cœurs Queenesques sans trop sombrer dans l’emphase (From Two Sides), l’album est habité par une forme d’innocence dopée à la polyphonie vocale presque enfantine (Window Shop). Côté instrumental, les synthés zonzonnants qu’on leur connaîtra plus tard demeurent encore un peu à l’écart, les rythmes restent agrippés au 4/4 conventionnel en se permettant de temps à autres quelques audaces retenues sans vraiment s’attarder. Même les quelques tentatives de flirtouillages avec l’ambient nombriliste façon Björke ne durent jamais trop longtemps (ouf). Mais déjà le dernier morceau de l’album, Say what you say, officie comme trait d’union avec le second album, à base de basses baveuses et de groove kitsch pleinement assumé.

« Think Thought », qui sortira un an plus tard, prend lui le parti d’un excentrisme bien plus affirmé que sur le disque précédent. Synthés fous en ragtime, gimmicks vocaux entêtants et répétés sous forme de litanies rendues contagieuses par le vocodeur, le deuxième album de Knower prend une trajectoire clairement plus électro et n’en déviera plus. Mais il n’oublie pas d’où il vient et continue de faire honneur à des instruments plus traditionnels grâce à ses basses slappées et grommeleuses à souhait. Si l’album offre quelques moments d’engouements sonores typiquement « Knoweriens » quand l’ambiance commence à virer au nihilisme (« Around »), le résultat général est tout de même plus obscurci, voire glauque. À se demander si c’est bien le beau temps qui vient après la pluie et non l’inverse. « Think Thought » ressemble en fait à un ciel anglais sous ses meilleurs jours ; une grande toile bleue constamment harcelée par l’ombres d’escadrons de tumulus récalcitrants. Et puisque Knower a le sens de l’anticipation, le dernier morceau en duo avec le rappeur Vikram, Things about you, change brusquement de cap pour un mélange techno-rap complètement inattendu qu’on s’empresserait de qualifier de « mauvais » si quelques cavalcades de Drum’n Bass bien sentis ne revenaient pas rééquilibrer le tout après la première minute.

Surtout, ce revirement annonce, de façon progressive, la texture dubstep qui hantera à intervalles régulières les compositions de « Let Go », leur troisième album sorti en 2013 (« Time Traveler », « Dreaming on Forever »). Mais merde, voilà que ça reprend, les synthés bourdonnants et syncopés, devenus leur marque de fabrique, assure le service client et demeure gage de qualité même à leurs morceaux les plus gangrénés de saturations électro.

Résultat de recherche d'images pour "knower LP cover"Et comme pour boucler la boucle, Knower sort en 2016 « Life », son dernier album en date. Ne surtout pas se laisser duper par ses aspects légèrement plus pops (« Hanging On », « Overtime ») car la dialectique Knowerienne n’envisage pas le concept de la pop sans son combo de quatre cordes fiévreuses, ses contretemps nerveux sur caisse claire et ce dédales de synthés dépourvus de retenue qu’il a affiné à travers les années. Surtout, « Life » fonctionne comme un concept-album par suggestion. Sans même prêter attention aux paroles, on peut très l’opus ouvre sur une instru cathartique aux allures de messe cosmique (« Knower Rulez ») où ne manquerait plus que les balbutiements hallucinés de Christian Vander de Magma. Il conclut alors sur le sublime Cry tomorrow, Laugh today, dont la résilience du titre résume à lui seul la deuxième partie, belle à pleurer de par son crescendo qui rappelle une sorte de Hey Jude mineur et instrumental, mettant de fait un point final à l’album de la plus belle des manières.

Que reste-t-il alors à souhaiter à ces mélomanes hyperactifs ? Pas grand-chose, si ce n’est de continuer de sévir sur cette lancée de génies tranquilles où la concurrence n’a de toute manière que rarement le niveau ni l’humour. Comment faire autrement face à ces Bonnie and Clyde givrés qui derrière leur air bordélique ne savent que trop bien ce qu’ils font ?

https://knowermusic.bandcamp.com

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