Dès la pochette, le Klub donne le ton : ça sera sale, ça sera brut. Collage moche en forme de rébus alignant une chaise bébé, une tête de mort, une femme enceinte, Fuzati qui tise. Vous avez compris ? La vie c'est de la merde, les gosses c'est la mort, les femmes sont toutes des mamans et le seul exil, c'est l'alcool.

Le reste est à l’avenant et l’impression qui s’en dégage est plutôt glaciale. Le rappeur gentiment sympa/décalé — époque l’Atelier — a laissé place à… la même personne, c’est dire si rien a changé. Ah si, il est juste encore un tout petit peu plus déprimé. On ne peut pas dire que les années aient adouci sa misanthropie. « Baise les gens », c’était pas juste une blague alors ? Un concept déclinable en tee-shirt et en attitude, un « Birth of the Cool » modèle années 2000 ? Non. Toujours là, encore plus désabusé, parce que finalement, après une dizaine d’années de sous-buzz, il doit toujours porter un masque, le Fuzati.

« À mon taf on m’appelle indien/Toujours bourré dans la réserve » — L’Indien

Et bosser comme un con. Mais là, Fuzati fait coup double : entretenir sa haine du monde et gagner son indépendance vis-à-vis de l’industrie du disque. « Industrie du disque », le terme fait doucement rigoler. « Industrie du disque » ça sonne comme « bassin minier » : vision de chômeurs alcooliques qui frappent leurs enfants. On pense à Orelsan aussi. Pour faire simple. Fuzati se serait lancé dix ans avant, il serait devenu riche, bon bourgeois, et aurait fait des feats sur le dernier duo de Laurent Voulzy et Alain Souchon. Mais là c’est plus la même. Tu es là et, dix ans plus tard, toujours au même endroit. C’est-à-dire un perdant, éternellement quitté par sa copine pour avoir refusé la paternité.

« Triste comme un crédit pour des implants mammaires » — La Chute

Pour compléter le tableau, Fuzati aura vu apparaître son evil twin, c’est-à-dire lui en naze, Orelsan. Un Blanc avec un masque qui rappe qu’il va fracasser sa femme parce qu’elle l’a trompé. C’est-à-dire le loisir quotidien de milliers de blaireaux dans nos campagnes, sans compter la capitale. Et là, c’est horrible. La fine subtilité qui séparait les manifestes misogynes de Fuzati de la bêtise pure (à savoir l’aveu en creux d’une sensibilité exacerbé) se retrouve noyé dans un même torrent de merde : le stéréotype du rappeur blanc hétéro-beauf. Et pourtant il suffit de comparer un titre comme De l’amour à la haine avec Sale pute pour mesurer la différence : chez Fuzati, une cruauté nourrie par une lucidité mortifère, chez Orelsan une énumération brutasse de sévices empruntés à la bouffonnerie gore de n’importe quel film d’horreur faisandé.

« Encore, quand il y avait de l’argent, tu pouvais faire un compromis sur un refrain pour passer en radio, mais là, c’est pour rien » — Interview pour Brain Magazine, 2012

Pas de compromis donc. À quoi bon ? Quitte à ne pas vendre, autant sortir un disque invendable. C’est pas loin d’être le cas : pas au niveau du son, les instrumentations sont propres, efficace, et le flow est plus carré, plus méchant (la nonchalance, ça faisait trop sympa). Humainement, qui veut assister à un tel acharnement contre la vie ? Et il ne s’agit plus simplement de baiser les gens, ni même de les tuer — avec un pistolet en plastique, c’est pas pratique — mais plutôt d’en revenir à l’origine du mal : les enfants, c’est-à-dire l’origine du monde, le vagin. Les solutions de Fuzati sont assez simples pour sauver l’humanité, à savoir le sexe anal et l’éjaculation faciale. Sans compter la castration et l’avortement.

« Mater ma montre fout le cafard, il est peut-être cancer moins l’quart » — L’Indien

Mais voilà. Derrière les aspects rebutants du personnage, il y a un petit cœur qui bat, bien sûr, et c’est ce petit cœur qui inonde d’émotion la chanson la plus touchante écrite depuis bien longtemps, Non-père. Deux histoires de « tu ne m’appelleras pas papa », l’une pour un beau-fils, l’autre pour son fils non-engendré, et qui se termine sur ces mots : « Mon fils, reste dans le néant, je t’évite un aller-retour. » Une façon de trancher l’immense question de savoir où élever ses enfants : pour Fuzati, né sous le signe du V, ça sera nulle part. Quant à moi, pour qui c’est déjà trop tard, cela m’aura quand même permis d’avancer sur la question : pas à Versailles.

Klub des Loosers // « La Fin de l’Espèce » // Les disques du Manoir
http://www.klubdesloosers.com/ 

6 commentaires

  1. Le Klub des loosers, encore un article de fond sur une oeuvre de fond.
    Sérieusement, à quand un article sur le nouvel album de Michel l’ingénieur informaticien ou Joe la Mouke ?
    Ca me fait penser à ça. De la chanson paillave pour jeune décérébré. qui crache dans la souppe tout en la buvant. Il ne mérite vraiment aucune reconnaissance à part celui d’être une belle merde qui gaspille l’argent à papa.

  2. J’ai vraiment été étonné du parallèle entre les derniers disques de Orelsan et Klub des Losers. La trentaine leur à donné des idées noires similaires, certes exprimées avec leur styles propres, mais je trouve pas qu’il y en ai un qui surpasse vraiment l’autre. Ok Orelsan a des refrains et des instrus sacrément douteux parfois, mais les morceaux et textes de Klub des Losers sont pas tous excellents non plus… Difficile en tous cas de faire plus dans la désillusion.

    « Elle m’a dit « je suis enceinte ! » avec ses yeux remplis d’espoir
    Mais les accidents finissent mal
    Alors direction l’hôpital
    Pour qu’elle écarte encore ses cuisses, anesthésie locale
    L’aspirateur est en marche pour un retour à la normale.
    Je n’ai rien de désaxé, c’est vous qui ne marchez plus droit
    Chérie ne t’inquiète pas non je ne me tromperai pas d’endroit
    Je sais parfaitement où la mettre pour que le futur soit plus beau
    Parfois ta merde salit les draps
    Mais tout le monde pourra boire de l’eau »

  3. La comparaison me semble naturelle dans le sens où les deux garnements occupent le même terrain, le rap trash, mais par la maturité des thèmes et la salubrité des instrus pour moi le Klub l’emporte haut la main. Pour le speech anti nataliste je me demande s’il n’a pas lu le dernier Franzen, Freedom, qui explore les mêmes thèmes. Enfin son truc c’est surtout  » il aura les yeux de sa mère, mais pas le regard de son père ». Les familles qui explosent, tout ça.

  4. Certes, leurs textes sont crus etc… Mais en même temps, combien pensent ainsi?

    Je veux défendre personne, d’ailleurs je n’aime pas vraiment ces chansons qui visent à détruire tout et plonger la vie dans un néant et qui te dis « suicide toi ça vaut mieux ainsi ».

    Mais dans ce cas, des artistes peintres font dans le tout aussi nauséabond…. Sauf que eux ce ne sont pas des mots donc moins « compréhensif ».

    Il faut des artistes pour tout: ceux qui célèbre la vie et ceux qui la réduisent à rien…

  5. Comme d’hab fuzati à vachement de mal à ne pas prendre des airs de connard condescendant. Et comme d’hab il montre à quel point sa culture est limité, en adoucissant le tout avec quelques traits d’humour hautain. Il croit duper qui au juste ? On voit à 100m que ce gars est un hater frustré. Faut qu’il capte qu’il existe pas mal de sous genre dans le rap, ça va du dirty au conscient en passant par le jazz-rap ou le G-funk. Autant j’aime certains de ses textes, autant quand il l’ouvre sur le monde de la musique t’as l’impression d’entendre un gamin de 16 ans qui découvre la musique et qui se met à détester tous les trucs « trop commerciaux ». Ridicule, comme d’habitude.

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