« Meat + Bone », le dernier album du Jon Spencer Blues Explosion, est une véritable boucherie. Les impératifs de la promotion étant ce qu’ils sont, c’est à Canal +, dans les studios de l’Album de la semaine, qu’on a taillé une bavette avec Jon Spencer et ses potes avant leur concert promo.

Quel meilleur endroit pour parler de ce nouvel album à l’ambiance décadente que les studios de Canal + à Saint-Denis, vitrines d’un temps révolu où Canal était une chaîne alternative ? Le Blues Explosion, à sa manière, est un groupe crypté, pas franchement réputé pour être très coopératif en interview. Leur leader,  Jon Spencer, est un personnage double et intriguant, quoiqu’il s’accommode plutôt bien de ses paradoxes : anti-héros travesti, aussi sérieux qu’une rubrique nécrologique lorsqu’il s’agit de faire la promo de son groupe, il se transforme le temps d’un show en un rockeur dément. Et sur scène, c’est pas la moitié d’un déjanté, l’animal, avec son theremin aux oscillations méphistophéliques.
Le concert s’achève dans le chaos le plus total, puis Jon Spencer disparaît, délaissant son costume de showman pour le plus simple appareil d’un homme straight. Je repars avec mon acolyte, Roger de Lille, alcoolique loin d’être anonyme, en me disant que ces types, complètement insaisissables, ont plutôt bien fait leur job.

Gonzaï : Votre retour était très attendu, qu’est-ce qui vous a motivés à rejouer ensemble avec le Blues Explosion ?

Jon Spencer : On a décidé de rejouer ensemble parce qu’on en a besoin ! (Rictus.) On aime ça, on aime être le Blues Explosion et faire ce genre de musique. Après notre dernier album, « Damage », sorti en 2004, on a enchaîné deux ans de tournées et ensuite on n’a plus joué pendant environ trois ans. Et en 2008, on a recommencé à se produire sur scène. On s’est rendu compte que ça nous plaisait toujours autant et qu’on pouvait encore le faire. Alors on a continué.

 Ça a été bénéfique, de faire un break ?

Jon Spencer : Je pense que oui, le fait de s’arrêter, de s’accorder une pause, a été bénéfique. Ça nous a permis d’avoir du temps pour nous, en dehors du Blues Explosion. Les rééditions de 2010 nous ont permis de retracer notre histoire, de réécouter nos albums passés, et ça a eu une influence sur certains morceaux qui sont sur « Meat + Bone« , de même que ça nous a permis d’avancer, d’une certaine manière. Je pense qu’on a gagné en puissance, en énergie, et qu’on a acquis une certaine sagesse en examinant notre passé. Le Blues Explosion est un groupe qui existe depuis plus de vingt ans, et toutes ces histoires que nous avons partagées en tant que groupe sont notre richesse. Certes, le nouvel album a un œil tourné vers notre passé et notre propre histoire, mais je pense vraiment que c’est un pas en avant. « Meat + Bone » a beaucoup d’influences du passé, mais c’est un disque qui reflète ce qu’est le groupe aujourd’hui. Ce n’est pas comme si nous avions fait un deuxième « Acme » ou un deuxième « Extra Width ». C’est un album qui colle à cette année 2012.

« Pas de fringues, pas de peau, c’est juste la viande et les os. »

Que vont devenir vos autres projets ?

Russell Simins: Je ne sais pas. Pour l’instant, le Blues Explosion est très occupé, avec les tournées, la promotion, alors on verra (…). Mais le Blues Explosion a toujours été notre activité principale. On a pris un peu de temps à côté, ces derniers temps, mais on n’a jamais vraiment lâché le truc. On fait d’autres choses, on a toujours fait d’autres choses. J’ai joué avec Butter 08, j’ai eu ce projet avec Dan The Automator (Men Without Pants – NdlR). Mais le Blues Explosion, c’est vraiment ce à quoi on veut se consacrer, surtout maintenant, parce qu’on revient, qu’on est excités à l’idée de rejouer sur scène, qu’on a fait un nouvel album, etc.

Cette fois vous êtes seuls à la production, au mixage… Pourquoi ne pas avoir invité d’artistes ou de producteurs, comme vous avez pu le faire par le passé ?

Jon Spencer : Écoute… quand, par le passé, on a travaillé ou collaboré avec d’autres gens, comme David Holmes ou Dan the Automator (sur « Acme » et « Damage »), on l’a fait parce qu’on le voulait, qu’on voulait expérimenter certaines choses ; pas parce que la maison de disques nous avait dit « vous devez faire ça ». C’est une décision qu’on prend nous-mêmes, un chemin qu’on décide d’emprunter. Mais tous les gens avec qui on a travaillé ou collaboré nous ont influencés d’une manière ou d’une autre, que ce soit Kramer ou Steve Albini, Jim Waters ou Dan the Automator. Nos collaborateurs nous ont tous appris une leçon : sur le dernier album, « Meat + Bone », on n’a pas invité d’artistes, ni de producteur de l’extérieur. Je pense que c’est en partie grâce à notre expérience, grâce à cette force qu’on a acquise en se plongeant dans notre passé, qu’on a pu se permettre d’y aller seuls. On avait l’impression d’être un grand groupe, et de pouvoir faire un meilleur album, juste par nous-mêmes.

Parlons tout de suite de l’album : pourquoi ce titre ?

Jon Spencer : La raison pour laquelle on a choisi ce titre, c’est que, d’une certaine manière, cet album c’est le Blues Explosion à l’état pur. Il n’y a pas de guests, juste nous trois. Pas de fringues, pas de peau, c’est juste la viande et les os. J’ai commencé à ressentir le passage du temps, les effets de la vieillesse. Et j’en suis arrivé à cet étrange constat qu’on peut à la fois gagner en sagesse, devenir plus intelligent à mesure que les années passent, et se rendre compte que notre corps devient plus fragile. Cet album, c’est vraiment un retour aux fondamentaux, et ça se retrouve dans le titre.

Jon Spencer interrompt la conversation pour que l’on prenne des photos avec le groupe. C’est à ce moment-là que le batteur, Russell Simins, a commencé à zieuter nos boots, et nous a demandé où il pourrait avoir les mêmes… On continue l’interview avec lui uniquement.

« Art Blakey est l’un des meilleurs batteurs de l’Histoire. »

Vous êtes aujourd’hui à Paris pour la promo de votre nouvel album. Qu’est-ce que la France vous inspire ?

Russell Simins : J’aime tout, absolument tout dans votre pays ! La culture française, les écrivains français, les films français… Les réalisateurs français ont changé le monde. (Il dit cela d’une voix neutre et grave, suçant d’un air goguenard une Chupa Chups, ce qui rend encore plus difficile la compréhension… En bref, Russell est fidèle à sa réputation, patibulaire comme c’est pas permis – NdA) Robert Bresson, Jean-Luc Godard, le réalisateur du Genou de Claire… Eric Rohmer ! Ce sont de grands réalisateurs, ils représentent une véritable influence pour nous. À bout de souffle, Une femme est une femme, Vivre sa vie, tous ces films m’ont profondément marqué. J’ai un faible pour sa muse, son actrice fétiche, qui joue dans Une femme est une femme (on met bien dix minutes à retrouver son nom : Anna Karina – NdA), elle, c’est quelque chose. Toi qui es si jeune, je comprends que tu ne connaisses pas Anna Karina, tu n’as peut-être jamais eu de relations sexuelles… Eh bien regarde Une femme est une femme, tu auras ta première érection à coup sûr ! Godard est un grand, il est très important pour moi. Pas de conneries, c’est la réalité son truc ! Il représente les choses telles qu’elles existent, telles que tu les vois. Et c’est ce qu’on essaie de faire à notre manière, quelque chose de très brut, très pur.

On connaît votre amour pour la fuzz. Dans le package vinyle – auquel je n’ai pas eu accès – il y a forcément le vinyle, mais aussi une petite pédale fuzz. C’était quoi l’idée, faire une déclinaison rock’n’roll du happy meal ?

Russell Simins: C’est vrai que ça fait un peu ça, en plus sophistiqué. En fait ce n’est qu’un gadget, on ne peut pas l’utiliser comme une véritable pédale. Je crois que l’idée est venue du label, Mom + Pop, qui a suggéré que peut-être, on pourrait proposer un gadget en bonus.

« Il y a plein de groupes meilleurs que les White Stripes, qui font du vrai rock’n’roll. »

Dans la chanson Black Mold, il y a toute une liste d’artistes que vous aimez, des pionniers de la musique noire…

Russell Simins: La véritable histoire, c’est qu’il y a un orage, et il y a cet amas de disques collectés dans une boîte – on a tous ce genre de boîte. Et en fait ces disques vieillissent dans la boîte, et pourrissent à cause de cet orage et de la pluie. Mais en fait c’est une liste arbitraire, ça aurait pu être n’importe quoi d’autre, nos influences punk, blues ou noires, mais il y avait cette boîte qui était là au moment de l’orage, voilà l’histoire.

Toujours est-il qu’il y a dans cette liste des artistes dont on s’étonne qu’ils figurent dans votre collection de disques, je pense à Art Blakey par exemple.

Russell Simins: On aime Art Blakey, c’est un sacré batteur ! Art Blakey est l’un des plus grands artistes de jazz de l’Histoire. On aime Art Blakey, et ce qu’il a fait avec les Jazz Messengers. Il y a cette marche, c’est quoi déjà le nom… Blues March, c’est ça ! Ou Moanin’, ces trucs-là font partie des plus grands standards de jazz. Et Art Blakey est l’un des meilleurs batteurs de l’Histoire.

Quand vous avez commencé, dans les années 90, vous étiez un peu les seuls à jouer ce genre de musique, mais depuis que les White Stripes ont émergé, ça a bien changé. Le « garage » est devenu LA mode un peu partout dans le monde, et ces jeunes  groupes ont, comme vous, redécouvert les racines de la musique américaine, le blues et toutes ces choses. Est-ce qu’il y a un groupe dont vous vous sentez proches dans cette nouvelle scène ?

Russell Simins: Pour moi, le Blues Explosion est juste un simple groupe de rock’n’roll avec une attitude punk. Il y a toujours eu des gens pour jouer ce type de musique. Notre musique est au centre de cette aire d’influences, avec des groupes garage, ou comme tu as dit des groupes influencés par le blues, le punk, le rock’n’roll, et il y aura toujours des groupes pour jouer ce genre de musique, du vrai rock’n’roll sans fioritures. Les Gories font ça, nous le faisons aussi. C’est sans doute le groupe dont nous nous sentons le plus proche. En fait, il y a plein de groupes meilleurs que les White Stripes qui font du vrai rock’n’roll. Les Black Keys, les White Stripes ou les Strokes, tous ces groupes des années 2000 sont bons, ils font une musique différente de la nôtre, une musique plus pop. Mais ce qu’on a en commun, ce sont les racines blues, le rock’n’roll pur, sans basse.

Quand Jon Spencer demande (dans « Bag of Bones ») : « Est-ce que vous vous souvenez des années 90, des années 80, des années 70 », c’est une façon de rappeler votre histoire ? Il faut être courageux pour persévérer dans votre style, fidèle aux racines du rock’n’roll, quand toute la merde ambiante s’en éloigne…

En fait oui c’est une façon de rappeler d’où l’on vient. Les gens essaient de recréer des choses d’époques différentes, mais il faut rester fidèle à ce que l’on est vraiment à l’intérieur. Il y a eu de la merde dans les années 90, dans les années 80 aussi, et pareil pour les années 70, mais il y a aussi de bonnes choses ! Pour nous l’important c’est de rester authentiques. C’est pour ça qu’on joue cette musique : on est un groupe de rock’n’roll, on est un groupe de punk, tu peux appeler ça comme tu veux, scuzz-rock, garage-rock, blues-rock. Si nous étions The Germs, on pourrait dire qu’on est un groupe de punk, mais vu qu’on ne se contente pas de faire ta-da-da-da-da-da-da pendant tout un album, aussi bons que les Germs puissent être (ils sont bons, ils font une musique une musique que personne n’a jamais faite), mais comme nos influences s’étendent  du rock au blues, de la musique funk au rockabilly en passant par le metal, c’est difficile de nous définir, et c’est toujours cette même question : « Vous êtes quoi au juste ? ». En ça on est assez proches des White Stripes ou des Black Keys, parce qu’on a beaucoup d’influences différentes. Il n’y a rien de programmé, mais c’est claire qu’on a des dettes. Ce qui fait du Blues Explosion un groupe singulièrement différent, c’est qu’on fait une musique particulièrement brute, sexy, dégoutante et mauvaise (leur concert ne leur a pas donné tort, malgré le cadre un peu surfait, le public robotisé dans lequel quelques vrais fans se cachaient…)

Le groupe sera en concert en France à l’automne : à Lyon le 29 novembre, à Clermont-Ferrand le 30, à Nantes le 1er décembre, à Lille le 2, à Paris (Bataclan) le 4 et à Strasbourg le 5.

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