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2 avril 2026

« In this very world » de Steven Brown : un bon disque de vieux

Sans jamais surprendre, mais avec une habilité exemplaire, le cofondateur de la grande foret Tuxedomoon plante à 74 ans un nouvel album en solo, toujours signé chez Crammed Discs. Une longévité qui questionne sur l’immédiateté de l’époque et la capacité de cette génération de songwriters américains à toujours produire de la beauté en quantité quasi industrielle.

En sport comme en musique, la fidélité est une vertu qui prend la poussière. On ne compte plus le nombre de footballeurs comme de rockers à être passés d’une écurie à l’autre, d’un label indépendant à une major, d’une équipe de division ayant tout misé sur eux à une autre aux moyens plus importants ; avec à chaque fois les mêmes causes, les mêmes effets : une suite de compromissions et d’échecs aboutissant à de formidables plantadas artistiques.
Dans ce grand livre qu’est la haute fidélité, l’histoire de Steven Brown, l’Américain mutant à qui l’on doit la création de Tuxedomoon en 1977 (l’équivalent américain de Roxy Music, pour résumer grossièrement) est de plus en plus une espèce d’oiseau rare. Et le lien qui l’unit au label belge Crammed Discs, presqu’un cas d’école. Depuis la sortie de Douzième Journée: Le Verbe, La Parure, L’Amour en 1982, Brown et l’homme derrière Crammed (Marc Hollander) ne se sont jamais vraiment quittés. Cette histoire d’amour entre un groupe américain et un label belge dure depuis presque déjà 50 ans, et de disques solos en albums collaboratifs toujours de haute volée et refusant tous la moindre facilité ou concession au mauvais commercial, c’est bien plus qu’une relation contractuelle qui se dessine ; c’est l’oeuvre de deux vies accrochées au mur.

Bowie, John Cale et Chostakovitch au Mexique

Ainsi donc, quatre ans après El hombre invisible (toujours chez Crammed), Steven Brown, installé au Mexique depuis une trentaine d’années, revient encore à un âge certes canonique, mais étrangement et au regard de l’incapacité des musiciens de sa génération à avoir encore de la sève dans la bouche, pas mal de choses à raconter.
Ecrire qu’on a suivi à la loupe la carrière de Steven Brown serait évidemment un mensonge, mais on retrouve sur In this very world tout ce qu’on a toujours imaginé être la composante du style Brown. De l’americana taillé pour les déserts, des chansons de grand panorama et tout un attirail d’instruments inusités dans la musique actuelle (clarinettes, sax alto, trompette, etc). Ce qui ressort, c’est une formidable impression de pudeur mélangée à de l’intimité. C’est premièrement flagrant sur Wordsworth, puis Nakba ; où le fait que les membres de Tuxedomoon aient vécu pendant une douzaine d’année à Bruxelles transpire à chaque mesure. En mélangeant les inspirations de l’école du Nord (on pense parfois à Wim Mertens) à des compositions plus arides (Cheran, superbe) évoquant parfois le minimalisme d’un John Cale, Steven Brown livre l’exact opposé d’un disque immédiat : In this very world n’est pas ce qu’on peut appeler un gentil « disque attachant », c’est un disque auquel on s’attache écoute après écoute ; au point même de découvrir par surprise une reprise transfigurée du Panic In Detroit de Bowie (Aladdin Sane, 1973). Plus loin, on y retrouve également une version complètement plombante (et pas forcément indispensable) du Waltz No. 2 de Chostakovitch, mais ce tout est à l’image de cet Américain ayant délibérément refusé de choisir entre toutes ses obsessions.

Disque d’intrigues fantomatiques évitant les espagnolades irritantes, ce sixième album solo en plus de cinquante ans de carrière rejoint une discographie très chargée. Il n’a non seulement pas à rougir face aux prédécesseurs, mais In this very world est un zeitgeist mariachic qui prouve surtout qu’il existe encore un interstice dans lequel plonger avec bonheur ; une sorte d’interzone générationnelle où celles et ceux souhaitant oublier le temps et l’urgence trouveront un remède qu’on appelait autrefois un album. Soit la définition d’un « bon disque de vieux » où l’oeil n’est pas rivé sur le compteur, mais sur le voyage.

Steven Brown // In This Very World // Crammed Discs

In This Very World | Steven Brown Tuxedomoon

1 Comment Laisser un commentaire

  1. Quel titre bizarre… Il y a énormément d’artistes, certes plus commerciaux que Brown, qui ont son âge, voire plus et à propos desquels on ne dit jamais qu’ils sortent des disques de « vieux »… Ce titre ne fait guère honneur à ni ne reflète le contenu du texte qui suit…

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