Le groupe le plus énervé de la classe moyenne britannique devant Sleaford Mods a tout renversé sur son passage après la sortie de son premier album “Brutalism” en 2017. Pour battre le fer tant qu’il est encore chaud, IDLES revient en cette fin d’été avec un deuxième disque. Album de la maturité ? On a rencontré le chanteur Joe Talbot pour éclaircir le mystère de ce groupe de Bristol qui déclenche des pogos dans le monde entier.

Si vous n’avez pas encore vu IDLES en concert, vous avez probablement raté votre vie. C’est ce qu’on du vous dire tous vos collègues qui se sont retrouvés devant un de leurs concerts et qui ne s’en sont toujours pas remis ; même s’il est plutôt juste de dire qu’à côté d’eux, les (Thee) Oh Sees et autres King Gizzard sont des enfants de chœur s’entraînant pour le spectacle de fin d’année. Mais au-delà de l’efficacité diabolique de leurs prestations scéniques en toutes circonstances et de l’énergie qui s’émane de la foule, le groupe porte un discours assez vindicatif sur notre société actuelle et plus particulièrement sur le cas d’un Royaume-Uni en pleine perte de ses valeurs. Loin d’être un groupe de punks qui s’éclatent la gueule et beuglent des chansons dans le but de faire du bruit pour faire du bruit, la sagesse des membres d’IDLES est assez déconcertante pour un groupe qui se traîne la réputation d’être le plus violent du moment.

On est donc presque étonné de se retrouver devant un Joe Talbot tout doux comme un agneau, ne buvant pas (plus) d’alcool et tenant un discours digne d’un intervenant en sociologie dans l’Université Populaire de Michel Onfray. Une certaine idée de la sérénité dans un costume d’ange déchu, comme si le Dalaï Lama avait décidé de se tatouer le corps tout entier et de se mettre à la musique pour prêcher la bonne parole. L’expression “l’habit ne fait pas le moine” n’aura jamais aussi bien porter son nom que pour le cas de Joe Talbot.

C’est dans un hôtel sans hôtesses du quartier de Pigalle à Paris que la rencontre a lieu pour parler du deuxième album du groupe à venir, de la représentation de la masculinité dans notre société et de Maître Yoda.

Votre nouvel album s’appelle “Joy As An Act of Resistance”, et tu avais dit à propos du titre que tu l’avais lu quelque part et qu’il t’avait inspiré. Ca sort d’où ?

Je ne m’en souviens plus, je l’avais lu quelque part sur le net et je l’avais adoré. C’était instantané, et c’était exactement ce que je voulais au niveau du sens. Je suis arrivé à un moment de ma vie où j’avais besoin de quelque chose d’inspirant et de direct, sans forcément y réfléchir trop longtemps. Au début, on se forçait à écrire les chansons de ce second album, pour impressionner les gens après le premier qui a plutôt bien marché. Et on a réalisé que ce n’était pas comme ça qu’on fonctionnait. L’idée de ce titre tourne autour de nos propres expériences de vie et c’est ce que nous voulions transmettre de la manière la plus honnête possible. Je me suis rendu compte que je devais m’améliorer, m’aimer davantage et vivre une meilleure vie pour comprendre et aimer mes adversaires tout en affinant ma vision politique des choses. Je voulais utiliser ce second album comme une manière d’améliorer la vie des autres également, car le Royaume-Uni est un pays perdu et en colère qui prend des mauvaises décisions très radicales (le Brexit) à cause de la peur et de cette sensation de perte. Je veux changer le cycle, et donc utiliser “la joie comme un acte de résistance“.

Tu dis que le Royaume-Uni est un pays perdu mais on peut observer le même phénomène dans d’autres pays. Tu penses vraiment que la joie est l’arme ultime pour combattre la peur, nos doutes, et les problèmes autour du monde ?

Oui, la manifestation de la joie est l’amour. Aimer les autres et s’aimer soi-même est la première étape pour aimer tout le reste et changer les choses en mieux. Si tu adoptes une posture d’ouverture d’esprit et de cœur, tu permets la discussion et le changement. Si tu te renfermes, tout mènera au combat, à la violence et rien ne changera. Donc oui, la joie et l’amour sont les clefs.

“Fear leads to panic, panic leads to pain
Pain leads to anger, anger leads to hate”

C’est pour cela que tu chantes cette espèce de mantra dans le refrain de Danny Nedelko, cette chanson en hommage à ton pote du groupe Heavy Lungs ?

Je me suis inspiré de Maître Yoda dans Star Wars pour ces paroles. Il ne dit pas ça exactement, mais je voulais me foutre de la gueule des fans de Star Wars.

La violence est omniprésente dans la musique d’IDLES, autant dans l’aspect positif (énergie musicale) et négatif (brutalité) du terme. Tu penses ça éclate les gens de voir des gars s’exprimer de manière aussi radicale ?

Je pense que les gens ne partagent pas assez leurs émotions. Je ne parle pas pour tout le monde, mais moi-même je n’étais pas du tout bon pour exprimer ma solitude, mes peurs et ma tristesse car je pensais que ça serait un poids supplémentaire pour mes amis et ma famille. Je pense que la violence et l’honnêteté sont des véhicules de puissance. C’est comme ça que tu accroches les oreilles des gens et que tu retiens leur attention. C’est inclusif, ça ressemble les gens. Si tu montres à ton public que tu es vulnérable en leur disant “OK, regardez, c’est moi, je ne suis pas parfait, mais je suis disposé à écouter et aimer”, les gens viendront, car ils sont aussi imparfaits que toi et moi et sont ouverts à la discussion et à l’amour. C’est aussi simple que ça, et je trouve qu’on manque pas mal de ça dans la culture populaire, qui est très violente. La culture populaire est remplie de mensonges, et elle rend les gens apeurés, moches, stupides et petits ;  dans le but de les rendre minables pour les écarter de toute révolution.

Kim Kardashian n’existe pas vraiment, c’est principalement du plastique.

Le premier album tournait autour de la féminité, et le second concerne plutôt la masculinité.

Oui, j’ai perdu ma mère lors du premier album. Ça parle aussi des relations amoureuses conflictuelles. Je voulais explorer et célébrer ce qu’IDLES voulait, et ne voulait pas. On était arrivé à un point dans nos vies où on avait besoin d’exprimer cette vérité lucide et d’être dans l’honnêteté de nous-même et de nos histoires. Le deuxième album est un peu plus conscient de ça, en cherchant à aller plus loin tout en célébrant ce que nous sommes, ce que nous avons, et en explorant comment les gens nous perçoivent. Le sujet de la masculinité était donc la continuité. Ce que ça veut dire d’être un homme, d’être un adulte : c’est 99% de conneries. On se construit tous de manière différente, donc je voulais parler de ça.

Tu dis qu’IDLES n’est pas un groupe politique, mais tu parles de sujets d’actualité comme le genre, le néo-libéralisme, l’immigration, l’alcool, le travail, les médias […]. Tu ne définirais pas IDLES plutôt comme un groupe sociétal ?

Si je devais mettre une étiquette, je dirai que nous sommes un groupe humaniste. Tout est politique, tout ce que nous faisons, on ne peut pas y échapper. Mais je ne veux pas être catalogué comme un groupe politique car cela fait peur aux gens et ça les éloigne ; d’autant plus que cette notion a tendance à faire sentir les gens de la classe moyenne petits et impuissants. Je ne veux pas être une figure communiste, comme le Che Guevara, mais je veux parler de choses qui nous rassemblent et qui nous concernent tous : sur ce que c’est d’être un humain. Et la plupart des choses qu’on met en avant dans les médias sont des mensonges. Kim Kardashian n’existe pas vraiment, c’est principalement du plastique et ce n’est pas une représentation juste de ce qu’est d’être une femme ou une mère, parce que c’est une millionnaire. Évidement, c’est un exemple extrême, mais tout ce que tu peux voir à la télévision ou dans les magazines ne reflètent pas la réalité ; mais c’est devenu tellement banal que l’on pense que c’est la normalité des choses. C’est dangereux, surtout pour les plus jeunes. Certaines personnes se détestent à un niveau maladif au point de se tuer. On cherche à réparer ça, et dire aux gens qu’ils sont comme nous, et que personne n’est parfait. On est un groupe qui veut être un miroir de la réalité du monde plutôt qu’une fenêtre sur un effet de masse qui cherche à faire culpabiliser les autres sur leurs imperfectibilités.

Vous allez commencer votre première tournée américaine dans les prochains mois. Tu penses que votre musique peut rencontrer le même écho qu’en Europe et au Royaume-Uni ?

Je me suis posé la question, mais je me dis que c’est le même sentiment qui prédomine là-bas ; peut-être même en un peu plus accentué. Les gens sont frustrés, et la notion d’acceptation de soi a une autre dimension là-bas. On y retrouve pas mal de violence, et d’idées haineuses véhiculées dans les médias, dans les rues ; comme en France quelque part, en Espagne, en Russie… C’est quelque chose de générationnel, donc où qu’on aille ça trouvera de l’écho.

Quand on analyse les paroles du groupe, et aussi quand on t’écoute parler, on se rend compte de la profondeur de tes propos et de ta pensée. As-tu déjà pensé à faire de la poésie ? Comme l’a fait Kate Tempest avec son manifeste sur l’Europe par exemple.

Kate Tempest est beaucoup plus intelligente que moi. Je lis beaucoup de livres, j’aimerais bien écrire des nouvelles, mais je ne me considère pas assez doué pour écrire des histoires. Je pense que je serais meilleur sur des scénarios, ou des dialogues, comme Coffee And Cigarettes de Jim Jarmusch. Pour le moment, je suis focalisé sur la musique, mais peut-être qu’un jour…

Tu parles de l’importance d’avoir une communauté, et vous en avez développé une à travers un groupe Facebook privé. C’est quelque chose d’assez inédit de voir ses fans se rassembler et poster des photos de tatouages à votre effigie, non ?

Ça a du sens pour moi, car d’un côté c’est ce que l’on cherche à faire passer comme message. C’est exactement ce que l’on veut, et ce n’est même pas nous qui sommes à l’initiative de ce groupe Facebook. C’est une femme du nom de Lindsay qui est à l’origine de tout ça, et c’est plutôt magique. C’est comme une petite commune où tout le monde prend soin des autres et c’est magnifique.

Vous avez déjà eu des retours de gens qui se blessent pendant vos shows ? J’ai personnellement eu le nez presque cassé pendant une semaine, et les photos d’hématomes sur Instagram ne manquent pas.

J’ai quand même l’impression que les gens prennent soin les uns des autres pendant les concerts, même si ça peut paraître violent de l’extérieur. Ce sont des grands moment d’amour et de défouloir, mais comme l’amour, parfois, ça fait mal. De toute manière, si on voit un con faire n’importe quoi, on l’interpelle au micro et on le dégage de la salle. Mais oui on reçoit souvent des photos de blessures de fans, qui les brandissent comme un espèce de trophée de guerre.

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Dans les deux albums, il y a une chanson en hommage à la personne que tu as perdu. Mother pour le premier, et June dans le deuxième pour ta fille. Autant le premier, on comprend la référence, mais pourquoi “June” ?

J’ai perdu ma fille au mois de juin. Ça me semblait plus intéressant que de mettre son prénom. De toute manière, le titre des chansons est peu important, je me souviens rarement du nom des chansons des autres artistes. Je voulais quelque chose de solennel pour June car la chanson est assez calme. Je ne voulais pas que “Joy As An Act Of Resistance” soit exclusivement  composé de chansons joyeuses, la vie merde parfois et c’est normal d’être triste, surtout dans des circonstances pareilles.

Il y a une chanson dans cet album, ma préférée sans doute, I’m Scum (je suis une racaille), qui est énergique et assez intéressante dans le fait de célébrer d’être un voyou.

On est tous des voyous. Je voulais renvoyer l’image que les gens ont de moi, quand ils me voient avec mes tatouages. Je travaillais dans le social, j’accompagnais les gens atteints d’handicaps et de maladies mentales, et je me faisais du soucis à propos de mon apparence en me disant que j’allais effrayer les gens ou qu’ils n’allaient pas me faire confiance. Mais ça ne veut rien dire, ce sont juste des projections culturelles qui te font directement passer pour un voyou alors que pas forcément. A travers cette chanson, je voulais donc m’intéresser sur l’esthétisme, et sur le fait d’être une racaille, car je le suis un peu de par mon apparence et les erreurs que j’ai pu faire dans ma jeunesse. Mais je suis quelqu’un de très gentil, ne t’en fais pas.

IDLES // Joy As An Act Of Resistance // Sortie le 31 août chez Partisan Records
En tournée française à partir du 30 octobre, et de passage au Cabaret Vert et Rock En Seine

https://www.facebook.com/idlesband/

Photos © Music Venue Trust / bibi

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